un renard dans une bibliothèque

"Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique; on se laisse tellement influencer." O.Wilde

27 mars 2008

Au coeur des tenebres (Heart of Darkness) - Joseph Conrad

Au cœur des ténèbres, monstre de la littérature, c’est le cas de le dire. Je ne sais pas vous, mais a moi il me faisait peur.

Et puis un beau jour on s’aperçoit qu’il ne fait même pas cent pages. Mais la Réputation veille… Ce pauvre Conrad est en effet souvent étiqueté de chiant, obscur, insupportable, et moi je crois toujours ce qu’on me dit, même si je n’écoute pas. Je me suis donc lancée au cœur des ténèbres, et je reviens ravie de mon expédition (haha).

 Le livre nous conduit dans un monde étrange et exotique dès les premières pages qui se déroulent à Londres au XIXè siècle.
(J’ai utilisé Londres et exotique dans la même phrase !)
En effet, la Tamise est comparée à la rivière qui traverse le Congo, sur laquelle Marlowe navigue plus tard dans le roman. On se rend compte que l’Angleterre fut une contrée sauvage, inexplorée et inconnue il fut un temps, avant l’arrivée des colonisateurs, à l’égal des terres mystérieuses de l’Afrique. Et là, quelque chose de magique se produit : ma vision de Londres se rembobine, et peu à peu apparaissent des forêts, un fleuve tourmenté, des sauvages hirsutes (qui a dit « au secours le cliché ? ») qui effacent les immeubles bourgeois, Soho, le Prince Charles.

Au cœur des ténèbres raconte comment un homme part à la recherche d’un autre dans une contrée qui lui est irréductiblement mystérieuse, qui le trouble et l’hypnotise. C’est elle le personnage principal de l’histoire, cette jungle congolaise que l’on perçoit à travers les yeux hallucinés de Marlowe dans sa remontée du fleuve pour trouver Kurtz. Sa vision se noie dans le brouillard, l’obscurité, l’entremêlement de la végétation dans lequel on perçoit de temps à autre d’absurdes tâches de couleur. Le mystère de cette jungle tient aussi aux êtres qui l’habitent, qui n’ont pas encore été réduits en esclavage. On entend leurs cris, leurs chuchotements. A moins qu’il ne s’agisse des bruits de la jungle ? On ne sait pas bien. Ils sont l’étrangeté absolue aux yeux de Marlowe qui adopte une attitude ambiguë à leur égard, entre empathie et méfiance. Et qui ne cherche pas à comprendre.
De la à traiter Conrad de raciste, il n’y a qu’un pas. Mais en fait tout le monde est mystérieux. Les traficants d’ivoire ne sont pas clairs, les indigènes sont bizarres, Kurtz est carrément louche. Conrad parle de l’impossibilité de connaitre un autre être humain.

 Grace à ce livre vous allez frissonner, que dis-je ! trembler, tressaillir de tout votre être et tout votre corps face à la noirceur insoupconnée du cœur humain, y compris le votre. Peut-être bien que, l’angoisse vous prenant a la gorge, ne saurez vous retenir un cri, pensant qu’il vous sortira de ce cauchemar junglesque. Mais souvenez vous : au cœur des ténèbres, personne ne vous entend hurler. (une reference a Alien se cache dans ce paragraphe, sauras-tu la retrouver ami lecteur?)

 Beau programme n’est-ce pas ? Vous l’aurez compris, je recommande.

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09 juillet 2007

Moby Dick ou le cachalot (Moby Dick or the Whale) - Herman Melville *

Monstre de la littérature, croyez moi, c’est rien de le dire (même si c’est trop facile, je vous l’accorde).
Le titre est prémonitoire d’ailleurs : « Moby Dick or the Whale ». Signe qu’on ne va pas parler uniquement d’un individu, mais de l’être baleine, colossal au propre comme au figure.

- Lieu : l’océan.
- Temps : celui des chasseurs de baleine
- Personnages : des chasseurs de baleine.
- Animaux : des cétacés divers et variés
- Le pitch : C’est l’histoire d’une vengeance. Le capitaine Achab vs Moby Dick, le cachalot blanc.
Pourquoi tant de haine ? Du point de vue de l’homme, la bestiole lui a arraché la jambe. Du point de vue de l’animal, on ne sait pas trop mais on peut imaginer que la perspective de se faire harponner rend l’homme peu sympathique à ses yeux. A moins que...
Cette course poursuite ne constitue qu’une partie du récit du narrateur qu’on appellera Ismaël, témoin peu remarquable et remarqué de l’Odyssée dans laquelle il s’est embarqué. En effet elle se double d’une étude approfondie du règne cétacéen et de l’éloge du cachalot, qui vise à immortaliser ce fabuleux animal déjà menacé d’extinction.

Les gens, accrochez vous ! Pirates des Caraïbes c’est de la crotte de mérou a côté ! Ce livre est tellement riche qu’il vaut bien maëlstroms, chutes au bout du monde et autres joyeusetés. J’ai commencé par le lire dans le texte original, brut, tel qu’en lui-même, (en clair sans notes, ni introduction). J’ai fini par balancer le livre au bout d’un mois et trois cents pages pour récuperer la version Pléiade avec ses précieuses notes. Il fallait bien ça, moi qui me suis sentie paumée dès la première phrase : « Appelez moi Ismaël ».
Ismaël, Ismaël, ya une référence biblique lå dessous, c’est obligé. Ténèbres intellectuelles, que vous êtes cruelles !
Bien sûr que c’était une référence biblique. En plus elle avait plein de copines philosophiques, litteraires - semées un peu partout dans le bouquin
Outre cela, ce n’est pas toujours facile de suivre les récits naturalistes, les réflexions philosophiques, les éclaircissements techniques de ce cher Ismaël. Mais une fois passé ce cap, on se régale. Pendant deux mois et demi en ce qui me concerne. Ce livre est fascinant à de trés nombreux titres :

-    La monomanie d’Achab, obsédé par sa proie, prend des proportions homériques. Dans sa colère, il voit en Moby Dick l’incarnation du mal absolu. Dès lors, il s’érige lui-même en puissance afin de s’insurger et combattre le cachalot blanc, devenu une Idée et dépassant sa condition contingente d’animal. Achab est élevé au dessus des hommes et à ce titre revêt la grandeur d’un personnage tragique. « Serait-elle trop lourde, la couronne qui ceint ma tête, la couronne de fer de Lombardie ? Elle scintille pourtant de mainte gemme. Je ne vois pas, moi qui la porte, les feux qu’elle jette au loin, mais sens obscurément qu’elle éblouit jusqu’à l’aveuglement ». On a l’impression d’entendre un héro shakespearien lorsqu’il monologue dans sa cabine, sur le pont, d’autant plus que Melville lui attribue une langue très belle et poétique. Comme il est vu à partir des yeux d’un tiers, il représente l’altérité absolue, ce qui le rend d’autant plus intéressant.

