Compte rendu de notre petit voyage au plat pays. Je passe sur le très évident « C’était un truc de ouf ! C’était trop bien ! Même s’il faisait froua et même si Sarkozy a profité de notre départ pour faire son président ! » Venons en à l’essentiel.

 - J’ai appris que la Gueuse était une bière. Moi qui pensait que c’était un genre de fille pas fréquentable (que Dieu merci je ne suis pas)…
On me signale que c’est aussi un genre de fille pas fréquentable. C’est à n’y rien comprendre.

          Gueuse ->   lautrec                   Gueuse -> gueuze

- J’ai compris pourquoi on appelait Bruges la Venise du Nord. Tout comme Prague. Et Stockholm. Et Amsterdam. Et Saint Petersbourg aussi.

                                                            bruges

- J’ai appris à faire la distinction entre la gaufre de Liège et la gaufre de Bruxelles. La première j’aime, la deuxième bof. Comment ça ce n’est pas très poussé ?

  g.de Bruxelles-> bruxelles           g. de Liège -> li_ge

-

J’ai appris qu’il existait 2000 sortes de bière différentes. Enfin c’est ce que la pub pour un bar disait. Nous ne sommes pas allés vérifier.

                                                            bi_res

-J’ai pu admirer d’admirables peintures flamandes. Et hurler de bonheur devant les peintures modernes du musée royal de Bruxelles, qui, soit dit en passant, a une dizaine d’étages et un ascenseur (avec des fauteuils) plus grand que mon salon .

          Magritte -> magritte                       Rubens -> rubens

-

J’ai pu constater que le jet du Manneken Pis ressemblait étonnamment à ce à quoi c’est censé ressembler. (Vous constaterez que je maîtrise aussi bien toujours l’art de la périphrase). Moi qui pensait que c’était un torrent, comme dans une vraie fontaine qui se respecte. Mais non. C’est juste de la pure provoc.

                                                            pis

-

En parlant de provoc, ya des poitrines en chocolat dans toutes les bonnes chocolateries de Bruxelles et Bruges. Il en faut quand même plus pour m’impressioner.

     ça, sans la tête et les foulards, en chocolat ->   marilyn

      -

J’ai été impressionnée par les brugeois (brugeais ? brugellais ?) qui maîtrisaient le néerlandais ET le français ET l’anglais.

                               union_jack +   hollandefrance

Voilà : nous avons vu de très belles choses et nous avons bien mangé. Que demande le peuple ?


Tout ça pour vous dire que je trouve que Baudelaire exagère un tantinet quand il parle de la Belgique dans son pamphlet impitoyable contre un peuple entier : « Pauvre Belgique ! », débuté en juin 1864. (Notez l’emphase du point d’exclamation.) Tout y passe : les mœurs, les arts (car l’explosion artistique des lettres et de l’art belges se feront à la fin du XIXè) , la politique, la religion.

Voilà comment ça commence :
« Qu’il faut, quoi que dise Danton, toujours « emporter sa patrie à la semelle de ses souliers.
La France a l’air barbare, vue de près. Mais allez en Belgique et vous deviendrez moins sévère pour votre pays.
Comme Joubert remerciait Dieu de l’avoir fait homme, et non femme, vous le remercierez de vous avoir fait, non pas Belge, mais Français.
Grand mérite à faire un livre sur la Belgique. Il s’agit d’être amusant en parlant de l’ennui, instructif en parlant du rien. »

« Pauvre Belgique! » est demeuré à l’état de notes. Baudelaire en effet n’a pas pu achever son ouvrage, réduit qu’il était à l’état d’épave, hémiphlégique, aphasique, « sentant passer sur [lui] le vent de l’aile de l’imbecillité ».
A ce propos, saviez vous que le dernier mot qu’il était capable de prononcer et qu’il répétait constamment était « Crénom !» ? Fin tragique pour le plus grand poète des lettres françaises.

