Monstre de la littérature, croyez moi, c’est rien de le dire (même si c’est trop facile, je vous l’accorde).
Le titre est prémonitoire d’ailleurs : « Moby Dick or the Whale ». Signe qu’on ne va pas parler uniquement d’un individu, mais de l’être baleine, colossal au propre comme au figure.

- Lieu : l’océan.
- Temps : celui des chasseurs de baleine
- Personnages : des chasseurs de baleine.
- Animaux : des cétacés divers et variés
- Le pitch : C’est l’histoire d’une vengeance. Le capitaine Achab vs Moby Dick, le cachalot blanc.
Pourquoi tant de haine ? Du point de vue de l’homme, la bestiole lui a arraché la jambe. Du point de vue de l’animal, on ne sait pas trop mais on peut imaginer que la perspective de se faire harponner rend l’homme peu sympathique à ses yeux. A moins que...
Cette course poursuite ne constitue qu’une partie du récit du narrateur qu’on appellera Ismaël, témoin peu remarquable et remarqué de l’Odyssée dans laquelle il s’est embarqué. En effet elle se double d’une étude approfondie du règne cétacéen et de l’éloge du cachalot, qui vise à immortaliser ce fabuleux animal déjà menacé d’extinction.

Les gens, accrochez vous ! Pirates des Caraïbes c’est de la crotte de mérou a côté ! Ce livre est tellement riche qu’il vaut bien maëlstroms, chutes au bout du monde et autres joyeusetés. J’ai commencé par le lire dans le texte original, brut, tel qu’en lui-même, (en clair sans notes, ni introduction). J’ai fini par balancer le livre au bout d’un mois et trois cents pages pour récuperer la version Pléiade avec ses précieuses notes. Il fallait bien ça, moi qui me suis sentie paumée dès la première phrase : « Appelez moi Ismaël ».
Ismaël, Ismaël, ya une référence biblique lå dessous, c’est obligé. Ténèbres intellectuelles, que vous êtes cruelles !
Bien sûr que c’était une référence biblique. En plus elle avait plein de copines philosophiques, litteraires - semées un peu partout dans le bouquin
Outre cela, ce n’est pas toujours facile de suivre les récits naturalistes, les réflexions philosophiques, les éclaircissements techniques de ce cher Ismaël. Mais une fois passé ce cap, on se régale. Pendant deux mois et demi en ce qui me concerne. Ce livre est fascinant à de trés nombreux titres :

-    La monomanie d’Achab, obsédé par sa proie, prend des proportions homériques. Dans sa colère, il voit en Moby Dick l’incarnation du mal absolu. Dès lors, il s’érige lui-même en puissance afin de s’insurger et combattre le cachalot blanc, devenu une Idée et dépassant sa condition contingente d’animal. Achab est élevé au dessus des hommes et à ce titre revêt la grandeur d’un personnage tragique. « Serait-elle trop lourde, la couronne qui ceint ma tête, la couronne de fer de Lombardie ? Elle scintille pourtant de mainte gemme. Je ne vois pas, moi qui la porte, les feux qu’elle jette au loin, mais sens obscurément qu’elle éblouit jusqu’à l’aveuglement ». On a l’impression d’entendre un héro shakespearien lorsqu’il monologue dans sa cabine, sur le pont, d’autant plus que Melville lui attribue une langue très belle et poétique. Comme il est vu à partir des yeux d’un tiers, il représente l’altérité absolue, ce qui le rend d’autant plus intéressant.

-    Venons en au désormais célèbre Moby Dick. Ce qui est absolument fascinant avec cette bestiole, c’est le fait qu’on sente sa présence tout au long du livre, même quand il n’est pas (censé être) là, et du coup même si on a un long passage naturaliste ou philosophique, la tension demeure. Il est présent à l’esprit de tous les personnages, qu’ils parlent de lui ou simplement pensent à lui. J’ai eu en permanence l’impression d’être assise sur un volcan qui menace de se réveiller méchamment.
Et puis ce Moby Dick n’a pas un physique facile. D’abord, il est reconnaissable à sa mâchoire tordue et à ses nombreuses cicatrices. Il a fait la guerre Moby Dick, ce n’est pas un pied tendre.
De plus, il est tout blanc. Je n’ai pas compris si c’est parce qu’il est albinos mais il y a des chances. Maintenant, au lieu de dire « blanc comme des dessous de bonne soeur », ou « blanc comme un oeuf», on dira « blanc comme Moby Dick », je compte sur vous. Et comme l’analyse finement le narrateur dans le somptueux chapitre « La blancheur du cachalot », « bien que la blancheur soit ainsi abondamment associée a tout ce qui est doux, honorable et sublime, pourtant, quelque chose est dissimulé au plus secret de l’idée de cette couleur, quelque chose d’insaisissable qui suscite dans l’âme une épouvante plus grande que le rouge du sang. »  Vous ne trouvez pas ça super concept?
Ainsi, on ne peut pas considérer Moby Dick comme un simple animal. La narration et la superstition des marins nous obligent à lui attribuer une conscience voire une malignité. Et ça, c’est carrément flippant.

-    N’oublions pas pour autant la description minutieuse qui est faite du monde marin et de la chasse à la baleine, et qui forme les bons deux tiers du livre. Lire Moby Dick fut juste merveilleux ne serait-ce que pour le déploiement poétique et quasi exhaustif de cet univers aujourd’hui révolu. Le narrateur entend rendre ses lettres de noblesses à cette activité jugée vile et basse, et la présente dans tout ce qu’elle a d’héroique, voire de sacre. Il fait aussi l’éloge de la baleine et l’élève au rang de quasi divinité des océans. Du coup, j’ai eu l’impression d’être complètement immergée dans cet univers et de m’y perdre. Les marins du monde entier sont devenus mes collègues (un brin homosexuels, par la force des choses j’imagine), je sais comment harponner une baleine (pas évident, ne ne vous dit que ça), et je connais l’odeur de l’ambre gris (ca sent bon, demandez à Serge Lutens). De plus ce livre est très drôle. On ne peut qu’être conquis.

En un mot comme en cent : ne ratez pas ce très grand livre chers lecteurs !