-    Venons en au désormais célèbre Moby Dick. Ce qui est absolument fascinant avec cette bestiole, c’est le fait qu’on sente sa présence tout au long du livre, même quand il n’est pas (censé être) là, et du coup même si on a un long passage naturaliste ou philosophique, la tension demeure. Il est présent à l’esprit de tous les personnages, qu’ils parlent de lui ou simplement pensent à lui. J’ai eu en permanence l’impression d’être assise sur un volcan qui menace de se réveiller méchamment.
Et puis ce Moby Dick n’a pas un physique facile. D’abord, il est reconnaissable à sa mâchoire tordue et à ses nombreuses cicatrices. Il a fait la guerre Moby Dick, ce n’est pas un pied tendre.
De plus, il est tout blanc. Je n’ai pas compris si c’est parce qu’il est albinos mais il y a des chances. Maintenant, au lieu de dire « blanc comme des dessous de bonne soeur », ou « blanc comme un oeuf», on dira « blanc comme Moby Dick », je compte sur vous. Et comme l’analyse finement le narrateur dans le somptueux chapitre « La blancheur du cachalot », « bien que la blancheur soit ainsi abondamment associée a tout ce qui est doux, honorable et sublime, pourtant, quelque chose est dissimulé au plus secret de l’idée de cette couleur, quelque chose d’insaisissable qui suscite dans l’âme une épouvante plus grande que le rouge du sang. »  Vous ne trouvez pas ça super concept?
Ainsi, on ne peut pas considérer Moby Dick comme un simple animal. La narration et la superstition des marins nous obligent à lui attribuer une conscience voire une malignité. Et ça, c’est carrément flippant.

-    N’oublions pas pour autant la description minutieuse qui est faite du monde marin et de la chasse à la baleine, et qui forme les bons deux tiers du livre. Lire Moby Dick fut juste merveilleux ne serait-ce que pour le déploiement poétique et quasi exhaustif de cet univers aujourd’hui révolu. Le narrateur entend rendre ses lettres de noblesses à cette activité jugée vile et basse, et la présente dans tout ce qu’elle a d’héroique, voire de sacre. Il fait aussi l’éloge de la baleine et l’élève au rang de quasi divinité des océans. Du coup, j’ai eu l’impression d’être complètement immergée dans cet univers et de m’y perdre. Les marins du monde entier sont devenus mes collègues (un brin homosexuels, par la force des choses j’imagine), je sais comment harponner une baleine (pas évident, ne ne vous dit que ça), et je connais l’odeur de l’ambre gris (ca sent bon, demandez à Serge Lutens). De plus ce livre est très drôle. On ne peut qu’être conquis.

En un mot comme en cent : ne ratez pas ce très grand livre chers lecteurs !

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28 mars 2007

Les raisins de la colère (The Grapes of Wrath) - John Steinbeck *

Dans la famille « Monstre Sacré de la Littérature avec un M, S et L majuscules », je demande John Steinbeck !
Je veux vous parler des « Raisins de la Colère » ou 500 pages d’argot écrit en tout petit, odyssée familiale au cœur des Etats-Unis durant la crise des années 30, véritable pamphlet révolutionnaire faisant appel aux prolétaires de tous les pays. « Steinbeck, c’est le Zola du Middle West » dixit le seul, l’unique.


 Hum. Le pitch : Il s’agit de l’exode de milliers de familles, chassées de leurs terres de l’est des Etats-Unis, du fait des nuages de poussière rendant leurs champs impraticables et de l’industrialisation de l’agriculture. L’on suit plus particulièrement le cheminement de la famille Joad sur la route 66, d’Oklahoma en Californie, le pays de Canaan de l’Ouest américain, où l’on mange du raisin à s’en exploser le ventre (et où l’on trouve du travail, et de quoi survivre accessoirement). Qu’ils disent.
Dans le camion, au premier jour de leur odyssée, l’on trouve : Ma et Pa Joad, Grampa et Granma, Tom Joad (tout juste sorti de prison), Rose of Sharon enceinte et son benêt de mari Connie, Uncle John, Noah le bizarre, Al le spécialiste des camions qui rendent l’âme, Ruthie et Winfield les enfants, et Jim Casy, le prêtre défroqué.
A l’arrivée les choses auront bien changé, du fait de la faim, de la révolte, de la peur, de la colère. Le mythe américain du renouveau en prend un sacré coup.

 

 

Si son message politique n’est plus aussi subversif que lors de sa parution, l’évocation des Etats-Unis des pauvres blancs des années 30 a gardé toute sa force. On voit les immenses paysages de la route 66 avec ses panneaux et ses stands. On entend les voix de ces « Okies ». On sent l’odeur des frites et des hamburgers et de la sueur. On frémit devant la description minutieuse de la misère et de la germination de la colère (le Zola du Middle West, vous vous rappelez ? héhé) devant l'exploitation et le racisme. Car les Joads sont une famille parmi des milliers. Steinbeck étend leur destin à celui des travailleurs en général, consacrant des chapitres entiers à cette masse silencieuse et anonyme à laquelle se mêlent les Joads. C’est Ma Joad qui le dit : « We are the people » (« nous sommes le peuple »). D’où la dimension épique et prophétique de cette aventure humaine.

 Et c’est là que je vais parler du titre : « les raisins de la colère », « the grapes of wrath » (très beau titre soit dit en passant, surtout en anglais, avec la tournure archaisante de « wrath »).
Il provient d’un chant anti-esclavagiste très connu aux Etats-Unis (vous connaissez forcément : lala-♪lalala-lalala-♫lalala♪…)
The battle hymn of the republic :
Mine eyes have seen the glory of the coming of the Lord:/ He is trampling out the vintage where the grapes of wrath are stored ; / He hath loosed the fateful lightning of his terrible swift sword : / his truth is marching on »
“mes yeux ont vu la gloire de la venue du Seigneur : / Il foule aux pieds la vendange où sont conserves les raisins de la colère; / Il a dégainé l’éclair fatal de son épée terrible et prompte, / Sa vérité s’est mise en marche”)



Le titre traduit donc l’esprit révolutionnaire américain en marche. TA-DA !!