 Ce sont donc des notes que l’on retrouve, où la Belgique et surtout les Bruxellois en prennent plein la tronche.
« Le visage belge, ou plutôt bruxellois.
Chaos.
Informe, difforme, rêche, lourd, dur, non fini, taillé au couteau.
Dentition angulaire.
Bouche non faite pour le sourire.
Le rire existe, il est vrai, mais inepte, énorme, à propos de bottes. »

C’est assez hallucinant. Il s’acharne sur leur accent, leur maîtrise relative du français, leur saleté, leur bêtise, leur démarche, leur volonté d’imiter la France et les Français (« Ils aimeraient bien avoir l’air, mais n’ont pas l’air du tout ! » dixit Brel). Je vous passe les détails, je ne voudrais pas choquer mes lecteurs belges. (car j’ai un lectorat international héhé)
Si un détail quand même : j’ai été très frappée par la dimension scatologique des notes. Il compare la Senne à une immense latrine, la Belgique à « un bâton de merde », il commente les habitudes latrinesques des Belges.

En revanche, il est très admiratif de l’architecture et de la sculpture. C’est étonnant de voir ces louanges au milieu d’insultes.

Comme ce sont des notes non organisées, on ne comprend pas forcément toutes les références, même si l’édition Pléiade est extrêmement bien faite. Mais au moins, elles révèlent une véritable obsession et une formidable colère de la part de Baudelaire à l’égard de la Belgique, car les mêmes sujets reviennent tout le temps, reformulés de différentes manières, plus ou moins développés. De plus (dans mon édition du moins), on a des extraits de journaux, avec des commentaires de Baudelaire en marge, ce qui nous replonge vraiment dans le contexte. Donc même si l’ouvrage n’a pas été rédigé et achevé, j’ai trouvé très intéressant de le lire et de découvrir une autre facette de Baudelaire.
Les notes sont complétées par les « Amoenitates Belgicae » (des latinistes dans l’assistance ?), un petit recueil d’une vingtaine de poèmes reprenant les observations des notes. En voilà un, pas le plus méchant, pour vous donner une idée.

"Les Belges et la Lune"

On n'a jamais connu de race si baroque
Que ces Belges. Devant le joli, le charmant,
Ils roulent de gros yeux et grognent sourdement.
Tout ce qui réjouit nos coeurs mortels les choque.

Dites un mot plaisant, et leur oeil devient gris
Et terne comme l'oeil d'un poisson qu'on fait frire;
Une histoire touchante, ils éclatent de rire,
Pour faire voir qu'ils ont parfaitement compris.

Comme l'esprit, ils ont en horreur les lumières;
Parfois, sous la clarté calme du firmament,
J'en ai vu, qui rongés d'un bizarre tourment,

Dans l'horreur de la fange et du vomissement,
Et gorgés jusqu'aux dents de genièvre et de bières,
Aboyaient à la Lune, assis sur leurs derrières.


D'accord, ce n'est pas du Baudelaire dans toute sa splendeur. Mais cette drôlerie mordante, cette verve, cette satire... Baudelaire reste Baudelaire.

Pourquoi tant de haine ? En partant pour la Belgique, il espérait faire publier ses œuvres complètes et se faire un peu d’argent (il a vécu dans la misère presque toute sa vie) en intervenant dans des conférences. Bien sûr il s’est fait jeter par les éditeurs, et les conférences furent très mal payées. Disons qu’il semble avoir, au seuil de son existence, reporté sur la Belgique toute sa colère, son amertume et sa frustration, sa rancune envers son pays et son siècle. Même s'il devait y avoir du vrai, « Pauvre Belgique » apparaît comme un délire ultime.
En lisant ce pamphlet, bien sûr j’ai ri, bien sûr je me suis dit qu’il en faisait un peu trop. Mais surtout, j’ai ressenti une immense tristesse face à la détresse en filigrane du plus grand des poètes.