un renard dans une bibliothèque

"Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique; on se laisse tellement influencer." O.Wilde

30 janvier 2007

Dom Juan/Don Giovanni - Molière/Mozart *

Tenez vous bien : Molière était un génie.don_gio

Je vous entend d’ici : « oh non pas le machin qu’on m’a forcé à lire au collège….Filons de ce blog pendant qu’il est encore temps…. »
C’est là que je vous ordonne de rester.

Je pensais pareil il n’y a même pas une semaine.
Mais la Lumière m’est apparue samedi soir, lors d’une représentation du « Don Giovanni » de Mozart à l’Opéra Bastille (lança le renard mine de rien), ou plus exactement à la fin de la représentation.

Je vous rappelle les faits : (le pitch)
Dom Juan comme « un nouvel Alexandre » se caractérise par sa soif de conquêtes amoureuses. Sa liste recense quelques deux mille dames & damoiselles en Europe (j’ai calculé, c’est tout à fait possible au rythme d’une conquête par jour tous les jours pendant six ans). Il ne recule devant rien, se défiant de toute morale (sauf de la sienne : « se consacrer à une seule, c’est se montrer cruel envers les autres ») et incarnant ainsi la figure du débauché, du « dissoluto ».
Mais le traqueur devient traqué : Dom Juan se voit menacé d’une damnation éternelle s’il ne se repend pas. Il revendique jusqu’au bout son être de libertin et est donc entraîné aux enfers par la statue de pierre du Commandeur (l’instance justicière).

 On en était donc là dans l’opéra. J’attendais alors très naïvement le délicieux « Mes gages! mes gages! » du valet de Dom Juan/Don Giovanni, au moment où son maître est plongé en Enfer. Mais point de « Mes gages! Mes gages ! ». Au lieu de cela, on entend toutes les victimes du tombeur se réjouir de sa « juste punition », genre le bien triomphe, bien fait pour lui, etc… Le metteur en scène, Michael Haneke, va jusqu’à faire les victimes elles-mêmes jeter Don Giovanni dans le gouffre, renforçant ainsi visuellement le caractère moralisateur de cette fin.
Quand le valet déclare qu’il va se trouver un autre maître, j’en suis restée clouée.

 Et c’est là que j’ai compris à quel point Molière était audacieux, moderne et génial.

 La fin de son « Dom Juan » n’a rien à voir avec un quelconque acte de justice  : son héro est plongé en Enfer non pas à cause de son immoralité, mais à cause de son hybris, c’est-à-dire sa démesure, sa position de défi par rapport aux normes humaines et célestes. Chez Molière, l’Enfer n’est pas une punition, mais se présente comme le destin du héro, qui tel un nouveau Lucifer, oppose au Ciel le défi de l’orgueil : « Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu’il arrive, que je sois capable de me repentir ». Au cas où le spectateur croirait encore au triomphe du Ciel représenté par le Commandeur, il est immédiatement détrompé par Sganarelle réclamant ses gages. En effet le rire intervient, satanique, tournant en dérision ce qui semble être une punition divine.
Cette fin est en cohérence avec toute la pièce chez Molière, car Dom Juan se revendique athée, (« Je crois que deux et deux sont quatre, et quatre et quatre sont huit » dans la scène du pauvre, qui a longtemps été censurée d’ailleurs), ce qui n’est pas le cas chez Mozart, où l’au-delà n’intervient qu’à la fin.
Dom Juan est ainsi un véritable héro tragique, à mettre au même rang qu’une Phèdre ou un Œdipe.
Cette dimension existe aussi chez Mozart, mais est mineure. Le titre complet de l’opéra, « Il dissoluto punito ossia il Don Giovanni » (« le débauché puni ou Don Giovanni »), en plus du chant final, montre le caractère essentiellement moralisateur de l’oeuvre.

 Mais évidemment, ce qu’on trouve chez Mozart, et pas chez Molière, c’est ce souffle, cette ampleur traduisant par la musique le monde intérieur de Don Giovanni. La mise en scène de Michael Haneke rendait de plus compte du caractère trouble du héro, le plaçant dans un décor froid et noir, révélant sa violence de ses pulsions, de son désir insatiable.

 Voilà donc deux interprétations de Dom Juan essentiellement différentes, bien que se répondant.

 Vous voulez connaître la suite de Dom Juan ? Baudelaire l’a imaginée, rien que pour vous !

« Don Juan aux Enfers »
Quand Don Juan descendit vers l'onde souterraine
Et lorsqu'il eut donné son obole à Charon,
Un sombre mendiant, l'oeil fier comme Antisthène,
D'un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.

Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes,
Des femmes se tordaient sous le noir firmament,
Et, comme un grand troupeau de victimes offertes,
Derrière lui traînaient un long mugissement.

Sganarelle en riant lui réclamait ses gages,
Tandis que Don Luis avec un doigt tremblant
Montrait à tous les morts errant sur les rivages
Le fils audacieux qui railla son front blanc.

Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire,
Près de l'époux perfide et qui fut son amant,
Semblait lui réclamer un suprême sourire
Où brillât la douceur de son premier serment.

Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre
Se tenait à la barre et coupait le flot noir,
Mais le calme héros, courbé sur sa rapière,
Regardait le sillage et ne daignait rien voir.

Posté par celinevixen à 13:44 - Monstres sacrés - Commentaires [16] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Belle morale en effet... j'aime beaucoup Molière, je vais essayer de trouver cette pièce.

Posté par Lilly, 30 janvier 2007 à 16:49

Opéra Bastille ? Mozart ? Mise en scène par Haneke ? C'est décidé, pour mon prochain déménagement, je pars à Paris ! ;-)

Posté par aurelhie, 30 janvier 2007 à 21:46

Arffffff Dom juan reste pour moi un souvenir mémorable...mon oral de Français !!! une véritable empoignade avec mon examinatrice car je soulevais la possiblité que Dom Juan soit agnostique et non athée justement :o)))))) je vous raconte pas le résultat !!!

Posté par lamousmé, 31 janvier 2007 à 03:35

* Aaaaah super Lilly, je suis contente que ça te plaise!
D'ailleurs le film sort aujourd'hui! (je n'ai pas fait exprès d'écrire ce post hier!!). Je me demande ce qu'il vaut... C'est un genre de "Shakespeare in love" version Molière, puisqu'il me semble qu'on calque la vie de Molière sur le Tartuffe! En tout cas j'adore l'affiche!
Hum quelque chose me dit que je vais avoir des tonnes de requête google réclamant Molière!
Un truc de fou m'est arrivé l'autre jour : de 18h à minuit, j'ai eu 200 personnes, 200!!, me réclamant "et mes fesses tu les aimes mes fesses" de Bardot. Ca vous est déjà arrivé ça??

* Oui Aurelhie viens! C'est tellement bien Paris...Tu me diras, à chaque fois que je vois la Tour Eiffel (mais même les vrais Parisiens le sont, enfin ceux qui vivent depuis super longtemps à Paris!), je suis en extase, donc c'est facile de dire que j'aime bien Paris! ;)

* Ouah trop bien Lamousmé!! C'est trop drôle de se prendre la tête avec un prof! Et c'était quoi tes arguments? Si tu t'en rappelles!

Posté par céline, 31 janvier 2007 à 11:22

Moi, je pense savoir pourquoi tu as eu toutes ces requêtes sur "les fesses de Bardot". J'ai le souvenir récent que dans un jeu télé de questions où on pose des.....questions, il fut demandé à une candidate : "De quel film est tiré la réplique 'Et mes fesses, tu........?'". Mon hypothèse est donc celle-ci : 200 personnes sur les centaines de milliers qui regardaient le jeu télé sont tombés sur ton site en voulant vérifier la réponse à la question posée ! CQFD mon cher dédé !

En tout cas, moi, maintenant, je sais qu'elle est tirée du film "Le Mépris", la réplique, et qu'elle se retrouve pas dans le livre ( et ça je l'ai appris en lisant ta note !).

Posté par Cédric, 31 janvier 2007 à 15:24

Céline, arrête, Paris c'est mon rêve... je viendrai un jour ! Mais pas tout de suite... :-(

Posté par aurelhie, 31 janvier 2007 à 16:04

honnetement céline ...me rapelle plus du tout :o))) mais je relirais pour voir!!! et puis je vais aussi aller voir le film parce que franchement Romain Duris hummmmmmmmm :o)))

Posté par lamousmé, 31 janvier 2007 à 19:18

* Ah merci Cédric, je comprends mieux! Ca m'avait vraiment semblé bizarre comme histoire, mais là tout de suite... :)

* Oui tu viendras Aurelhie! Ne t'inquiète pas, tu auras forcément une bonne raison pour venir et rester si tu le veux vraiment. Moi le prétexte, c'était les études!

* Tu me fais trop rire Lamousmé (avec Romain Duris). Tu sais quoi? Il me fait penser au prince Tarabas dans "La caverne de la rose d'or" (daube monumentale qui passe sur M6 tous les Noëls). J'étais trop amoureuse de lui quand j'étais en 5è! J'avais aussi un faible pour le prince Romualdo (Kim Rossi Stuart)!
Non, ça ne dit rien à personne ça?
C'est fou, tu conserves tes archives d'exams???

Posté par céline, 01 février 2007 à 12:01

rhooooooooo le prince tarabas!!!! miam miam moi j'adorais pas comme ce blanc bec de kim rossi stuart :o))))
nan nan je conserve pas mais en relisant la pièce c'est certain que cela me reviendra...j'ai quand même eu un 6/20 en bac littéraire!!! ça s'oublie pas ces choses là!!! :o))))))

Posté par lamousmé, 01 février 2007 à 18:47

Attention aux différente mises en scène...

