27 mars 2008
Au coeur des tenebres (Heart of Darkness) - Joseph Conrad
Au cœur des ténèbres, monstre de la littérature, c’est le cas de le dire. Je ne sais pas vous, mais a moi il me faisait peur.
Et puis un beau jour on s’aperçoit qu’il ne fait même pas cent pages. Mais la Réputation veille… Ce pauvre Conrad est en effet souvent étiqueté de chiant, obscur, insupportable, et moi je crois toujours ce qu’on me dit, même si je n’écoute pas. Je me suis donc lancée au cœur des ténèbres, et je reviens ravie de mon expédition (haha).
(J’ai utilisé Londres et exotique dans la même
phrase !)
En effet, la Tamise est comparée à la rivière
qui traverse le Congo, sur laquelle Marlowe navigue plus tard dans le roman. On
se rend compte que l’Angleterre fut une contrée sauvage, inexplorée et inconnue
il fut un temps, avant l’arrivée des colonisateurs, à l’égal des terres
mystérieuses de l’Afrique. Et là, quelque chose de magique se produit : ma
vision de Londres se rembobine, et peu à peu apparaissent des forêts, un fleuve
tourmenté, des sauvages hirsutes (qui a dit « au secours le cliché ? »)
qui effacent les immeubles bourgeois, Soho, le Prince Charles.
09 juillet 2007
Moby Dick ou le cachalot (Moby Dick or the Whale) - Herman Melville *
Monstre de la littérature, croyez moi, c’est rien de le dire (même si c’est trop facile, je vous l’accorde).
Le titre est prémonitoire d’ailleurs : « Moby Dick or the Whale ». Signe qu’on ne va pas parler uniquement d’un individu, mais de l’être baleine, colossal au propre comme au figure.
- Lieu : l’océan.
- Temps : celui des chasseurs de baleine
- Personnages : des chasseurs de baleine.
- Animaux : des cétacés divers et variés
- Le pitch : C’est l’histoire d’une vengeance. Le capitaine Achab vs Moby Dick, le cachalot blanc.
Pourquoi tant de haine ? Du point de vue de l’homme, la bestiole lui a arraché la jambe. Du point de vue de l’animal, on ne sait pas trop mais on peut imaginer que la perspective de se faire harponner rend l’homme peu sympathique à ses yeux. A moins que...
Cette course poursuite ne constitue qu’une partie du récit du narrateur qu’on appellera Ismaël, témoin peu remarquable et remarqué de l’Odyssée dans laquelle il s’est embarqué. En effet elle se double d’une étude approfondie du règne cétacéen et de l’éloge du cachalot, qui vise à immortaliser ce fabuleux animal déjà menacé d’extinction.
Les gens, accrochez vous ! Pirates des Caraïbes c’est de la crotte de mérou a côté ! Ce livre est tellement riche qu’il vaut bien maëlstroms, chutes au bout du monde et autres joyeusetés. J’ai commencé par le lire dans le texte original, brut, tel qu’en lui-même, (en clair sans notes, ni introduction). J’ai fini par balancer le livre au bout d’un mois et trois cents pages pour récuperer la version Pléiade avec ses précieuses notes. Il fallait bien ça, moi qui me suis sentie paumée dès la première phrase : « Appelez moi Ismaël ».
Ismaël, Ismaël, ya une référence biblique lå dessous, c’est obligé. Ténèbres intellectuelles, que vous êtes cruelles !
Bien sûr que c’était une référence biblique. En plus elle avait plein de copines philosophiques, litteraires - semées un peu partout dans le bouquin
Outre cela, ce n’est pas toujours facile de suivre les récits naturalistes, les réflexions philosophiques, les éclaircissements techniques de ce cher Ismaël. Mais une fois passé ce cap, on se régale. Pendant deux mois et demi en ce qui me concerne. Ce livre est fascinant à de trés nombreux titres :
- La monomanie d’Achab, obsédé par sa proie, prend des proportions homériques. Dans sa colère, il voit en Moby Dick l’incarnation du mal absolu. Dès lors, il s’érige lui-même en puissance afin de s’insurger et combattre le cachalot blanc, devenu une Idée et dépassant sa condition contingente d’animal. Achab est élevé au dessus des hommes et à ce titre revêt la grandeur d’un personnage tragique. « Serait-elle trop lourde, la couronne qui ceint ma tête, la couronne de fer de Lombardie ? Elle scintille pourtant de mainte gemme. Je ne vois pas, moi qui la porte, les feux qu’elle jette au loin, mais sens obscurément qu’elle éblouit jusqu’à l’aveuglement ». On a l’impression d’entendre un héro shakespearien lorsqu’il monologue dans sa cabine, sur le pont, d’autant plus que Melville lui attribue une langue très belle et poétique. Comme il est vu à partir des yeux d’un tiers, il représente l’altérité absolue, ce qui le rend d’autant plus intéressant.
