15 avril 2007
Mangeclous - Albert Cohen *
MANGECLOUS
SURNOMME AUSSI LONGUES
DENTS
ET ŒIL DE SATAN
ET LORD HIGH LIFE ET
SULTAN DES TOUSSEURS
ET CRANE EN SELLE ET PIEDS
NOIRS
ET HAUT DE FORME ET BEY
DES MENTEURS
ET PAROLE D’HONNEUR ET
PRESQUE AVOCAT
ET COMPLIQUEUR DE PROCES
ET MEDECIN DE LAVEMENTS
ET AME DE L’INTERET ET
PLEIN D’ASTUCE
ET DEVOREUR DE PATRIMOINES
ET BARBE EN FOURCHE ET
PERE DE LA CRASSE
ET CAPITAINE DES VENTS
(Ca ? C’est le titre. Mais pour la clarté du propos, nous nous en tiendrons à Mangeclous.)
Les gens, une fois que vous vous serez
laissés influencer par mon petit rapport sur Mangeclous,
vous élèverez une statue à mon effigie (je
poserai) que vous décorerez de fleurs chaque jour pendant
vingt décennies. Vingt et une si vous insistez.
Car je suis sur le point de vous faire
découvrir, ô heureux futurs lecteurs de
Mangeclous que vous êtes, un livre admirable.
Tout d’abord, une mise en contexte
générale : il s’agit du deuxième livre de
Cohen consacré aux Valeureux (Belle du Seigneur suit); ainsi sont surnommés
les mâles des Solal, famille juive haute en couleurs résidant
en Céphalonie dans les années 30.
Les présentations : on a
Saltiel, l’oncle, le sage qui
invente les horloges qui donnent la bonne heure quand on les regarde
dans un miroir
Mangeclous, personnage rabelaisien
un peu crade qui aime parler et arnaquer les autres
Salomon, qui apprend à
nager dans une bassine
Michaël la baraque
Mathiathias, le « président
des avares », le « veuf par économie »
Et maintenant le pitch : un jour comme un autre dans l’île de Céphalonie, les Valeureux reçoivent un mystérieux courrier, recelant un chèque, mais aussi ce qui ressemble fort à un message codé. Un message codé parlant
$$ ARGENT $$.
Les choses sérieuses commencent.
D’abord : décrypter le
message
Puis : partir à la
recherche du trésor
Enfin : récupérer
l’argent ! (et proclamer la naissance d’une république
juive)
Dit comme ça, ça parait
un peu nul. Sauf que le grotesque de ces personnages improbables et
de l’intrigue riche en rebondissements fait de cette chasse au
trésor une épopée burlesque complètement
ouf, n’ayons pas peur des mots.
Ce livre est à se tordre de
rire, du début à la fin.
Jugez par vous-mêmes :
(Salomon se croit suspecté de
haute trahison envers la France. Il est encore temps de fuir) :
Salomon courut à la porte. Mais ayant posé son pied
sur le bas de sa chemise, il s’embrouilla dans son affolement de
traître non encore arrêté et fit de tels efforts
dans l’obscurité que sa chemise l’engloutit tout entier.
Et il hurla de peur dans la triple noirceur de la chambre, de la
chemise et de son âme.
(Les Valeureux trouvent sur leur route
un chaton) : Le petit chat bailla et ses canines glacèrent
le sang du faux avocat. De plus, si un chat même petit
s’agrippait à vous avec ses griffes infectées de
tétanos, il était impossible de s’en débarrasser.
La chose était connue. (…) Ses griffes luisaient et
Mangeclous verdissait. Aidez moi, dit-il, sans quitter
du regard la bête tétanifère.
Je n’exagère pas : tout
le livre est à hurler de rire, entre le spirituel et le
matériel, le scato et la poésie, le sérieux et
le burlesque.
Si l’on rit de bon cœur à la
caricature de l’avare et du profiteur que fait Cohen de son frère
juif, il arrive que le sourire se fasse grimace.
Quant à Hitler, Saltiel ne
priait pour lui qu’une fois par an et très brièvement.
Sa prière était d’ailleurs assez spéciale. « O
Eternel, disait-il, les paumes présentées au ciel, si
ce Hitler est bon et agit selon Tes principes, fais le vivre cent six
ans dans la joie. Mais si tu trouves qu’il agit mal, eh bien
transforme-le en Juif polonais sans passeport ! »
Ici Mangeclous, que l’on adore
détester : Les juifs polonais me dégoûtent
avec leurs façons de parler. Quand je les entends prononcer
l’hébreu à leur manière, j’ai envie de leur
couper l’aubergine qu’ils ont au milieu de la face ou d’envoyer
un télégramme de félicitations à mon ami
Hitler. (L’action se passe en 1936)
Ces allusions aux mesures hitlériennes
contre les juifs, comme dans Belle du Seigneur, me donnaient froid
dans le dos. De plus, je ne pouvais pas ne pas penser au Choix de
Sophie que j’avais lu juste avant, et où Sophie parle
longuement de la journée consacrée à
l’extermination des 4100 juifs grecs. Y imaginer mes Valeureux.
L’on ressent la présence de
l’horreur jusque dans les épisodes les plus carnavalesques,
qui donne une dimension véritablement tragique au récit.
Albert Cohen rit de ses frères
juifs, avec beaucoup de tendresse dans la moquerie. Il y a un
véritable amour des personnages, qui fait qu’on est ébloui.
L’auteur intervient souvent pour commenter ses personnages. Ainsi,
parlant de Jérémie, vieux vagabond juif sans
nationalité rejeté par tous : Je sens mon
impuissance à rendre la douceur enfantine du ton de Jérémie.
