Tenez vous bien : Molière était un génie.don_gio

Je vous entend d’ici : « oh non pas le machin qu’on m’a forcé à lire au collège….Filons de ce blog pendant qu’il est encore temps…. »
C’est là que je vous ordonne de rester.

Je pensais pareil il n’y a même pas une semaine.
Mais la Lumière m’est apparue samedi soir, lors d’une représentation du « Don Giovanni » de Mozart à l’Opéra Bastille (lança le renard mine de rien), ou plus exactement à la fin de la représentation.

Je vous rappelle les faits : (le pitch)
Dom Juan comme « un nouvel Alexandre » se caractérise par sa soif de conquêtes amoureuses. Sa liste recense quelques deux mille dames & damoiselles en Europe (j’ai calculé, c’est tout à fait possible au rythme d’une conquête par jour tous les jours pendant six ans). Il ne recule devant rien, se défiant de toute morale (sauf de la sienne : « se consacrer à une seule, c’est se montrer cruel envers les autres ») et incarnant ainsi la figure du débauché, du « dissoluto ».
Mais le traqueur devient traqué : Dom Juan se voit menacé d’une damnation éternelle s’il ne se repend pas. Il revendique jusqu’au bout son être de libertin et est donc entraîné aux enfers par la statue de pierre du Commandeur (l’instance justicière).

 On en était donc là dans l’opéra. J’attendais alors très naïvement le délicieux « Mes gages! mes gages! » du valet de Dom Juan/Don Giovanni, au moment où son maître est plongé en Enfer. Mais point de « Mes gages! Mes gages ! ». Au lieu de cela, on entend toutes les victimes du tombeur se réjouir de sa « juste punition », genre le bien triomphe, bien fait pour lui, etc… Le metteur en scène, Michael Haneke, va jusqu’à faire les victimes elles-mêmes jeter Don Giovanni dans le gouffre, renforçant ainsi visuellement le caractère moralisateur de cette fin.
Quand le valet déclare qu’il va se trouver un autre maître, j’en suis restée clouée.

 Et c’est là que j’ai compris à quel point Molière était audacieux, moderne et génial.

 La fin de son « Dom Juan » n’a rien à voir avec un quelconque acte de justice  : son héro est plongé en Enfer non pas à cause de son immoralité, mais à cause de son hybris, c’est-à-dire sa démesure, sa position de défi par rapport aux normes humaines et célestes. Chez Molière, l’Enfer n’est pas une punition, mais se présente comme le destin du héro, qui tel un nouveau Lucifer, oppose au Ciel le défi de l’orgueil : « Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu’il arrive, que je sois capable de me repentir ». Au cas où le spectateur croirait encore au triomphe du Ciel représenté par le Commandeur, il est immédiatement détrompé par Sganarelle réclamant ses gages. En effet le rire intervient, satanique, tournant en dérision ce qui semble être une punition divine.
Cette fin est en cohérence avec toute la pièce chez Molière, car Dom Juan se revendique athée, (« Je crois que deux et deux sont quatre, et quatre et quatre sont huit » dans la scène du pauvre, qui a longtemps été censurée d’ailleurs), ce qui n’est pas le cas chez Mozart, où l’au-delà n’intervient qu’à la fin.
Dom Juan est ainsi un véritable héro tragique, à mettre au même rang qu’une Phèdre ou un Œdipe.
Cette dimension existe aussi chez Mozart, mais est mineure. Le titre complet de l’opéra, « Il dissoluto punito ossia il Don Giovanni » (« le débauché puni ou Don Giovanni »), en plus du chant final, montre le caractère essentiellement moralisateur de l’oeuvre.

 Mais évidemment, ce qu’on trouve chez Mozart, et pas chez Molière, c’est ce souffle, cette ampleur traduisant par la musique le monde intérieur de Don Giovanni. La mise en scène de Michael Haneke rendait de plus compte du caractère trouble du héro, le plaçant dans un décor froid et noir, révélant sa violence de ses pulsions, de son désir insatiable.

 Voilà donc deux interprétations de Dom Juan essentiellement différentes, bien que se répondant.

 Vous voulez connaître la suite de Dom Juan ? Baudelaire l’a imaginée, rien que pour vous !

« Don Juan aux Enfers »
Quand Don Juan descendit vers l'onde souterraine
Et lorsqu'il eut donné son obole à Charon,
Un sombre mendiant, l'oeil fier comme Antisthène,
D'un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.

Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes,
Des femmes se tordaient sous le noir firmament,
Et, comme un grand troupeau de victimes offertes,
Derrière lui traînaient un long mugissement.

Sganarelle en riant lui réclamait ses gages,
Tandis que Don Luis avec un doigt tremblant
Montrait à tous les morts errant sur les rivages
Le fils audacieux qui railla son front blanc.

Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire,
Près de l'époux perfide et qui fut son amant,
Semblait lui réclamer un suprême sourire
Où brillât la douceur de son premier serment.

Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre
Se tenait à la barre et coupait le flot noir,
Mais le calme héros, courbé sur sa rapière,
Regardait le sillage et ne daignait rien voir.