- Venons en au désormais célèbre Moby Dick. Ce qui est absolument fascinant avec cette bestiole, c’est le fait qu’on sente sa présence tout au long du livre, même quand il n’est pas (censé être) là, et du coup même si on a un long passage naturaliste ou philosophique, la tension demeure. Il est présent à l’esprit de tous les personnages, qu’ils parlent de lui ou simplement pensent à lui. J’ai eu en permanence l’impression d’être assise sur un volcan qui menace de se réveiller méchamment.
Et puis ce Moby Dick n’a pas un physique facile. D’abord, il est reconnaissable à sa mâchoire tordue et à ses nombreuses cicatrices. Il a fait la guerre Moby Dick, ce n’est pas un pied tendre.
De plus, il est tout blanc. Je n’ai pas compris si c’est parce qu’il est albinos mais il y a des chances. Maintenant, au lieu de dire « blanc comme des dessous de bonne soeur », ou « blanc comme un oeuf», on dira « blanc comme Moby Dick », je compte sur vous. Et comme l’analyse finement le narrateur dans le somptueux chapitre « La blancheur du cachalot », « bien que la blancheur soit ainsi abondamment associée a tout ce qui est doux, honorable et sublime, pourtant, quelque chose est dissimulé au plus secret de l’idée de cette couleur, quelque chose d’insaisissable qui suscite dans l’âme une épouvante plus grande que le rouge du sang. » Vous ne trouvez pas ça super concept?
Ainsi, on ne peut pas considérer Moby Dick comme un simple animal. La narration et la superstition des marins nous obligent à lui attribuer une conscience voire une malignité. Et ça, c’est carrément flippant.
- N’oublions pas pour autant la description minutieuse qui est faite du monde marin et de la chasse à la baleine, et qui forme les bons deux tiers du livre. Lire Moby Dick fut juste merveilleux ne serait-ce que pour le déploiement poétique et quasi exhaustif de cet univers aujourd’hui révolu. Le narrateur entend rendre ses lettres de noblesses à cette activité jugée vile et basse, et la présente dans tout ce qu’elle a d’héroique, voire de sacre. Il fait aussi l’éloge de la baleine et l’élève au rang de quasi divinité des océans. Du coup, j’ai eu l’impression d’être complètement immergée dans cet univers et de m’y perdre. Les marins du monde entier sont devenus mes collègues (un brin homosexuels, par la force des choses j’imagine), je sais comment harponner une baleine (pas évident, ne ne vous dit que ça), et je connais l’odeur de l’ambre gris (ca sent bon, demandez à Serge Lutens). De plus ce livre est très drôle. On ne peut qu’être conquis.
En un mot comme en cent : ne ratez pas ce très grand livre chers lecteurs !
28 mars 2007
Les raisins de la colère (The Grapes of Wrath) - John Steinbeck *
Dans la famille « Monstre Sacré de la Littérature avec
un M, S et L majuscules », je demande John Steinbeck !
Je veux vous parler des « Raisins de la Colère »
ou 500 pages d’argot écrit en tout petit, odyssée familiale au cœur
des Etats-Unis durant la crise des années 30, véritable pamphlet
révolutionnaire faisant appel aux prolétaires de tous les pays. « Steinbeck,
c’est le Zola du Middle West » dixit le seul, l’unique.
Dans le camion, au premier jour de leur odyssée, l’on
trouve : Ma et Pa Joad, Grampa et Granma, Tom Joad (tout juste sorti de
prison), Rose of Sharon enceinte et son benêt de mari Connie, Uncle John, Noah
le bizarre, Al le spécialiste des camions qui rendent l’âme, Ruthie et Winfield
les enfants, et Jim Casy, le prêtre défroqué.
A l’arrivée les choses auront bien changé, du fait de la
faim, de la révolte, de la peur, de la colère. Le mythe américain du renouveau
en prend un sacré coup.
