2070404021

Le mythe Belle du Seigneur. Selon la légende, immense et sublimissime histoire d’amour. A pleurer devant tant de beauté paraît-il. Je ne demande pas mieux! Pendant longtemps je me suis contentée de le regarder, de tourner autour. Et de le soupeser. Un kilo au bas mot, la taille d’un dictionnaire en poche, écrit tout petit. C’est décourageant. Mais le titre m’attirait : ça sonne bien, Belle du Seigneur, avec ses assonances en è. Et puis je ne connaissais absolument rien à l’histoire, ce qui soit dit en passant n’était pas normal pour une khâgneuse. Je me devais de connaître mes classiques ! sans les avoir lus bien entendu. Et si ce n’était pas le cas, nos professeurs nous racontaient charitablement la fin. Or miracle, Belle du Seigneur en réchappa. Et j’adooore déniaiser un bouquin. Je me suis laissée tenter de bonne grâce lors de mon odyssée albionesquo-irlandaise cet été. Woua.

 

Je ne l’ai pas lâché. Même quand on devait marcher toute la journée, que ça pesait trois tonnes dans mon sac et que je devais sacrifier mon parapluie (décision pas très sage en soi dans cette région du globe). Toute occasion était bonne pour le lire. Ma camarade était aux toilettes? faisait un somme? lisait le menu du restau mexicain de Limerick? prenait des roux en photo? Oui, pas de pitié pour ce bouquin. Aucune page, aucune phrase sautée (aaaaah les monologues d’Ariane dans sa baignore...). Ceux qui l’ont lu savent. Je l’ai fini allongée sur une pelouse anglaise, soulagée de voir la fin de ce cauchemar, éblouie devant tant d’ennui et d’horreur.

 

Le pitch : Dans les années 30, Solal, bel homme juif, haut fonctionnaire de la Société des Nations, tombe amoureux d’Ariane, une jeune femme prisonnière d’un mariage médiocre. Après des débuts pas terribles, ils connaissent l’amour fou, et finissent par fuir la ville afin de vivre leur passion sans entrave et au grand jour. C’est là que ça déconne. "Du joli, la passion dite amour. Si pas de jalousie, ennui. Si jalousie, enfer bestial. Elle une esclave et lui une brute. Ignobles romanciers, bande de menteurs qui embellissaient la passion, en donnant l'envie aux idiotes et aux idiots » Voilà le programme des réjouissances.

 

Ce livre donne à voir un amour passion noir et cruel, et pis que tout : ridicule. Ce n’est pas nouveau une histoire d’amour qui se passe mal et qui finit encore plus mal (sinon c’est pas drôle). Roméo et Juliette à tout hasard. Mais une histoire d’amour ridicule, bidon, ça le fait pas. Ariane, grande amoureuse mièvre et complètement maso, pousse les frontières du genre assez loin. Et ce cynisme… « (Début du roman. Solal déguisé en vieillard édenté tente de séduire Ariane qui le repousse. Il décide donc de révéler qui il est.) Oui, Solal et du plus mauvais goût, et il y a un cheval qui m’attend dehors. Il y avait même deux chevaux ! Le second était pour toi idiote, et nous aurions chevauché à jamais l’un près de l’autre, jeunes et pleins de dents, j’en ai trente-deux, et impeccables, tu peux vérifier et les compter, ou même je t’aurais emportée en croupe, glorieusement vers le bonheur qui te manque ! Mais je n’ai plus envie maintenant, et ton nez est soudain trop grand, et de plus il luit comme un phare, et c’est tant mieux et je vais partir ! Mais d’abord Femelle, je te traiterai en femelle, et c’est bassement que je te séduirai, comme tu le mérites et comme tu le veux. A notre prochaine rencontre, et ce sera bientôt, en deux heures je te séduirai par les moyens qui leur plaisent à toutes, les sales, sales moyens, et tu tomberas en grand et imbécile amour, et ainsi vengerai-je les vieux et les laids, et tous les naïfs qui ne savent pas vous séduire, et tu partiras avec moi, extasiée et les yeux frits ! En attendant reste avec ton Deume jusqu’à ce qu’il me plaise de te siffler comme une chienne!» Et il avait raison !

 

Malgré cela, qu’est-ce qui vaut à Ariane et Solal leur place dans le panthéon des amants magnifiques de la littérature? Leurs conceptions de l’amour : passionné et absolu pour Ariane, simple et vrai pour Solal, et malgré l’incompatibilité tragique de ces deux visions, une foi infinie en leur amour. C’est cette foi pourtant irrationnelle qui les sauve. D’où cette écriture cynique et d’un lyrisme incantatoire, irritante et lumineuse, désespérée exaltée, cette « prolifération glorieusement cancéreuse » comme Cohen l’appelait.

 

Violent réquisitoire contre l’amour passion, Belle du Seigneur fait l’éloge de l’amour simple et vrai là où nous l’attendons pas. C’est la vieille Mariette qui le dit : « si c’est ça l’amour moi j’en veux pas, avec mon défunt on aurait fait nos petits besoins ensembe pour pas se quitter et moi je dis que c’est ça l’amour ». Suis ben d’accord. Une des phrases les plus marquantes de l’œuvre à mon très humble avis.

 

Mais vous vous doutez qu’une histoire d’amour ne remplit pas à elle seule mille cent dix pages. Comme tous les grands livres, Belle du Seigneur recèle une infinité d’histoires tournant autour d’une foule de comparses. Ainsi Albert Cohen offre une impitoyable satire de la bureaucratie, caricature la bourgeoisie désoeuvrée et arrogante. Il ridiculise ses frères juifs incarnés par les Valeureux, dénonce l’antisémitisme de plus en plus étouffant de la veille de la Seconde Guerre mondiale, annonce l’effondrement d’un monde. Et en cela condamne l’inanité, la superficialité de la vie de ces « futurs morts qui ne savent pas qu’ils vont mourir ».

 

Bon et maintenant un débat : franchement, Ludivine Sagnier dans le rôle d’Ariane, franchement quoi…