Vous avez eu envie de frapper Ariane ? Emilia a fini par vous sortir par les oreilles ? Le pire est encore à venir : je vous présente …tatatatata… UNDINE ! La pire, mais alors la pire héroïne de mon humble vie de lectrice. Elle me donnait à chaque page l’envie de balancer le livre. Pourquoi je vous en parle ? Mais parce que ce livre est trop bien ! Non qualité et chiantité ne sont pas incompatibles.

 Le pitch : Undine Spragg et ses parents, en bons nouveaux riches, quittent leur petite ville d’Apex pour New-York, « the real thing ya know». Undine veut en effet « faire carrière », c’est-à-dire grimper l’échelle sociale par les moyens que la société lui offre : le mariage, les relations, et sa beauté donc. On voit donc Undine évoluer dans la société new-yorkaise et européenne, assoiffée de reconnaissance sociale, se définissant par rapport à elle. On suit avec curiosité ses petites manigances et manipulations qui parfois lui jouent des tours ; on rit de sa bêtise, de ses préjugés, de son outrance. Et parfois, on en a peur.

 Je vous sens intrigués par ce prénom. Moi non plus je ne sais pas comment le prononcer. Soit c’est « Ondine » américanisé, donc la créature des eaux, l’incarnation de la grâce et de la beauté, tout ça tout ça. Ralph, son deuxième mari (Dieu lui vienne en aide), la voit en effet comme « diverse et ondoyante ». Ou alors c’est « Undaaaaïne », prononcé avec un gros accent américain un chouïa vulgaire, par des gens qui aimeraient bien avoir l’air, mais qui n’ont pas l’air du tout. Après tout, si Mrs Spragg (pas classe ce nom d’ailleurs) a appelé sa fille après le mot français «Undoolay » (je traduis : « onduler »), il faut savoir que pour elle, c’était d’abord une marque de fer à friser (comme si vous appeliez votre fille « Babyliss »). Donc c’est difficile, parce qu’Undine est à la fois basse et distinguée. Alors vous faites comme vous voulez, de toute façon vous aurez tort.

 Une des héroïnes les plus chiantes que je connaisse, mais aussi une des plus fascinantes. En effet, Undine se caractérise par ses désirs insatiables et toujours matériels. Elle n’est que parce qu’elle a, ou plutôt parce qu’elle convoite. Robes, tableaux, robes, voyages, robes, maris des autres. Elle est un gouffre qui ne se remplit jamais. En effet, si son essence est de désirer, le désir étant manque, elle-même est donc un vide abyssal. Il s’agit donc d’un personnage très curieux car caractérisé par son apersonnalité .
J’invente des mots si je veux, c’est mon blog.
Bon je justifie : « impersonnalité » indiquerait une personnalité banale, sans caractère, alors qu’ici l’héroïne n’a pas la moindre profondeur, elle n’existe que par ce qu’elle a, son apparence, d’où le « a » privatif. Elle avance vers son but, prête à tout, sans sentiments et sans âme. Au début ça fait rire, mais après ça donne froid dans le dos.

 Ce qui est très intéressant dans ce livre, c’est qu’il exhibe les rouages de la société américaine, européenne, et de façon générale. On se rend compte que tout tient à l’apparence. Tant qu’on observe les convenances, les codes, tout roule. C’est pourquoi il n’y a que de très rares scènes privées (mais oui, sinon Undine n’a rien à dire ni à faire), tout se passe en public : les diners, mais aussi l’opéra, les ateliers d’artistes, les expositions. Non, nos amis ne sont pas des intellos, ils veulent juste se montrer, vous avez cru quoi ? C’est aussi pour cela que nous avons des discours et comportements très stéréotypés, les gens ne font que reproduire le schéma et les préjugés de leur classe. Ainsi quand Raymond, l’aristocrate français, fustige les américains, on retrouve des idées bien connues selon lesquelles ils ne sont attachés à rien, ils n’ont aucun passé et donc ne peuvent comprendre les européens etc… Les discours et comportements divergents sont donc ou d’un grand cynisme, ou voués à la désillusion. On a donc ici une étude presque scientifique, ethnologique d’Edith Wharton sur la société. Je dis presque, puisqu’on perçoit le cynisme et l’ironie de l’auteur à chaque ligne.

 Le livre adopte le point de vue de la classe des nouveaux riches, et clairement Edith Wharton se moque. Ainsi, ils sont très bling-bling, très dorures, petites statues romaines, tout ça. Dans le premier hôtel du roman, on a même des suites « Looey » (« Louis ») avec des portraits de Marie-Antoinette et de la Princesse de Lamballe (quand leurs têtes étaient encore fermement attachées j’imagine). Ainsi, ils dépouillent l’ancien de sa signification, pour lui en donner une nouvelle généralement rattachée à l’apparence et la connotation. Et souvent ce n’est pas du meilleur goût comme vous pouvez le voir. Plus sérieusement, ce livre est révélateur de la genèse des Etats-Unis, puisqu’il montre comment les américains ont eux-mêmes construit un nouveau monde d’abord purement matériel, en s’appuyant sur l’ancien au passé prestigieux. Cet ancien est cependant détruit en même temps qu’il sert de modèle, car la jeune Amérique se caractérise justement par son sang de pionnier ; elle est une force qui va. Ce n’est pas pour rien que les initiales de l’héroïne sont U.S.

 Première lecture d’Edith Wharton, sûrement pas la dernière. Je ne sais pas si ce livre est intéressant d’un point de vue purement stylistique ou littéraire, mais en tout cas il est très riche sociologiquement parlant et agréable à lire. Même si ELLE est à jeter dans une fosse à crapauds. Ca ne lui ferait pas de mal de se faire ruiner une robe tiens.

 

Petit ajout : je ne sais pas si le livre existe en français, je n’ai pas réussi à retrouver son titre. Si quelqu’un sait, qu’il me fasse signe !


 

Edit : Mea culpa, mea maxima culpa, je n'ai pas précisé que l'intrigue se déroulait au début du siècle, et que le livre a d'ailleurs été écrit en 1913.

Edit II : Cédric me fait signe que le titre français donne : "Les beaux mariages".