Depuis que je suis arrivée à Boston, on n’arrête pas de me répéter que je vais pleurer ma mère en hiver, tellement il fait froid.
Que j’aurai plusieurs fois la tentation d’appeler un taxi pour aller en cours (en courant le trajet me prend cinq minutes), et qu’il est très probable que j’y céderai au moins une fois.
Que mes cheveux vont se transformer en stalactites et qu’ils se briseront en deux sous l’effet du froid si je ne fais pas attention.
Que oui, investir 300$ dans un manteau d’hiver est tout à fait raisonnable et à envisager sérieusement.

On essaie de me faire fuir ce pays, je ne vois que ça.

Et maintenant Edith Wharton s’y met aussi.

Ethan Frome est un roman sur l’hiver au 19è siècle, chez les paysans pauvres de la Nouvelle Angleterre. Il raconte comment cette saison pousse un homme, Ethan Frome donc, à commettre des actions désespérées. C’est que l’hiver signe la mort non seulement des corps mais aussi de l’âme. Ainsi, contre l’action mortifère de l’hiver, Ethan Frome lutte pour se sentir vivant en développant un amour passionné pour la jeune cousine de sa femme malade. Cette jeune cousine ne le hait point. Sauf que oui mais non. La société, cette traînée, rend leur amour impossible, ou du moins transforme ce qui est censé être beau en quelque chose de mal. Cela nous dit quelque chose à tous : Roméo et Juliette, Scarlett et Ashley, Ralph et Meggie, Ariel et Eric.

L’hiver ne donne vraiment pas de bonnes idées à Ethan Frome. Toutes ses actions, irréversibles, sont regrettables et il finit par les payer très cher. Au début du livre, il est présenté comme un homme détruit et le reste du roman revient en arrière pour raconter comment il en est arrivé à devenir ce débris humain.

Vous êtes prévenus : tout se passe mal, le début est terrible, la suite est pire encore, et je ne vous parle pas de la fin qui forcément est tragique. Et non, je ne spoilie rien du tout !

Cependant, voilà ce qui m’a séduite dans Ethan Frome : je l’ai lu comme un conte de fée pour adultes, non pas au sens où il est porno, mais dans le sens où il présente une perversion du genre.
La princesse/bonne fée est là.
Le bon bûcheron rustre au grand cœur aussi.
La sorcière malveillante avec son chat : présente.
La chaumière isolée du reste du monde (genre la « petite maison dans la prairie ») est là aussi.
Du coup, avec toute cette neige et les aventures de nos héros, on se retrouve dans une atmosphère que j’ai trouvée presque magique.

J’ai aussi aimé que l’on puisse lire le roman de différents points de vue, bien qu’il soit raconté de celui d’Ethan (la version conte de fée donc) :
On a  celui de l’homme pauvre opprimé par sa femme et ses obligations sociales et paf ! on a un discours sur la pauvreté qui crée un système aliénant de dépendance.
Mais on peut aussi voir celui de l’épouse malade aigrie qui voit son mari lui échapper, et paf ! discours sur le mal-être féminin.
Sans oublier celui de la jeune fille soumise à la tyrannie de sa patronne-cousine, et boum ! critique des conditions de vie des jeunes filles, contraintes de se trouver un mari ou d’accepter des boulots minables pour pouvoir survivre.

L’histoire de l’écriture est intéressante aussi : Edith Wharton a écrit ce roman en 1911, dans une période de dépression, au moment où comme Ethan, elle était coincée entre son amant et son mari. Son médecin lui aurait conseillé l’écriture comme thérapie, et ça a donné Ethan Frome.

Roman très court, une centaine de pages, mais ô combien intéressant et riche et palpitant! Mais à ne pas lire en hiver. Dépêchez-vous, il est encore temps.
Ou alors, collez-vous à un radiateur.

PS : si Edith Wharton vous intéresse, allez jeter un œil à mon post sur Les Beaux Mariages.