Si son message politique n’est plus aussi subversif que lors de sa parution, l’évocation des Etats-Unis des pauvres blancs des années 30 a gardé toute sa force. On voit les immenses paysages de la route 66 avec ses panneaux et ses stands. On entend les voix de ces « Okies ». On sent l’odeur des frites et des hamburgers et de la sueur. On frémit devant la description minutieuse de la misère et de la germination de la colère (le Zola du Middle West, vous vous rappelez ? héhé) devant l'exploitation et le racisme. Car les Joads sont une famille parmi des milliers. Steinbeck étend leur destin à celui des travailleurs en général, consacrant des chapitres entiers à cette masse silencieuse et anonyme à laquelle se mêlent les Joads. C’est Ma Joad qui le dit : « We are the people » (« nous sommes le peuple »). D’où la dimension épique et prophétique de cette aventure humaine.
Il provient d’un chant anti-esclavagiste très connu aux
Etats-Unis (vous connaissez forcément : lala-♪lalala-lalala-♫lalala♪…)
The battle
hymn of the republic :
Mine eyes have seen the glory of the
coming of the Lord:/ He is trampling out the vintage where the grapes of wrath
are stored ; / He hath loosed the fateful lightning of his terrible swift
sword : / his truth is marching on »
“mes yeux ont vu la
gloire de la venue du Seigneur : / Il foule aux pieds la vendange où sont
conserves les raisins de la colère; / Il a dégainé l’éclair fatal de son épée
terrible et prompte, / Sa vérité s’est mise en marche”)
Le titre traduit donc l’esprit révolutionnaire américain en
marche. TA-DA !!
Et maintenant je vais vous rassurer : non ce livre
ne verse pas dans le misérabilisme, non on ne pleure pas à chaudes
larmes. Il y a des moments très drôles (les petits qui voient des WC
pour la première fois), des anecdotes savoureuses (Ma qui frappe un
colporteur avec un poulet déplumé), un parler franc savoureux.
Ce qui m'a fait entrer
dans le livre? Pas la sortie de prison de Tom Joad, mais l'aventure de
la tortue au début. Je l'ai trouvée pleine d'humour (l'aventure, pas la
tortue) et elle m'a donnée envie de lire la suite.
Tout ça pour vous dire que ce livre est plein de vie.
Sans transition, le film de John Ford ne traduit pas trop cette idée de
fresque, je trouve. Il se limite aux Joads et du coup il a moins de souffle.
Et puis ce n'est pas du tout la même fin! Aaaah la pudibonderie hollywoodienne.... (*petites étoiles dans les yeux*)
Moi je l’ai quand même trouvé très beau et bouleversant. Henry Fonda
est extraordinaire (comment il fait pour avoir l’air aussi gentil ? Même
dans « Il était une fois dans l’Ouest » je le trouve gentil). Jane
Darwell en Ma Joad est lumineuse. Elle incarne vraiment la figure de la Mère,
de la bonté sous des dehors un peu Calamity Jane.
Si vous regardez le film en anglais, il vous faudra les
sous-titres ! (du moins pour les non native speakers) Vous voyez « Le
secret de Brokeback Mountain » ? C’est ça, en pire. "Rose of Sharon", ça donne "Rosasharn". En effet, les
personnages ont le parler populaire de l’Amérique profonde, avec de
grosses fautes grammaticales, une syntaxe chamboulée. De plus Steinbeck rend
l’oralité en retranscrivant les mots de façon phonétique.
“Them dirty sons-a-bitches. I tell ya, men, I’m
stayin’. They ain’t getting’ rid a me. If they throw me off, I’ll come back,
an’ if they figger I’ll be quiet underground, why, I’ll take couple-three of
the sons-a-bitches along for company.”
Pas évident. Limite si je ne lisais pas les dialogues à voix
haute pour les comprendre. J’ai mis 250 pages avant de comprendre que “cuss”
voulait dire “curse” (= fléau).C’est décourageant. Mais au final j’ai trouvé
ça rigolo. Essayez !
En français c'est moins pittoresque et ça le fait moins. Mais en même temps ils
n’allaient pas les faire parler en patois bourbonnais !
Verdict: Je relirai
02 mars 2007
Petit déjeuner chez Tiffany (Breakfast at Tiffany's) - Truman Capote *
Au commencement était la Photographie. Audrey Hepburn en
noir et blanc devant Tiffany’s, robe fourreau noire Givenchy,
tiare en
diamants, lunettes de soleil énormes, un croissant à la main.
