le_dieu

Oui je sais, j’ai dit que je ne lisais pas d’oeuvres contemporaines.

 

Je ne me souviens plus exactement comment j’ai découvert ce livre. Je crois que c’est en lisant un article sur la littérature indienne contemporaine dans Télérama. Oui Télérama. Je suis une ancienne khâgneuse qui lit Télérama, et alors? J’accumule les clichés si je veux. Revenons à nos renards.

J’ai vécu une bonne partie de mon enfance en Inde et je suis restée très attachée à cette culture. Mais jamais il ne m’est venu à l’idée d’aller jeter un œil à sa production littéraire. La Lumière m’apparut. Télérama, si tu me lis, merci à toi. J’ai choisi Le Dieu des petits riens un peu au hasard. Je suis tombée dessus dans une librairie spécialisée en littérature asiatique, je me suis donc lancée.

 

Cette lecture fut assez déconcertante. Tout d’abord le roman - la trame narrative, les thèmes abordés, l’écriture, la structure - est très déstabilisant et fascinant en lui-même. On s’y perd un peu.

Mais je me suis en même temps retrouvée dans un univers qui m’était très familier. Je revoyais ces paysages, je sentais ces parfums, j’entendais ces rumeurs. Je ressentais toute la torpeur et la fébrilité du monde de mon enfance. Ce n’était pas un roman sur l’Inde, mais un roman indien. Et de fait, ce familier était extrêmement perturbant, par les souvenirs qu’il évoquait et parce que C’ETAIT l’Inde. Le lire fut difficile et douloureux.

 

En plus j’étais interrompue par mon travail (aider des étudiants à se loger en l’occurrence) toutes les deux minutes, ce qui n’arrangeait rien.

 

Le pitch : Rahel et Estha, deux jumeaux de huit ans, sont un jour confrontés à un événement terrible et contraints de choisir entre la vérité et le mensonge censé sauver leur mère. Ils sont séparés, puis fuient, et ne se retrouvent que bien des années plus tard, brisés, dans leur maison. Leurs souvenirs les obsèdent. Par bribes, dans le désordre, avec lenteur et souffrance, le passé nous est donc révélé. On y voit évoluer les protagonistes du drame avant que leurs vies ne s’effondrent : Mammachi la grand-mère dirigeant une fabrique de « confitures » trop sucrées, Chacko l’oncle coureur de jupon et coco pour rigoler, Baby Kochamma la grand-tante nourrissant une passion mystique pour un prêtre irlandais, Ammu la mère divorcée coupablement amoureuse de Vélutha l’intouchable, Margaret et Sophie Mol, une anglaise et sa fille fuyant leur passé… Oui, tout ça. Et quand yen a plus, yen a encore ! Je continue?

 

Toute la beauté de ce récit tient dans son écriture très imagée, la manipulation poétique des mots. En effet, le narrateur adopte le plus souvent le point de vue des enfants, et de fait les choses sont perçues avec un œil neuf, sans les lieux communs et les platitudes du langage et de la pensée formatés.

Le texte est ainsi émaillé de réflexions d’enfants, de comptines, de jeux avec les mots. Ainsi « statut légal » devient « statue l’Egale » pendant tout le texte. Il nous rend aussi compte de la découverte d’une langue barbare à un âge très tôt. « Quand les jumeaux demandèrent à quoi servaient les boutons de manchette et s’entendirent répondre, par Ammu, que c’était pour « boutonner les manches », pareille logique linguistique, dans ce qui, jusqu’ici, leur avait paru être une langue illogique, les réjouit au plus haut point. Bouton + manchette = bouton de manchette. »

Il insiste également sur des détails surprenants, de ceux auxquels seuls les enfants peuvent accorder de l’importance. Le texte fait ainsi grand cas du « va-va » de Rahel (« deux perles sur un élastique qui n’expliquent en rien un nom pareil »), de la coupe à la (P)Elvis d’Estha qui ne tient jamais le choc de la vie quotidienne, du vernis sur les ongles de Vélutha.

On assiste également à l’exploration et à la catégorisation du monde par des enfants. Ainsi, le vendeur de boisson, devenu « l’Homme-Orangeade-Citronnade » initie Estha de façon triste (et crade) au monde des pervers sexuels.

Bon ça suffit pour les mômes.

 

L’autre spécificité du texte est sa dimension tragique. Le drame nous est annoncé dès le départ : tous les bribes de récit font sens vers la tragédie en question, toute la vie des personnages s’y dirige, même si seuls Ammu et Vélutha sont des héros tragiques au sens propre. En effet entre la Touchable et l’Intouchable, l’amour nait, scandaleux et passionné. Ils se touchent ; le désordre, l’anarchie menacent cette société de castes si bien réglée. Leur hybris, la démesure de leur amour coupable, leur contestation de l’ordre social ensemble et séparément en font les héros au sens classique d’une tragédie moderne.

Pour en revenir aux jumeaux, Estha et Rahel adultes (c’est-à-dire bien après les faits) prennent le relai, et deviennent des héros tragiques non au niveau d’une société particulière mais au niveau de la société en général. Si ça se trouve c’est un peu far fetched, mais il me semble qu’ils développent une relation sensuelle pour le moins troublante. Moi je ne mate pas mon frère (dit Gégé)(non il ne s’appelle pas Gérard) à poil, en me disant « ouah l’est trop bien foutu » avec une boule à l’estomac (te vexe pas mon Gégé). Maintenant chacun son truc hein, je ne juge personne. Mais voilà quoi. Et dans cette société humaine qui dit «qui aimer, comment et jusqu’où », nos jumeaux sont eux aussi mal barrés.

« C’est reposant, la tragédie, parce qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir, le sale espoir ; qu’on est pris, qu’on est enfin pris comme un rat, avec tout le ciel sur le dos, et qu’on n’a plus qu’à crier, – pas à gémir, non, pas se plaindre, – à gueuler à pleine voix ce qu’on avait à dire, qu’on n’avait jamais dit et qu’on ne savait peut-être même pas encore. Et pour rien : pour se le dire à soi, pour l’apprendre, soi. Dans le drame, on se débat parce qu’on espère en sortir. C’est ignoble, c’est utilitaire. Là, c’est gratuit. C’est pour les rois. Et il n’y a plus rien à tenter, enfin ! ». Anouilh, Antigone

Cette définition de la tragédie par Anouilh explique la lenteur, la torpeur de ce récit. On prend tout son temps pour arriver au moment du drame en lui-même, avec de multiples allers-retours entre passé et présent. Ainsi la tension est palpable durant toute l’œuvre.

 

Des bribes de souvenirs recréent la tragédie. "On ne dit que les Petites Choses. Les Grandes tapies à l'intérieur restèrent inexprimées."

 

Ya aussi tout l’arrière fond politique, mais j’ai pas suivi. Chiant.

 

Et last but not least, ce bouquin m’a donné envie (avec « Moulin Rouge », aaaah Ewan…..) de regarder « la Mélodie du bonheur ». Il raconte tout le début du film! Et vous savez quoi ? Ce n’est même pas si mièvre que ça. Avec un titre pareil on pouvait légitimement s’attendre au pire. Mais faut savoir qu’en anglais le titre fait un peu moins pitié, c’est « the Sound of music ». Mais qu’est-ce qui est passé par la tête des traducteurs ???