 Bien sûr, Steinbeck s’est ultra bien documenté. Ce n’était pas du tout genre : « ah tiens, et si je faisais un livre de 500 pages d’argot écrit tout petit aujourd’hui ? ». Non non. A l’origine du roman se trouve une série d’articles pour le « San Francisco News », où Steinbeck relate la vie de ces migrants qu’il voit évoluer dans son Etat, mu par le désir de témoigner de cette réalité terrible. Ces articles sont réunis dans un ouvrage qui s’appelle « The Harvest Gypsies » (sous titre : « On the road to The Grapes of Wrath »). On le trouve en français sous le titre : « les bohémiens des vendanges ». « Les raisins de la colère » reprennent très fidèlement ces articles. Cet ouvrage est illustré par les photos de Dorothy Lange entre autres, qui montrent ces hommes et ces femmes, sublimes de dignité et de stoïcisme dans leur misère. Tout comme les Joads : ils ne se plaignent pas et vont de l'avant. Dans "Les raisins de la colère", les choses nous sont données de l'extérieur, Steinbeck nous décrit rarement leurs pensées, sinon par les dialogues. Du coup l'on a un véritable reportage, auquel s'ajoute l'épaisseur humaine des Joads.

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Et maintenant je vais vous rassurer : non ce livre ne verse pas dans le misérabilisme, non on ne pleure pas à chaudes larmes. Il y a des moments très drôles (les petits qui voient des WC pour la première fois), des anecdotes savoureuses (Ma qui frappe un colporteur avec un poulet déplumé), un parler franc savoureux.                                                                                 Ce qui m'a fait entrer dans le livre? Pas la sortie de prison de Tom Joad, mais l'aventure de la tortue au début. Je l'ai trouvée pleine d'humour (l'aventure, pas la tortue) et elle m'a donnée envie de lire la suite.                                   
Tout ça pour vous dire que ce livre est plein de vie.

Sans transition, le film de John Ford ne traduit pas trop cette idée de fresque, je trouve. Il se limite aux Joads et du coup il a moins de souffle.
Et puis ce n'est pas du tout la même fin! Aaaah la pudibonderie hollywoodienne.... (*petites étoiles dans les yeux*)
Moi je l’ai quand même trouvé très beau et bouleversant. Henry Fonda est extraordinaire (comment il fait pour avoir l’air aussi gentil ? Même dans « Il était une fois dans l’Ouest » je le trouve gentil). Jane Darwell en Ma Joad est lumineuse. Elle incarne vraiment la figure de la Mère, de la bonté sous des dehors un peu Calamity Jane.

Si vous regardez le film en anglais, il vous faudra les sous-titres ! (du moins pour les non native speakers) Vous voyez « Le secret de Brokeback Mountain » ? C’est ça, en pire. "Rose of Sharon", ça donne "Rosasharn". En effet, les personnages ont le parler populaire de l’Amérique profonde, avec de grosses fautes grammaticales, une syntaxe chamboulée. De plus Steinbeck rend l’oralité en retranscrivant les mots de façon phonétique.
“Them dirty sons-a-bitches. I tell ya, men, I’m stayin’. They ain’t getting’ rid a me. If they throw me off, I’ll come back, an’ if they figger I’ll be quiet underground, why, I’ll take couple-three of the sons-a-bitches along for company.”
Pas évident. Limite si je ne lisais pas les dialogues à voix haute pour les comprendre. J’ai mis 250 pages avant de comprendre que “cuss” voulait dire “curse” (= fléau).C’est décourageant. Mais au final j’ai trouvé ça rigolo. Essayez !
En français c'est moins pittoresque et ça le fait moins. Mais en même temps ils n’allaient pas les faire parler en patois bourbonnais !

 lala-♪lalala-lalala-♫lalala♪…

Verdict: Je relirai

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02 mars 2007

Petit déjeuner chez Tiffany (Breakfast at Tiffany's) - Truman Capote *

Au commencement était la Photographie. Audrey Hepburn en noir et blanc devant Tiffany’s, robe fourreau noire Givenchy,images tiare en diamants, lunettes de soleil énormes, un croissant à la main.
Fascinante. Eblouissante. Se suffisant à elle-même.

Un jour on m’a dit : « elle est nulle Audrey Hepburn (oooooo), va voir la vraie Holly Golightly ! »

Comme je n’avais aucune idée de qui était Holly Golightly de toute façon, je me suis procurée le livre et le film. J’ai pouffé en voyant le nom de l’auteur puis je suis redevenue sérieuse. J’ai (re-re-re)regardé le livre et (re-re-re)lu le film.

Je ne vois pas le problème avec Audrey Hepburn.

Pitchons : Holly Golightly est une étoile filante. Hallucinée, hallucinante, elle est en fuite perpétuelle du passé et vit de ses charmes. Elle happe au passage un écrivain en herbe qu’elle rebaptise Fred et qu’elle entraîne dans ses nuits folles, ses balades dans New-York, sa contemplation des diamants du Tiffany’s. Ceci est le récit d’une aventure à deux, par un homme fasciné par une croqueuse de diamants, à la fois translucide et opaque.

Pourquoi Tiffany’s ? « Vous savez ces jours où vous êtes dans le cirage ?
- Autrement dit le cafard ?
- Non, fit-elle méditativement. Le cafard (…) ça vous rend triste, c’est tout. Mais le cirage, c’est horrible. Vous avez peur, vous suez d’angoisse, mais vous ne savez pas de quoi vous avez peur. (…) Ce que j’ai trouvé de mieux c’était de prendre un taxi et d’aller chez Tiffany. Ca, ça me calme immédiatement. La sérénité, l’air de supériorité. On a le sentiment que rien de très mauvais ne pourrait vous atteindre là. »
Tout Holly G. est là dedans. Elle apaise sa douleur dans la frivolité qu’elle affiche avec impudeur, et qui parfois fait froid dans le dos. « Dès qu’elle vit la lettre, elle loucha et ses lèvres se tordirent en un dur petit sourire qui la vieillit terriblement. « Chéri, me dit-elle, peux-tu atteindre le tiroir là-bas et me donner mon sac ? Une fille bien ne lit pas ce genre de lettre sans se mettre du rouge aux lèvres. »
Ainsi, l’ambiance « New-York est une fête » cache et révèle à la fois une noirceur essentielle, et cette ambivalence se traduit par le style léger et grave, drôle et grinçant de l’auteur.