Fascinante. Eblouissante. Se suffisant à elle-même.
Un jour on m’a dit : « elle est nulle Audrey Hepburn (oooooo), va voir la vraie Holly Golightly ! »
Comme je n’avais aucune idée de qui était Holly Golightly de toute façon, je me suis procurée le livre et le film. J’ai pouffé en voyant le nom de l’auteur puis je suis redevenue sérieuse. J’ai (re-re-re)regardé le livre et (re-re-re)lu le film.
Je ne vois pas le problème avec Audrey Hepburn.
Pitchons : Holly Golightly est une étoile filante. Hallucinée,
hallucinante, elle est en fuite perpétuelle du passé et vit de ses charmes. Elle
happe au passage un écrivain en herbe qu’elle rebaptise Fred et qu’elle
entraîne dans ses nuits folles, ses balades dans New-York, sa contemplation des
diamants du Tiffany’s. Ceci est le récit d’une aventure à deux, par un homme
fasciné par une croqueuse de diamants, à la fois translucide et opaque.
Pourquoi Tiffany’s ? « Vous savez ces jours où vous êtes dans le cirage ?
- Autrement dit le
cafard ?
- Non, fit-elle
méditativement. Le cafard (…) ça vous rend triste, c’est tout. Mais le cirage,
c’est horrible. Vous avez peur, vous suez d’angoisse, mais vous ne savez pas de
quoi vous avez peur. (…) Ce que j’ai trouvé de mieux c’était de prendre un taxi
et d’aller chez Tiffany. Ca, ça me calme immédiatement. La sérénité, l’air de
supériorité. On a le sentiment que rien de très mauvais ne pourrait vous
atteindre là. »
Tout Holly G. est là dedans. Elle apaise sa douleur dans la
frivolité qu’elle affiche avec impudeur, et qui parfois fait froid dans le dos.
« Dès qu’elle vit la lettre, elle
loucha et ses lèvres se tordirent en un dur petit sourire qui la vieillit
terriblement. « Chéri, me dit-elle, peux-tu atteindre le tiroir là-bas et
me donner mon sac ? Une fille bien ne lit pas ce genre de lettre sans se
mettre du rouge aux lèvres. »
Ainsi, l’ambiance « New-York est une fête » cache
et révèle à la fois une noirceur essentielle, et cette ambivalence se traduit
par le style léger et grave, drôle et grinçant de l’auteur.
« Petit déjeuner chez Tiffany »…Franchement, ils ne se sont pas foulés.
16 février 2007
Mrs Dalloway - Virginia Woolf *
Qui a peur de Virginia Woolf ? Moi … D’autant plus
qu’elle est un peu le passage obligé pour tout amoureux de la littérature qui
se respecte. Aaaaah ça fait peur hein…
Si je vous dis qu’il s’agit d’une journée d’été en 1923 à
Londres, rythmée par Big Ben, consacrée à deux personnages (l’un qui est stressé et prépare une
soirée, l’autre qui est fou et…se promène, leurs chemins ne se croisant que
tout à la fin) et que cette journée est le compte rendu du flot de leurs pensées,
de temps à autre interrompu par les interventions de quelques autres
personnages, vous arrêtez de me lire ?
Bah vous voyez, pas de pitch alors.
La description de la folie est douloureuse à lire quand on
sait que Virginia Woolf était sujette à des crises de dépression. Ainsi les
oiseaux chantant en grec pour Septimus ne sortent pas de l’imagination fertile
de V.Woolf, mais de son expérience, malheureusement.
Bon, je vais vous lire les derniers mots du livre : c’est sublime, je ne vais pas vous gâcher l’histoire et je me sentirai mieux.
(Il s’agit des pensées de Peter Walsh à l’égard de Clarissa,
de qui il a toujours été amoureux.)
« D’où venait
cette terreur ? Et cette extase ? se demanda-t-il. Qu’est-ce qui me
remplit de cette extraordinaire émotion ?
C’est Clarissa,
dit-il.
Et elle était là. »
It is Clarissa, he said.
For there she was.”
30 janvier 2007
Dom Juan/Don Giovanni - Molière/Mozart *
Tenez vous bien : Molière était un génie.
C’est là que je vous ordonne de rester.
Mais la Lumière m’est apparue samedi soir, lors d’une
représentation du « Don Giovanni » de Mozart à l’Opéra Bastille (lança le renard mine de rien), ou plus
exactement à la fin de la représentation.