Une consolation : à ceux que j’aime je pourrai dire, de
vive voix, comment Jérémie prononce et sussure.
Et du fait de cette tendresse
éblouissante, on laisse les Valeureux ébranler nos
représentations. On s’attache à eux aussi, tout en
les repoussant. Car les Valeureux sont complètement inadaptés
à la société (ils sont terrifiés par un
petit chat mignon comme tout……..). Ils sont hors normes et
paraissent donc comme fous, voire monstrueux. Et c’est ainsi que la
société des années 30 les voit : Mangeclous
stigmatise le discours antisémite.
Il est impossible de s’identifier à
eux mais on les accepte, avec leurs déguisements, leur parler
truculent, leurs petites paranos, leur démesure. Et même on les admire pour leur liberté et le verbe
magnifique dans laquelle elle s’incarne.
Après ma lecture de Belle du
Seigneur, j’ai vraiment eu l’impression de retrouver des potes !
(je lis l’œuvre de Cohen dans un ordre totalement fantaisiste :
Mangeclous se passe avant Belle du Seigneur) (Les fous
qui parlent beaucoup trop et qui embêtent Solal, ce sont eux !)
D’autant plus que beaucoup d’indices
annoncent la Belle, notamment la critique de l’amour
romanesque, ce sentiment si fragile qu’un léger vent
suffit à l’abattre et à le flétrir. Maintenant
chers lecteurs, je vous laisse deviner de quel genre de vent il
s’agit. Car il y a différents types de vents. Il y a les
vents…. Hum.
Verdict: Je relirai
07 mars 2007
Le livre de ma mère - Albert Cohen *
l’avais
acheté le jour même où je l’ai lu. Et puis le billet de train plié en deux calé
entre deux pages. Tiens, des miettes de gâteau. Ce livre sent une journée de
juillet ensoleillée, la fin d’une époque, le commencement d’une autre. J’étais
complètement perdue. Ce livre a réussi à me faire pleurer (je ne pleure jamais
sur un livre).
« Le livre de ma mère » dit la vie d’une mère. Elle revit à travers les souvenirs d’Albert Cohen et ses larmes, sa douleur de l’avoir perdue. On la voit tour à tour à travers les yeux d’un petit garçon, d’un adolescent, d’un jeune adulte, mais elle, reste toujours la même, avec son dévouement de sainte, ses sacrifices, sa sagesse, ses ridicules. La mère n’est pas idéalisée, et elle nous apparaît d’autant plus réelle, avec son chapeau étriqué, son mauvais français, ses régimes. Et lui, le monsieur de soixante ans qui écrit ces lignes, reste un éternel enfant qui appelle sa mère « maman ».
On dirait qu’il tente de ne pas perdre une miette de souvenir, comme si chaque moment oublié la tuait un peu plus. L’on suit le fil d’une pensée bric à brac qui mêle évocations et reflexions, faisant fi de la chronologie. On peut abandonner à un endroit, reprendre à un autre, sauter des pages, revenir en arrière. L’amour d’une mère étant sans limites, l’écriture de cet amour ne saurait être linéaire.
Dans son amour, la mère est davantage « La mère » que « Ma mère ». Même si ce n’est pas si clair que ça… Elle est sa « chérie », sa « bien-aimée ». On a envie de rappeler à Cohen que c’est de sa maman dont il parle, hein, sa mère quoi. Mais cela rend ce chant d’amour encore plus passionné et plus beau, triste. Et on se dit que si c’est pour la bonne cause, il a le droit d’appeler sa mère comme il veut.
Parfois on a envie de la frapper la maman. On a envie de lui dire d’arrêter
d’être aussi pomme! « Avec la
légèreté cruelle des fils, je frappais à deux heures ou trois heures du matin
et toujours elle me répondait, réveillée en sursaut, qu’elle ne dormait pas,
que je ne l’avais pas réveillée. »
Et parfois on a envie de frapper le narrateur. C’est comme ça que tu traites
ta mère ??? « Elle m’a attendu
trois heures dans ce square. Ces trois heures j’aurais pu les passer avec elle.
Tandis qu’elle m’attendait, auréolée de patience, je préférais, imbécile et
charmé, m’occuper d’une de ces poétiques demoiselles ambrées, abandonnant ainsi
le grain pour l’ivraie. J’ai perdu trois heures de la vie de ma mère. »
« Le livre de ma mère » ne fait donc
pas que raconter l’histoire de la mère d’Albert Cohen. Il est un vibrant
hommage, une offrande douloureuse fait sur l’autel de la maternité (ça n’ira
pas si je commence à écrire comme Cohen…). Son écriture poétique retransmet
tendresse, agacement, remords mais surtout vénération pour celle qui incarne
pour lui l’éternelle idée de la mère. A travers elle, il chante toutes les
mères. « Louange à vous, mères de
tous les pays, louange à vous en votre sœur ma mère, en la majesté de ma mère
morte. » On peut avoir l’impression qu’il en fait un peu trop, qu’il
verse un peu trop dans le pathos. Je pense qu’il a mis tout son amour dans ses
mots, et que dans ce cas les mots ne seront jamais assez violents. Et puis
c’est Albert Cohen, vous ne vous attendiez quand même pas à de la sobriété et
de la retenue ?
Ce livre est un magnifique et déchirant roman d’amour, un livre unique parce
que l’on peut chacun y reconnaître sa propre mère. « Aucun fils ne sait vraiment que sa mère mourra et tous les fils
se fâchent et s’impatientent contre leur mère, les fous si tôt punis ».
Je ne sais pas vous, mais moi j’ai envie d’aller serrer ma maman.