 Holly G. est une créature irrémédiablement marginale. Elle fait de la solitude un mode de vie, au sens où elle ne se livre pas et ne se crée pas d’attaches, pas même avec son chat (« Le chat »)(c’est son nom). Si vous voulez tout savoir, Holly Golightly n’est pas son vrai nom, elle se l’est inventé. (En même temps on la comprend, son ancien nom faisait un peu plouc). Et qui dit marginalité dit non conformation aux normes de la société, extravagance : c’est la bizarre attitude. Holly G. se lave tout le temps les cheveux, rend visite à des types louches qu’elle ne connaît pas en prison, est un peu lesbienne mais pas trop, rentre chez ses voisins par la fenêtre. Elle nous parait d’autant plus étrange car distante : on n’a pas d’accès direct à ses pensées. Tout est filtré par la voix du narrateur (= « Fred »). Et c’est pour ça qu’elle me fascine autant : elle est à la fois brillante et lointaine, une « inaccessible étoooooooile » comme dirait un pote à moi.

 Un écrivain vivant une relation platonique avec une « ravissante idiote » (fausse) blonde et mal dans sa tête, ça ne vous dit rien ? Truman Capote et Marilyn Monroe à tout hasard ? T.Capote voulait qu’elle soit Holly G. dans la version cinéma d’Edward Blake en 1961 (pas très fidèle soit dit en passant, trop édulcorée). Michel Schneider rapporte même qu’elle aurait commencé à répéter certaines scènes. T.Capote a-t-il donc imaginé Holly G. à partir de Marilyn ? J’ai lu quelque part qu’il la voyait un peu cocotte, vulgaire. On peut donc comprendre qu’il ait été furieux du choix d’Audrey Hepburn pour le rôle, elle qui aurait été classe même en jogging pêche, et qu’il ait détesté le film. Seulement, je trouve qu’elle correspond tout à fait au personnage, du moins à la description qu’en fait « Fred », même si Truman Capote n’est pas d’accord. Et je trouve que c’est un cas intéressant de personnage qui échappe à son auteur, et devient multiforme : Marilyn M. et Audrey H. sont toutes deux crédibles en Holly G. tout en étant à deux extrêmes de la féminité.

 Ce que je trouve de plus réussi dans le film, c’est son titre français : « Diamants sur canapés ». Tout le monde ne sait pas ce qu’est Tiffany’s. Et puis je trouve ça plus fin, évocateur et fidèle à l’esprit du livre que « Petit déjeuner chez Tiffany », traduction exacte du titre original, mais qui ne suggère rien à un lecteur français.

« Petit déjeuner chez Tiffany »…Franchement, ils ne se sont pas foulés.

 

 

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16 février 2007

Mrs Dalloway - Virginia Woolf *

Qui a peur de Virginia Woolf ? Moi … D’autant plus qu’elle est un peu le passage obligé pour tout amoureux de la littérature quimrs_d se respecte. Aaaaah ça fait peur hein…

J’ai commencé Mrs Dalloway il y a quelques années, lu une vingtaine de pages sans trop comprendre, puis laissé mon pauvre livre rôtir au soleil pendant plusieurs jours avant de me souvenir de son existence. Ô vision d’horreur, ô désespoir : tiens toi lecteur, les pages s’étaient décollées de leur tranche ! J’avais fait ça à un de mes bébés ! Vous me direz, Sally Seton a fait pire : elle a laissé son livre sous la pluie, irrécupérable pour le coup (comment ça « c’est qui Sally Seton ? » ?)Moi j’ai soigné mon pauvre livre, j’ai patiemment recollé les pages une à une et j’ai retenu la leçon : ne jamais jamais laisser un livre en plein soleil.

Donc Mrs Dalloway s’est retrouvée confinée dans un coin obscur de ma bibliothèque (là où il y a des toiles d’araignées et tout). Elle a revu la lumière du jour après que j’aie vu « The Hours ». J’avais compris qu’on pouvait lire ce livre, vivre ce livre. J’en avais un peu moins peur, mais ça ne voulait pas dire que je m’étais décidée à le lire. J’attendais d’être plus grande pour ça.

Là en janvier je suis devenue plus grande. C’est bien d’être plus grande.

Le pitch : en fait ce pitch ne servira à rien, il vous donnera l’impression d’un bouquin ultra chiant sans histoire et bavard.
Si je vous dis qu’il s’agit d’une journée d’été en 1923 à Londres, rythmée par Big Ben, consacrée à deux personnages (l’un qui est stressé et prépare une soirée, l’autre qui est fou et…se promène, leurs chemins ne se croisant que tout à la fin) et que cette journée est le compte rendu du flot de leurs pensées, de temps à autre interrompu par les interventions de quelques autres personnages, vous arrêtez de me lire ?
Bah vous voyez, pas de pitch alors.

 Bien sûr que l’histoire compte, mais ce qui importe encore plus, c’est la sensation que l’on a en la lisant. Disons que l’entrée dans le roman doit se faire à la manière d’un plongeon. Ensuite, il suffit de se laisser porter par les vagues, un peu comme quand on lit Proust (autre auteur flippant aussi). En effet, on suit leurs pensées : passé et présent se mêlent et échappent au temps chronologique, le flot passe de personnage en personnage, parfois s’étend à la ville qui devient corps, entité vivante et vibrante. De plus, les personnages sont dans l'âge mûr, et « L'avantage de vieillir, c'est tout simplement que les passions demeurent aussi vives qu'auparavant, mais qu'on a acquis la faculté qui donne à l'existence sa saveur suprême, la faculté de prendre ses expériences et de les faire tourner, lentement, à la lumière. ». Les pensées et sensations nous sont donc présentées avec beaucoup de finesse et d'acuité. On ressent très vivement leurs joies, leurs angoisses, leurs crises de folie et de dépression, leur indifférence. De fait on a le sentiment d'être le personnage, ce qui procure un sentiment apaisant je trouve, une fois que l'on interrompt sa lecture. On prend davantage de distance par rapport à sa propre vie.

Ce livre pose, par les flots de pensée qu’il rapporte, la question de la normalité. Les deux personnages principaux, Clarissa Dalloway et Septimus Warren Smith, suivent plus ou moins la même évolution dans leurs consciences ; mais il faut savoir que la première est saine d’esprit et le second est fou, traumatisé par les horreurs de la guerre de 14-18 dans laquelle il a combattu. Or Clarissa semble parfois dérangée (elle délire complètement lors de sa fête !) et Septimus au contraire éclairé. Où se situe la frontière ? Est-elle fluctuante ? Ces catégories de folie et de normalité sont-elles pertinentes ?
La description de la folie est douloureuse à lire quand on sait que Virginia Woolf était sujette à des crises de dépression. Ainsi les oiseaux chantant en grec pour Septimus ne sortent pas de l’imagination fertile de V.Woolf, mais de son expérience, malheureusement.