J'ai moi aussi été voir le "Dom Giovanni" mis en scène par Haneke, le 29 Janvier à Bastille.

Haneke, outre le fait qu'il transpose Don Juan à notre époque (et avec brio ! ^^), nous présente ici un DJ violent et implulsif. On le voit menacer Leporello avec son pistolet, le mettant en joue à bout portant, sur la tête du pauvre valet ^^, la façon dont il tue le Commandeur est assez impressionnante également.
Mais à côté de ça, on sent la complicité qui unit les 2 personnages. Quand ils s'assient tout les deux, quand (et j'ai été surpris) DJ embrasse Leporello, qu'il danse...

De plus, la fin ne traduit pas trop le côté religieux: "DJ est punit car il n'a pas voulu changer d'attitude"
Au contraire, on a l'impression que ce sont les différentes personnes à qui il a fait du tord qui se vengent (en le jettant par la fenêtre donc ^^)

J'avais vu il y a de ça 2 mois une toute autre mise en scène, plus classique dans les décors et costumes.

J'ai préféré celle de Haneke :D

Posté par Martos, 04 février 2007 à 18:57

* Lamousmé, tu es injuste, Kim Rossi Stuart avait son charme, éthéré, pur... Bon c'est vrai qu'on ne le voit pas des masses, enfermé qu'il est tout du long de la série dans son cercueil de verre (exposé à la populace! c'est impayable...)...
Un 6/20? Rolala elle n'a pas été tendre! Mais bon, vaut mieux en rire qu'en pleurer maintenant! Sauf si ça t'a gênée plus tard! Si elle voyait ton blog maintenant! :D

Posté par céline, 05 février 2007 à 12:35

* Bienvenue à toi Martos!
J'ai été étonnée par ce Don Giovanni en effet! Je n'ai jamais vu d'autre mise en scène, (ni même d'autre opéra!) mais j'avais cru comprendre que c'était censé être assez gai, genre "venise est une fête!". Et là c'était très sombre tout du long. Don Giovanni n'est pas "séducteur", charmeur,au contraire! Il violente les femmes de façon assez impressionante. Et ça aussi c'est surprenant.

La complicité entre DG et Leporello? Assez ambigüe... On sent une attirance de type homosexuel de la part de DG (relation violente là aussi), et en même temps une défiance de la part de Leporello (c'est DG qui l'embrasse, et jamais l'inverse). Une sorte de "droit" du maître sur son valet?
En plus à la fin il n'a pas l'air d'être accablé par la perte de son maître.
Je pense que cette attirance de DG envers L montre l'ampleur du désir en DG, qui s'étend à tous sans distinction ; cela montre une volonté d'accumuler purement et simplement. J'ai trouvé cette idée extrêmement intéressante pour cela.

Non la fin ne traduit pas une dimension religieuse à part entière mais moralisatrice (les victimes se "vengent"), et c'est ce qui m'a gênée dans le DG de Mozart, la version de Molière allant "de soi" pour moi auparavant. D'ailleurs chez Mozart, le Commandeur est une ancienne victime de DG, tandis que chez Molière il s'agit d'une instance justicière surnaturelle. C'est pourquoi le destin de Dom Juan me parait plus terrible, sublime chez Molière que chez Mozart car moins humain et terrestre.

Pfiou, ça c'est du commentaire!

Posté par céline, 05 février 2007 à 13:00

Opéra de Do Giovani

Petite question comme tu m'as l'ai fan de l'opéra de Dom Giovani réalisé par Michael Haneke. Quel moment as tu préféré????Tu as été la voir das le cadre scolaire ou pour ton plaisir

Posté par mimine, 13 février 2007 à 19:17

* Bonjour Mimine! Mon moement préféré? Je ne suis pas très originale, mais c'est le moment où DJ refuse de renier sa nature de libertin!
J'y suis allée parce qu'une amie avait une place en trop et me l'a offerte (sympa hein?), autrement je n'y aurais pas pensé, l'opéra c'est pas trop mon truc. Ca me décourage d'avance, je sais que je loupe plein de subtilités... Enfin niveau musique! C'est la première fois que je vois une représentation, et je suis plutôt convaincue! A renouveler...

Posté par céline, 15 février 2007 à 17:02

Erreur ce n'est pas Molière

Correction importante, le livret de Don Giovanni n'est pas tiré du Dom Juan de Molière mais de "Le convive de pierre" de Tiso de Molina.

Le thème de Don Juan a été souvent traité en littérature, Molière n'étant pas le premier et Lorenzo Da Ponte s'est basé sur Molina.

Posté par Gevrey, 27 novembre 2007 à 17:27

* Bienvenue Gevrey!
Je n'ai jamais dit que "Don Giovanni" était tiré du "Dom Juan" de Molière... En tout cas, merci de cette précision, que j'aurais du faire dans ma note.

Posté par céline, 01 décembre 2007 à 06:21

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