Je vous rappelle les faits : (le pitch)
Dom Juan comme « un nouvel Alexandre » se
caractérise par sa soif de conquêtes amoureuses. Sa liste recense quelques deux
mille dames & damoiselles en Europe (j’ai calculé, c’est tout à fait
possible au rythme d’une conquête par jour tous les jours pendant six ans). Il
ne recule devant rien, se défiant de toute morale (sauf de la sienne :
« se consacrer à une seule, c’est se montrer cruel envers les
autres ») et incarnant ainsi la figure du débauché, du
« dissoluto ».
Mais le traqueur devient traqué : Dom Juan se voit
menacé d’une damnation éternelle s’il ne se repend pas. Il revendique jusqu’au
bout son être de libertin et est donc entraîné aux enfers par la statue de
pierre du Commandeur (l’instance justicière).
Quand le valet déclare qu’il va se trouver un autre maître,
j’en suis restée clouée.
Cette fin est en cohérence avec toute la pièce chez Molière,
car Dom Juan se revendique athée, (« Je crois que deux et deux sont
quatre, et quatre et quatre sont huit » dans la scène du pauvre, qui a
longtemps été censurée d’ailleurs), ce qui n’est pas le cas chez Mozart, où
l’au-delà n’intervient qu’à la fin.
Dom Juan est ainsi un véritable héro tragique, à mettre au
même rang qu’une Phèdre ou un Œdipe.
Cette dimension existe aussi chez Mozart, mais est mineure.
Le titre complet de l’opéra, « Il dissoluto punito ossia il Don
Giovanni » (« le débauché puni ou Don Giovanni »), en plus du
chant final, montre le caractère essentiellement moralisateur de l’oeuvre.
« Don Juan aux
Enfers »
Quand Don Juan
descendit vers l'onde souterraine
Et lorsqu'il eut donné son obole à Charon,
Un sombre mendiant, l'oeil fier comme Antisthène,
D'un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.
Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes,
Des femmes se tordaient sous le noir firmament,
Et, comme un grand troupeau de victimes offertes,
Derrière lui traînaient un long mugissement.
Sganarelle en riant lui réclamait ses gages,
Tandis que Don Luis avec un doigt tremblant
Montrait à tous les morts errant sur les rivages
Le fils audacieux qui railla son front blanc.
Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire,
Près de l'époux perfide et qui fut son amant,
Semblait lui réclamer un suprême sourire
Où brillât la douceur de son premier serment.
Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre
Se tenait à la barre et coupait le flot noir,
Mais le calme héros, courbé sur sa rapière,
Regardait le sillage et ne daignait rien voir.
14 décembre 2006
La Chartreuse de Parme - Stendhal *
Je vous avais déjà parlé de ce livre ici !
- Le fameux « Il n’y comprenait rien du tout » au sujet de Fabrice, se sentant complètement paumé à la bataille de Waterloo.
- L’appris par cœur pour les besoins de l’Histoire : « Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur. » (l’incipit du roman)
- L’ellipse sur les trois ans de bonheur de Fabrice
- Cette histoire de ne se rencontrer que dans le noir (je ne comprenais pas bien et je me demandais si je ne confondais pas avec l’Education sentimentale, ce qui n’était pas étonnant : je n’avais lu aucun des deux).
- Les derniers mots du roman : «TO THE HAPPY FEW », dédiant le livre à une certaine élite.
- La passion coupable de la Sanseverina pour Fabrice (mais pourquoi coupable ?).
Je pensais m’être fait une bonne idée du roman. Comme quoi Fabrice sort avec la Sanseverina, et la trompe avec Clélia (c’est pour ça qu’ils ne peuvent se voir que dans le noir !), et même qu’il va la quitter pour Clélia (trois ans de bonheur héhé). Je suis trop forte, même pas besoin de lire le livre en fait.
- pourquoi placer une dédicace à la fin du
livre ? (« TO THE HAPPY FEW »)
et c’est qui ces happy few ?
et pourquoi en anglais ?
- c’est quoi cette fin précipitée où tout et tout le monde se bouscule ?
- pourquoi un titre de roman qui a peu de rapport avec l’histoire et qui ne se justifie en partie que vers la toute fin ? (bon, c’est vrai, il a la classe ce titre)
- pourquoi des prénoms français pour des héros italiens ?