Ce livre dit aussi une certaine distance par rapport à la société britannique conformiste d’après-guerre. Virginia Woolf,  se moque des médecins, des grandes maitresses de maison, des fonctionnaires, et c’est très drôle ! « Regardez-le donc, sur la pointe des pieds, avançant comme on danse, faisant des courbettes quand le Premier Ministre et Lady Bruton finirent par émerger, laissant entendre au monde entier qu’il avait le privilège de dire quelque chose, quelque chose de confidentiel à Lady Bruton au moment où elle passait. Elle s’arrête. Hoche sa belle vieille tête. Elle le remercie sans doute pour quelque preuve de servilité » (Peter Walsh parlant de l’ « admirable Hugh »). Cette distance, que l’on peut même appeler révolte, se retrouve à la fin chez Clarissa et Septimus, et les réunit. Cette conclusion -véritable révélation existentielle- déchire tout. Mais je ne vous dirai pas en quoi.

Même si je meurs d’envie.

« Le seul moyen de se délivrer d’une tentation, c’est d’y céder ». Oscar Wilde

 Non non c’est mal.

 

Bon, je vais vous lire les derniers mots du livre : c’est sublime, je ne vais pas vous gâcher l’histoire et je me sentirai mieux.

(Il s’agit des pensées de Peter Walsh à l’égard de Clarissa, de qui il a toujours été amoureux.)
« D’où venait cette terreur ? Et cette extase ? se demanda-t-il. Qu’est-ce qui me remplit de cette extraordinaire émotion ?
C’est Clarissa, dit-il.
Et elle était là. »

« What is this terror ? What is this ecstasy ? he thought to himself. What is it that fills me with extraordinary excitement?
It is Clarissa, he said.
For there she was.”

 Comment ça “c’est qui Sally Seton?”? Lisez le livre !

 

 

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30 janvier 2007

Dom Juan/Don Giovanni - Molière/Mozart *

Tenez vous bien : Molière était un génie.don_gio

Je vous entend d’ici : « oh non pas le machin qu’on m’a forcé à lire au collège….Filons de ce blog pendant qu’il est encore temps…. »
C’est là que je vous ordonne de rester.

Je pensais pareil il n’y a même pas une semaine.
Mais la Lumière m’est apparue samedi soir, lors d’une représentation du « Don Giovanni » de Mozart à l’Opéra Bastille (lança le renard mine de rien), ou plus exactement à la fin de la représentation.

Je vous rappelle les faits : (le pitch)
Dom Juan comme « un nouvel Alexandre » se caractérise par sa soif de conquêtes amoureuses. Sa liste recense quelques deux mille dames & damoiselles en Europe (j’ai calculé, c’est tout à fait possible au rythme d’une conquête par jour tous les jours pendant six ans). Il ne recule devant rien, se défiant de toute morale (sauf de la sienne : « se consacrer à une seule, c’est se montrer cruel envers les autres ») et incarnant ainsi la figure du débauché, du « dissoluto ».
Mais le traqueur devient traqué : Dom Juan se voit menacé d’une damnation éternelle s’il ne se repend pas. Il revendique jusqu’au bout son être de libertin et est donc entraîné aux enfers par la statue de pierre du Commandeur (l’instance justicière).

 On en était donc là dans l’opéra. J’attendais alors très naïvement le délicieux « Mes gages! mes gages! » du valet de Dom Juan/Don Giovanni, au moment où son maître est plongé en Enfer. Mais point de « Mes gages! Mes gages ! ». Au lieu de cela, on entend toutes les victimes du tombeur se réjouir de sa « juste punition », genre le bien triomphe, bien fait pour lui, etc… Le metteur en scène, Michael Haneke, va jusqu’à faire les victimes elles-mêmes jeter Don Giovanni dans le gouffre, renforçant ainsi visuellement le caractère moralisateur de cette fin.
Quand le valet déclare qu’il va se trouver un autre maître, j’en suis restée clouée.

 Et c’est là que j’ai compris à quel point Molière était audacieux, moderne et génial.

 La fin de son « Dom Juan » n’a rien à voir avec un quelconque acte de justice  : son héro est plongé en Enfer non pas à cause de son immoralité, mais à cause de son hybris, c’est-à-dire sa démesure, sa position de défi par rapport aux normes humaines et célestes. Chez Molière, l’Enfer n’est pas une punition, mais se présente comme le destin du héro, qui tel un nouveau Lucifer, oppose au Ciel le défi de l’orgueil : « Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu’il arrive, que je sois capable de me repentir ». Au cas où le spectateur croirait encore au triomphe du Ciel représenté par le Commandeur, il est immédiatement détrompé par Sganarelle réclamant ses gages. En effet le rire intervient, satanique, tournant en dérision ce qui semble être une punition divine.
Cette fin est en cohérence avec toute la pièce chez Molière, car Dom Juan se revendique athée, (« Je crois que deux et deux sont quatre, et quatre et quatre sont huit » dans la scène du pauvre, qui a longtemps été censurée d’ailleurs), ce qui n’est pas le cas chez Mozart, où l’au-delà n’intervient qu’à la fin.
Dom Juan est ainsi un véritable héro tragique, à mettre au même rang qu’une Phèdre ou un Œdipe.
Cette dimension existe aussi chez Mozart, mais est mineure. Le titre complet de l’opéra, « Il dissoluto punito ossia il Don Giovanni » (« le débauché puni ou Don Giovanni »), en plus du chant final, montre le caractère essentiellement moralisateur de l’oeuvre.

 Mais évidemment, ce qu’on trouve chez Mozart, et pas chez Molière, c’est ce souffle, cette ampleur traduisant par la musique le monde intérieur de Don Giovanni. La mise en scène de Michael Haneke rendait de plus compte du caractère trouble du héro, le plaçant dans un décor froid et noir, révélant sa violence de ses pulsions, de son désir insatiable.

 Voilà donc deux interprétations de Dom Juan essentiellement différentes, bien que se répondant.

 Vous voulez connaître la suite de Dom Juan ? Baudelaire l’a imaginée, rien que pour vous !

« Don Juan aux Enfers »
Quand Don Juan descendit vers l'onde souterraine
Et lorsqu'il eut donné son obole à Charon,
Un sombre mendiant, l'oeil fier comme Antisthène,
D'un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.

Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes,
Des femmes se tordaient sous le noir firmament,
Et, comme un grand troupeau de victimes offertes,
Derrière lui traînaient un long mugissement.

Sganarelle en riant lui réclamait ses gages,
Tandis que Don Luis avec un doigt tremblant
Montrait à tous les morts errant sur les rivages
Le fils audacieux qui railla son front blanc.

Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire,
Près de l'époux perfide et qui fut son amant,
Semblait lui réclamer un suprême sourire
Où brillât la douceur de son premier serment.

Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre
Se tenait à la barre et coupait le flot noir,
Mais le calme héros, courbé sur sa rapière,
Regardait le sillage et ne daignait rien voir.

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14 décembre 2006

La Chartreuse de Parme - Stendhal *

Je vous avais déjà parlé de ce livre ici !chartreuse

 Au début il me faisait peur rien que par son titre (olala c’est quoi une « Chartreuse » ?). Et puis les profs de littérature en parlaient avec des trémolos dans la voix (c’est pas pour moi, je comprendrai rien, je suis trop bêêêêête…). Lecture commencée donc timidement et un peu par défi en janvier 2005, achevée hier soir, avec les méandres que vous savez. (Alors que Stendhal a écrit son chef d’œuvre en sept petites semaines - c’est fou !- de novembre à décembre 1838.)

 Certains passages de ce livre sont mythiques, et je les connaissais avant d’avoir lu le livre :

- Le fameux « Il n’y comprenait rien du tout » au sujet de Fabrice, se sentant complètement paumé à la bataille de Waterloo.

- L’appris par cœur pour les besoins de l’Histoire : « Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur. » (l’incipit du roman)

- L’ellipse sur les trois ans de bonheur de Fabrice

- Cette histoire de ne se rencontrer que dans le noir (je ne comprenais pas bien et je me demandais si je ne confondais pas avec  l’Education sentimentale, ce qui n’était pas étonnant : je n’avais lu aucun des deux).

- Les derniers mots du roman : «TO THE HAPPY FEW », dédiant le livre à une certaine élite.

- La passion coupable de la Sanseverina pour Fabrice (mais pourquoi coupable ?).

 

Je pensais m’être fait une bonne idée du roman. Comme quoi Fabrice sort avec la Sanseverina, et la trompe avec Clélia (c’est pour ça qu’ils ne peuvent se voir que dans le noir !), et même qu’il va la quitter pour Clélia (trois ans de bonheur héhé). Je suis trop forte, même pas besoin de lire le livre en fait.

 En fait non.

 Le pitch : Nous sommes dans l’Italie du XIXè siècle, et l’histoire racontée est censée s’être réellement passée. Gina, la duchesse de Sanseverina, s’installe avec le comte de Mosca à Parme. Elle y est rejointe par Fabrice, son neveu et accessoirement prêtre, dont elle s’éprend sans jamais trop le dire. Fabrice pourtant s’intéresse par caprice à la petite Marietta, ce qui ne plait pas trop à son amant qui l’attaque, et que Fabrice tue un peu par accident. Il va donc être jeté en prison, pour des raisons politiques en réalité, le meurtre servant de prétexte. Mais de sa fenêtre, il peut voir la volière de la jeune Clélia Conti, fille du gouverneur de la citadelle… Il connaît donc le bonheur en prison, grâce à la relation qu’il a établie tant bien que mal avec Clélia, et ne souhaite pas quitter le lieu où il peut mourir à tout moment par empoisonnement, au grand désespoir de la duchesse…

 Le bonheur : voilà le sujet du roman. Les personnages ont une aptitude au bonheur qui fait qu’ils sont heureux même dans des situations extrêmes. (Oui être emprisonné et être menacé en permanence d’empoisonnement, j’appelle ça une situation extrême) Ils se raccrochent au plus petit évènement tendant vers le bonheur, même si celui-ci est fragile et éphémère, et qu’ils le savent. C’est cette recherche du bonheur, et la jouissance de ses fugaces apparitions qui caractérisent les trois personnages principaux : Fabrice, Clélia et la Sanseverina. Les trois bafouent la morale, les lois et parfois le bon sens afin d’être en harmonie avec leur passion. Ce culte du moi (qui explique le très grand nombre de monologues) fait donc des personnages des êtres heureux et privilégiés malgré leurs malheurs.

 On sent également un écrivain heureux. Il faut savoir que Stendhal a écrit son roman au fur et à mesure, par improvisation, c’est-à-dire sans savoir où il va mener ses personnages, et jusqu’où. On l’a d’ailleurs comparé à un orchestre de jazz. Son écriture s’est déployée tout en spontanéité, par le simple plaisir d’écrire. Ce plaisir se manifeste notamment dans la façon dont Stendhal se moque de l’Eglise, du pouvoir, de ses héros. Personne n’est épargné.

 Et donc, plaisir du lecteur, bien récompensé après le cap des 150 premières pages… Je n’exagère pas : chaque ligne est jouissive, on se tord de rire à chaque page (du coup ça fait un peu snob de se marrer sur la Chartreuse dans le métro, mais tant pis). Et puis vraiment, ce livre nous tient en haleine et nous tire vers le même horizon que les héros. On en sort heureux.

 Quelques mystères non résolus :

- pourquoi placer une dédicace à la fin du livre ? (« TO THE HAPPY FEW »)
et c’est qui ces happy few ? et pourquoi en anglais ?

- c’est quoi cette fin précipitée où tout et tout le monde se bouscule ?

- pourquoi un titre de roman qui a peu de rapport avec l’histoire et qui ne se justifie en partie que vers la toute fin ? (bon, c’est vrai, il a la classe ce titre)

- pourquoi des prénoms français pour des héros italiens ?

 A suivre…(peut-être)

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21 octobre 2006

Les Hauts de Hurlevent (Wuthering Heights) - Emily Brontë *

   Je connais l’histoire depuis que je suis toute petite. Ne fais pas cette tête lecteur, j’ai dit l’histoire, pas le 175px_Emilybronte livre. Bon, d’accord je m’explique. En Inde, ils avaient cette collection de bouquins pour gamins, qui étaient des abrégés des grandes œuvres. Version édulcorée. J’ai eu le temps de lire les vraies versions depuis. Remarque, j’aurais pu continuer à bluffer et à en jeter plein la vue à tous ces adultes : « woua elle connaît Emily Brontë... » Les naïfs, s’ils savaient ! Mais honnêteté intellectuelle oblige… Ca m’aura appris plein de choses sur mes bébés ! Je ne savais pas moi, que Heathcliff se fracassait la tête contre un arbre quand il était contrarié, et même qu’il y a du sang sur le tronc. Mais pourquoi elle raconte des trucs pas sympas comme ça Emily Brontë?

  N’empêche, édulcoré ou pas, ce livre me perturbait et j’ai mis longtemps pour l’apprécier malgré le malaise qu’il suscitait et suscite toujours chez moi. Ce n’était pas comme dans Jane Eyre (de sa grande soeur Charlotte) où je savais ce qui me faisait peur (la femme folle du grenier, l’incendie du château). S’il y a des éléments flippants dans les Hauts de Hurlevent , notamment les nombreux moments de séquestration, cela ne justifiait pas l’angoisse que je ressentais. La noirceur, la violence, le désespoir de l’œuvre me frappaient, mais je ne savais pas quelles causes provoquaient ces effets.

