Faulkner, monstre de la littérature. Et comme tout monstre qui se respecte, il fait peur. C’est que Faulkner demande une attention constante de la part du lecteur : tout est beau, important, complexe. J’ai toujours l’impression de faire un rodéo avec lui : je m’accroche à tout ce qui est accrochable sur quinze pages, et fatalement, ce qui doit arriver arrive. Je me casse la gueule. Je remonte. Je me recasse la gueule. C’est décourageant.
Puis j’ai appris qu’il avait aussi écrit des nouvelles ; l’idée d’un rodéo sur 150 pages me paraît infiniment plus plaisante qu’un rodéo sur 400 pages, et me voilà sur « The Bear ».

Nous sommes quelque part dans les années 1880 (flemme d’aller retrouver la date exacte) et l’on suit Ike dans son corps-à-corps avec la nature. Tout commence par un rituel familial qui se déroule sur plusieurs années : la chasse à l’ours. Le même ours. Le vieux Ben - Moby Dick en mode ours - ne se laisse pas facilement avoir. Ou sont-ce les hommes qui ne veulent pas renoncer à cette chasse qui les unifie et structure leur vie? En tout cas tout le monde s'amuse comme des petits fous.

Ike apprend à communier avec la nature, avec pour mentor Sam Fathers, dont le père est un chef indien et la mère, une femme noire. Avec lui, la nature apparaît comme une entité vivante, immense et puissante, dépassant la compréhension des hommes. La forêt ici m’a fait un peu le même effet que la jungle dans « Au cœur des ténèbres » de Joseph Conrad, mais en plus sympa. Elle aussi nous fait savoir qui commande, mais quand tout est bien clair, tout se passe très bien. L’écriture dans ces premiers chapitres est forte mais d’une grande simplicité et pureté.

Un chapitre en particulier nous amène plusieurs années plus tard, loin de cette sérénité des premières pages. Ike est sur le point d’hériter de cette terre, et la prose exprimant son refus se fait encore plus poétique dans son rythme, ses évocations, ses sonorités. Le discours d’Ike ressemble à la forêt qu’il vénère tant et dont il refuse de devenir le propriétaire, par respect pour l’enseignement de Sam Fathers. Un rodéo quoi, mais cette fois-ci je me suis accrochée. La preuve : je vous pitche l’histoire. Je peux même vous raconter la fin si vous voulez. 

Ce chapitre, le quatrième donc, est fascinant car il nous raconte l’histoire de la propriété à travers une enquête d’Ike, qui fouille dans de vieux registres, de vieux carnets illisibles et reconstitue les événements qui ont eu lieu durant l’esclavage. Et il n’aime pas du tout ce qu’il trouve.
Je vous le dis tout de suite : pour comprendre cette histoire, il faut bien se prendre la tête. J’irai jusqu’à dire qu’il faut être un peu tordu soi-même car franchement ce n’est pas du tout évident. Je vous dis juste qu’il y en a qui deviendraient serial killers pour moins que ça.

Maintenant que je vous ai bien titillés, allez lire « The Bear » et ressortez-en aussi secoués que moi.