21 octobre 2006
Les Hauts de Hurlevent (Wuthering Heights) - Emily Brontë *
Je connais l’histoire depuis que je
suis toute petite. Ne fais pas cette tête lecteur, j’ai dit l’histoire, pas le
livre. Bon, d’accord je
m’explique. En Inde, ils avaient cette collection de bouquins pour gamins,
qui étaient des abrégés des grandes œuvres. Version édulcorée. J’ai eu le temps
de lire les vraies versions depuis. Remarque, j’aurais pu continuer à bluffer
et à en jeter plein la vue à tous ces adultes : « woua elle connaît Emily
Brontë... » Les naïfs, s’ils savaient ! Mais honnêteté intellectuelle oblige…
Ca m’aura appris plein de choses sur mes bébés ! Je ne savais pas moi, que
Heathcliff se fracassait la tête contre un arbre quand il était contrarié, et
même qu’il y a du sang sur le tronc. Mais pourquoi elle raconte des trucs pas
sympas comme ça Emily Brontë?
N’empêche, édulcoré ou pas, ce livre me perturbait et j’ai mis longtemps
pour l’apprécier malgré le malaise qu’il suscitait et suscite toujours chez
moi. Ce n’était pas comme dans Jane Eyre (de sa grande soeur Charlotte) où je savais ce qui me faisait
peur (la femme folle du grenier, l’incendie du château). S’il y a des éléments
flippants dans les Hauts de Hurlevent , notamment les nombreux moments de séquestration, cela ne
justifiait pas l’angoisse que je ressentais. La noirceur, la violence, le
désespoir de l’œuvre me frappaient, mais je ne savais pas quelles causes
provoquaient ces effets.
Et puis le titre : Wuthering Heights, je n’ai jamais su le prononcer correctement. Essaye un peu.
Tu vois . Or on ne saurait connaître la chose si l’on ne réussit pas à la
formuler (= mauvaise récupération de Rousseau, non, philosophes de tous les
pays ne me frappez pas). Et puis ça veut dire quoi « wuthering » ? Ce n’est
pas dans le dictionnaire! Je sens que tu meurs d’impatience de le
savoir, et je ne vais pas te faire attendre plus longtemps. C’est une variante
du mot dialectal d’origine écossaise « whither », qui signifie tempête.
Maintenant je suis grande, et je sais. C’est la peinture de la nature
humaine dans toute sa démesure, sa folie, sa douleur qui a suscité en moi de
pareils émois.
Et maintenant silence : le pitch
Le pitch : C’est l’histoire des hauts de Hurlevent telle que la
rapporte Mrs Dean, une vieille servante à Lockwood. Les hauts de Hurlevent sont
des terres situées sur une colline sur laquelle souffle le vent du nord. La
famille Earnshaw y vit en toute quiétude jusqu’à ce qu’un jour, le père adopte
un enfant à la peau noire qui, à terme, provoquera la chute de la maison des
Earnshaw. Prénommé Heathcliff, il entretient une relation très privilégiée avec
Catherine, la fille Earnshaw, laquelle relation se transforme en amour
passionné. Cependant Heathcliff subit de multiples humiliations de la part de
l’entourage de Catherine. Une ultime vexation le pousse à se jurer de se venger
de cette famille. Sa fureur est décuplée lorsque Catherine décide d’épouser son
riche voisin, Edgar Linton. C’est le drame. Son unique but devient alors de
détruire les deux familles.
Je ne sais pas s’il y a un personnage principal dans Wuthering
Heights. Après tout, la dernière image que
j’ai retenu de l’œuvre est celle des tombes des trois personnages les plus
importants, placées l’une à côté de l’autre. En tout cas, le personnage le plus
marquant est Heathcliff. Si j’hésite à lui donner du « personnage principal »,
c’est parce qu’on ne le voit pas de façon continue tout au long de l’œuvre. Il
disparaît, puis réapparaît, et ce qu’il accomplit entre reste elliptique. De
plus, même quand il est à Wuthering Heights, il demeure invisible. On connaît
sa présence mais on ne le voit pas, on ne sait pas ce qu’il fait. Ce n’est pas
étonnant puisque la narration adopte le point de vue d’un personnage
particulier, et non celui de Heathcliff ou même d’un narrateur omniscient. Mais
s’il demeure un mystère durant toute l’œuvre, Heathcliff influence la vie de
tous les autres personnages, par la fascination, la peur, la colère qu’il
inspire, mais aussi à cause de sa résolution de détruire ceux qui l’ont fait
souffrir. On pourrait donc le comparer à une force maléfique. C’est vrai quoi,
il exagère un tantinet avec tout le monde (par exemple c’est trop son trip de
séquestrer les gens). En même temps, la solitude essentielle d’Heathcliff,
enfant recueilli, justifie cette violence. Sa douleur exprimée avec tant de
passion nous rend compte de son humanité.