  Et puis le titre : Wuthering Heights, je n’ai jamais su le prononcer correctement. Essaye un peu. Tu vois . Or on ne saurait connaître la chose si l’on ne réussit pas à la formuler (= mauvaise récupération de Rousseau, non, philosophes de tous les pays ne me frappez pas). Et puis ça veut dire quoi « wuthering » ? Ce n’est pas dans le dictionnaire! Je sens que tu meurs d’impatience de le savoir, et je ne vais pas te faire attendre plus longtemps. C’est une variante du mot dialectal d’origine écossaise « whither », qui signifie tempête.

  Maintenant je suis grande, et je sais. C’est la peinture de la nature humaine dans toute sa démesure, sa folie, sa douleur qui a suscité en moi de pareils émois.

  Et maintenant silence : le pitch

  Le pitch : C’est l’histoire des hauts de Hurlevent telle que la rapporte Mrs Dean, une vieille servante à Lockwood. Les hauts de Hurlevent sont des terres situées sur une colline sur laquelle souffle le vent du nord. La famille Earnshaw y vit en toute quiétude jusqu’à ce qu’un jour, le père adopte un enfant à la peau noire qui, à terme, provoquera la chute de la maison des Earnshaw. Prénommé Heathcliff, il entretient une relation très privilégiée avec Catherine, la fille Earnshaw, laquelle relation se transforme en amour passionné. Cependant Heathcliff subit de multiples humiliations de la part de l’entourage de Catherine. Une ultime vexation le pousse à se jurer de se venger de cette famille. Sa fureur est décuplée lorsque Catherine décide d’épouser son riche voisin, Edgar Linton. C’est le drame. Son unique but devient alors de détruire les deux familles.

  Je ne sais pas s’il y a un personnage principal dans Wuthering Heights. Après tout, la dernière image que j’ai retenu de l’œuvre est celle des tombes des trois personnages les plus importants, placées l’une à côté de l’autre. En tout cas, le personnage le plus marquant est Heathcliff. Si j’hésite à lui donner du « personnage principal », c’est parce qu’on ne le voit pas de façon continue tout au long de l’œuvre. Il disparaît, puis réapparaît, et ce qu’il accomplit entre reste elliptique. De plus, même quand il est à Wuthering Heights, il demeure invisible. On connaît sa présence mais on ne le voit pas, on ne sait pas ce qu’il fait. Ce n’est pas étonnant puisque la narration adopte le point de vue d’un personnage particulier, et non celui de Heathcliff ou même d’un narrateur omniscient. Mais s’il demeure un mystère durant toute l’œuvre, Heathcliff influence la vie de tous les autres personnages, par la fascination, la peur, la colère qu’il inspire, mais aussi à cause de sa résolution de détruire ceux qui l’ont fait souffrir. On pourrait donc le comparer à une force maléfique. C’est vrai quoi, il exagère un tantinet avec tout le monde (par exemple c’est trop son trip de séquestrer les gens). En même temps, la solitude essentielle d’Heathcliff, enfant recueilli, justifie cette violence. Sa douleur exprimée avec tant de passion nous rend compte de son humanité.
    Heathcliff me semble essentiellement lié aux terres des hauts de Hurlevent (donc des Wuthering Heights), et partant au roman, puisque celui-ci emprunte son titre aux terres en question. En effet, « heath » signifie lande, bruyère, ce qui renvoie à tout l’arrière plan du récit qui se situe dans une région désolée et sauvage de l’Angleterre. « Cliff » signifie falaise, ce qui renvoie à « heights ». Il est la terre sur laquelle souffle le vent en permanence. Il représente ainsi la sauvagerie, face aux terres de Thrushcross Grange qui symbolisent la civilisation. En outre, en ce qui concerne les sonorités, les fricatives et le H « soufflé » (ché pas comment on dit) font entendre le vent sur « Heathcliff », et le relient encore plus intimement à « Wuthering Heights ». De plus « Heathcliff » aussi est balèze à prononcer. Ca aussi ça les lie intimement. Le seul prénom de ce personnage en fait donc une incarnation de l’âme de ces lieux, et le roman tourne en tempête autour de lui. 

    Heathcliff m’apparaît donc comme une créature de rêve d’une vérité surprenante et à ce titre constitue un des personnages les plus fascinants de la littérature.    

    Et maintenant l’histoire d’amour. Laissons parler Georges :
« Peut-être la plus belle, la plus profondément violente des histoires d'amour..." Car le destin, qui, selon l'apparence, voulut qu'Emily Brontë, encore qu'elle fût belle (cf l’image, pas mal dans le genre anglaise romantique au teint de lys…), ignorât l'amour absolument, voulut aussi qu'elle eût de la passion une connaissance angoissée : cette connaissance qui ne lie pas seulement l'amour à la clarté, mais à la violence et à la mort... ». Georges Bataille
Juge par toi-même lecteur :

« Il est la grande pensée de ma vie. Si tous les autres périssaient et que lui seul demeurât, je continuerais encore d’exister, et si tous les autres demeuraient et que lui perît, l’univers se transformerait en un vaste monde étranger ; je n’aurais plus l’impression d’en faire partie. » (Catherine parlant d’Heathcliff)
« Ni la misère, ni la déchéance, ni la mort, ni aucune peine venue de Dieu ou de Satan n’auraient pu nous séparer … et vous de votre plein gré, vous l’avez fait. Ce n’est pas moi qui ai brisé votre cœur, c’est vous, et, en le brisant, vous avez brisé le mien. Tant pis pour moi si je suis en pleine santé. Ai-je envie de vivre ? Quel genre d’existence sera la mienne quand vous … oh ! Dieu. A-t-on envie de vivre quand votre âme est enfermée dans une tombe ? » (Heathcliff lui renvoyant la balle)     Cette passion non seulement est absolue, mais son souvenir tragique pèse comme une malédiction sur la vie des autres personnages, notamment de la génération suivante qui reproduit les mêmes actes ou presque (le fait que les mêmes noms, les mêmes lieux demeurent ne présage rien de bon). Leur passion prend un caractère mythique du fait de la dimension cyclique de l’histoire des Hauts de Hurlevent.

     Ya pas à dire, elle avait la classe Emily. Elle a imaginé et embrassé toute la nature humaine à trente ans, dans son œuvre passionnante, passionnée, de l’intensité d’une tragédie shakespearienne.