Heathcliff me semble essentiellement lié aux
terres des hauts de Hurlevent (donc des Wuthering Heights), et partant au
roman, puisque celui-ci emprunte son titre aux terres en question. En effet, «
heath » signifie lande, bruyère, ce qui renvoie à tout l’arrière plan du récit
qui se situe dans une région désolée et sauvage de l’Angleterre. « Cliff »
signifie falaise, ce qui renvoie à « heights ». Il est la terre sur laquelle
souffle le vent en permanence. Il représente ainsi la sauvagerie, face aux
terres de Thrushcross Grange qui symbolisent la civilisation. En outre, en ce
qui concerne les sonorités, les fricatives et le H « soufflé » (ché pas comment
on dit) font entendre le vent sur « Heathcliff », et le relient encore plus
intimement à « Wuthering Heights ». De plus « Heathcliff » aussi est balèze à
prononcer. Ca aussi ça les lie intimement. Le seul prénom de ce personnage en
fait donc une incarnation de l’âme de ces lieux, et le roman tourne en tempête
autour de lui.
Et maintenant
l’histoire d’amour. Laissons parler Georges :
« Peut-être la plus belle, la plus profondément
violente des histoires d'amour..." Car le destin, qui, selon l'apparence,
voulut qu'Emily Brontë, encore qu'elle fût belle (cf
l’image, pas mal dans le genre anglaise romantique au teint de lys…),
ignorât l'amour absolument, voulut aussi qu'elle eût de la passion une
connaissance angoissée : cette connaissance qui ne lie pas seulement l'amour à
la clarté, mais à la violence et à la mort... ».
Georges Bataille
Juge par toi-même lecteur :
« Ni la misère, ni la déchéance, ni la mort, ni aucune peine venue de Dieu
ou de Satan n’auraient pu nous séparer … et vous de votre plein gré, vous
l’avez fait. Ce n’est pas moi qui ai brisé votre cœur, c’est vous, et, en le brisant,
vous avez brisé le mien. Tant pis pour moi si je suis en pleine santé. Ai-je
envie de vivre ? Quel genre d’existence sera la mienne quand vous … oh ! Dieu.
A-t-on envie de vivre quand votre âme est enfermée dans une tombe ? »
(Heathcliff lui renvoyant la balle)
Le mot de la fin :
15 octobre 2006
Belle du Seigneur - Albert Cohen *
Le mythe Belle du Seigneur. Selon la légende, immense et sublimissime histoire d’amour. A pleurer devant tant de beauté paraît-il. Je ne demande pas mieux! Pendant longtemps je me suis contentée de le regarder, de tourner autour. Et de le soupeser. Un kilo au bas mot, la taille d’un dictionnaire en poche, écrit tout petit. C’est décourageant. Mais le titre m’attirait : ça sonne bien, Belle du Seigneur, avec ses assonances en è. Et puis je ne connaissais absolument rien à l’histoire, ce qui soit dit en passant n’était pas normal pour une khâgneuse. Je me devais de connaître mes classiques ! sans les avoir lus bien entendu. Et si ce n’était pas le cas, nos professeurs nous racontaient charitablement la fin. Or miracle, Belle du Seigneur en réchappa. Et j’adooore déniaiser un bouquin. Je me suis laissée tenter de bonne grâce lors de mon odyssée albionesquo-irlandaise cet été. Woua.
Je ne l’ai pas lâché. Même quand on devait marcher toute la journée, que ça pesait trois tonnes dans mon sac et que je devais sacrifier mon parapluie (décision pas très sage en soi dans cette région du globe). Toute occasion était bonne pour le lire. Ma camarade était aux toilettes? faisait un somme? lisait le menu du restau mexicain de Limerick? prenait des roux en photo? Oui, pas de pitié pour ce bouquin. Aucune page, aucune phrase sautée (aaaaah les monologues d’Ariane dans sa baignore...). Ceux qui l’ont lu savent. Je l’ai fini allongée sur une pelouse anglaise, soulagée de voir la fin de ce cauchemar, éblouie devant tant d’ennui et d’horreur.
Le pitch : Dans les années 30, Solal, bel homme juif, haut fonctionnaire de la Société des Nations, tombe amoureux d’Ariane, une jeune femme prisonnière d’un mariage médiocre. Après des débuts pas terribles, ils connaissent l’amour fou, et finissent par fuir la ville afin de vivre leur passion sans entrave et au grand jour. C’est là que ça déconne. "Du joli, la passion dite amour. Si pas de jalousie, ennui. Si jalousie, enfer bestial. Elle une esclave et lui une brute. Ignobles romanciers, bande de menteurs qui embellissaient la passion, en donnant l'envie aux idiotes et aux idiots » Voilà le programme des réjouissances.
Ce livre donne à voir un amour passion noir et cruel, et pis que tout : ridicule. Ce n’est pas nouveau une histoire d’amour qui se passe mal et qui finit encore plus mal (sinon c’est pas drôle). Roméo et Juliette à tout hasard. Mais une histoire d’amour ridicule, bidon, ça le fait pas. Ariane, grande amoureuse mièvre et complètement maso, pousse les frontières du genre assez loin. Et ce cynisme… « (Début du roman. Solal déguisé en vieillard édenté tente de séduire Ariane qui le repousse. Il décide donc de révéler qui il est.) Oui, Solal et du plus mauvais goût, et il y a un cheval qui m’attend dehors. Il y avait même deux chevaux ! Le second était pour toi idiote, et nous aurions chevauché à jamais l’un près de l’autre, jeunes et pleins de dents, j’en ai trente-deux, et impeccables, tu peux vérifier et les compter, ou même je t’aurais emportée en croupe, glorieusement vers le bonheur qui te manque ! Mais je n’ai plus envie maintenant, et ton nez est soudain trop grand, et de plus il luit comme un phare, et c’est tant mieux et je vais partir ! Mais d’abord Femelle, je te traiterai en femelle, et c’est bassement que je te séduirai, comme tu le mérites et comme tu le veux. A notre prochaine rencontre, et ce sera bientôt, en deux heures je te séduirai par les moyens qui leur plaisent à toutes, les sales, sales moyens, et tu tomberas en grand et imbécile amour, et ainsi vengerai-je les vieux et les laids, et tous les naïfs qui ne savent pas vous séduire, et tu partiras avec moi, extasiée et les yeux frits ! En attendant reste avec ton Deume jusqu’à ce qu’il me plaise de te siffler comme une chienne!» Et il avait raison !
Malgré cela, qu’est-ce qui vaut à Ariane et Solal leur place dans le panthéon des amants magnifiques de la littérature? Leurs conceptions de l’amour : passionné et absolu pour Ariane, simple et vrai pour Solal, et malgré l’incompatibilité tragique de ces deux visions, une foi infinie en leur amour. C’est cette foi pourtant irrationnelle qui les sauve. D’où cette écriture cynique et d’un lyrisme incantatoire, irritante et lumineuse, désespérée exaltée, cette « prolifération glorieusement cancéreuse » comme Cohen l’appelait.
Violent réquisitoire contre l’amour passion, Belle du Seigneur fait l’éloge de l’amour simple et vrai là où nous l’attendons pas. C’est la vieille Mariette qui le dit : « si c’est ça l’amour moi j’en veux pas, avec mon défunt on aurait fait nos petits besoins ensembe pour pas se quitter et moi je dis que c’est ça l’amour ». Suis ben d’accord. Une des phrases les plus marquantes de l’œuvre à mon très humble avis.
Mais vous vous doutez qu’une histoire d’amour ne remplit pas à elle seule mille cent dix pages. Comme tous les grands livres, Belle du Seigneur recèle une infinité d’histoires tournant autour d’une foule de comparses. Ainsi Albert Cohen offre une impitoyable satire de la bureaucratie, caricature la bourgeoisie désoeuvrée et arrogante. Il ridiculise ses frères juifs incarnés par les Valeureux, dénonce l’antisémitisme de plus en plus étouffant de la veille de la Seconde Guerre mondiale, annonce l’effondrement d’un monde. Et en cela condamne l’inanité, la superficialité de la vie de ces « futurs morts qui ne savent pas qu’ils vont mourir ».
Bon et maintenant un débat : franchement, Ludivine Sagnier dans le rôle d’Ariane, franchement quoi…