   Le mot de la fin :
« Quand, parmi tous les arbres, je cherche celui dont la forme s'harmonise le mieux avec le cadre du roman tragique d'Emily Brontë, c'est l'image d'un vieux robinier tortueux qui me vient à l'esprit, d'un vieux robinier tordu par le vent qui souffle toujours dans la même direction ; l'écorce est noire, le tronc est creux et, dans ce creux, la pluie a formé une petite flaque où baignent quelques feuilles mortes. » Virginia Woolf


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15 octobre 2006

Belle du Seigneur - Albert Cohen *

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Le mythe Belle du Seigneur. Selon la légende, immense et sublimissime histoire d’amour. A pleurer devant tant de beauté paraît-il. Je ne demande pas mieux! Pendant longtemps je me suis contentée de le regarder, de tourner autour. Et de le soupeser. Un kilo au bas mot, la taille d’un dictionnaire en poche, écrit tout petit. C’est décourageant. Mais le titre m’attirait : ça sonne bien, Belle du Seigneur, avec ses assonances en è. Et puis je ne connaissais absolument rien à l’histoire, ce qui soit dit en passant n’était pas normal pour une khâgneuse. Je me devais de connaître mes classiques ! sans les avoir lus bien entendu. Et si ce n’était pas le cas, nos professeurs nous racontaient charitablement la fin. Or miracle, Belle du Seigneur en réchappa. Et j’adooore déniaiser un bouquin. Je me suis laissée tenter de bonne grâce lors de mon odyssée albionesquo-irlandaise cet été. Woua.

 

Je ne l’ai pas lâché. Même quand on devait marcher toute la journée, que ça pesait trois tonnes dans mon sac et que je devais sacrifier mon parapluie (décision pas très sage en soi dans cette région du globe). Toute occasion était bonne pour le lire. Ma camarade était aux toilettes? faisait un somme? lisait le menu du restau mexicain de Limerick? prenait des roux en photo? Oui, pas de pitié pour ce bouquin. Aucune page, aucune phrase sautée (aaaaah les monologues d’Ariane dans sa baignore...). Ceux qui l’ont lu savent. Je l’ai fini allongée sur une pelouse anglaise, soulagée de voir la fin de ce cauchemar, éblouie devant tant d’ennui et d’horreur.

 

Le pitch : Dans les années 30, Solal, bel homme juif, haut fonctionnaire de la Société des Nations, tombe amoureux d’Ariane, une jeune femme prisonnière d’un mariage médiocre. Après des débuts pas terribles, ils connaissent l’amour fou, et finissent par fuir la ville afin de vivre leur passion sans entrave et au grand jour. C’est là que ça déconne. "Du joli, la passion dite amour. Si pas de jalousie, ennui. Si jalousie, enfer bestial. Elle une esclave et lui une brute. Ignobles romanciers, bande de menteurs qui embellissaient la passion, en donnant l'envie aux idiotes et aux idiots » Voilà le programme des réjouissances.

 

Ce livre donne à voir un amour passion noir et cruel, et pis que tout : ridicule. Ce n’est pas nouveau une histoire d’amour qui se passe mal et qui finit encore plus mal (sinon c’est pas drôle). Roméo et Juliette à tout hasard. Mais une histoire d’amour ridicule, bidon, ça le fait pas. Ariane, grande amoureuse mièvre et complètement maso, pousse les frontières du genre assez loin. Et ce cynisme… « (Début du roman. Solal déguisé en vieillard édenté tente de séduire Ariane qui le repousse. Il décide donc de révéler qui il est.) Oui, Solal et du plus mauvais goût, et il y a un cheval qui m’attend dehors. Il y avait même deux chevaux ! Le second était pour toi idiote, et nous aurions chevauché à jamais l’un près de l’autre, jeunes et pleins de dents, j’en ai trente-deux, et impeccables, tu peux vérifier et les compter, ou même je t’aurais emportée en croupe, glorieusement vers le bonheur qui te manque ! Mais je n’ai plus envie maintenant, et ton nez est soudain trop grand, et de plus il luit comme un phare, et c’est tant mieux et je vais partir ! Mais d’abord Femelle, je te traiterai en femelle, et c’est bassement que je te séduirai, comme tu le mérites et comme tu le veux. A notre prochaine rencontre, et ce sera bientôt, en deux heures je te séduirai par les moyens qui leur plaisent à toutes, les sales, sales moyens, et tu tomberas en grand et imbécile amour, et ainsi vengerai-je les vieux et les laids, et tous les naïfs qui ne savent pas vous séduire, et tu partiras avec moi, extasiée et les yeux frits ! En attendant reste avec ton Deume jusqu’à ce qu’il me plaise de te siffler comme une chienne!» Et il avait raison !

 

Malgré cela, qu’est-ce qui vaut à Ariane et Solal leur place dans le panthéon des amants magnifiques de la littérature? Leurs conceptions de l’amour : passionné et absolu pour Ariane, simple et vrai pour Solal, et malgré l’incompatibilité tragique de ces deux visions, une foi infinie en leur amour. C’est cette foi pourtant irrationnelle qui les sauve. D’où cette écriture cynique et d’un lyrisme incantatoire, irritante et lumineuse, désespérée exaltée, cette « prolifération glorieusement cancéreuse » comme Cohen l’appelait.

 

Violent réquisitoire contre l’amour passion, Belle du Seigneur fait l’éloge de l’amour simple et vrai là où nous l’attendons pas. C’est la vieille Mariette qui le dit : « si c’est ça l’amour moi j’en veux pas, avec mon défunt on aurait fait nos petits besoins ensembe pour pas se quitter et moi je dis que c’est ça l’amour ». Suis ben d’accord. Une des phrases les plus marquantes de l’œuvre à mon très humble avis.

 

Mais vous vous doutez qu’une histoire d’amour ne remplit pas à elle seule mille cent dix pages. Comme tous les grands livres, Belle du Seigneur recèle une infinité d’histoires tournant autour d’une foule de comparses. Ainsi Albert Cohen offre une impitoyable satire de la bureaucratie, caricature la bourgeoisie désoeuvrée et arrogante. Il ridiculise ses frères juifs incarnés par les Valeureux, dénonce l’antisémitisme de plus en plus étouffant de la veille de la Seconde Guerre mondiale, annonce l’effondrement d’un monde. Et en cela condamne l’inanité, la superficialité de la vie de ces « futurs morts qui ne savent pas qu’ils vont mourir ».

 

Bon et maintenant un débat : franchement, Ludivine Sagnier dans le rôle d’Ariane, franchement quoi…

 

 

Posté par celinevixen à 23:14 - Monstres sacrés - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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