29 juillet 2007
Une vieille maîtresse - Barbey d'Aurevilly
Barbey d’Aurevilly, c’est comme les Goncourt, Sully Prudhomme, Taine : son nom est familier, on peut faire des jeux de mots débiles avec, on l’a croisé dans le Lagarde & Michard, mais on serait bien en peine de citer un de ses ouvrages. A se demander s’ils ont vraiment écrit quelque chose…
Lorsque j’ai vu que « La vieille maîtresse » de Catherine Breillat (que Barbey peut remercier) était en réalité l’adaptation de son roman, j’ai bien été obligée de reconnaître que oui, il écrivait. Ce qu’ont aussi constaté tous les libraires de France et de Navarre, à en juger par les piles toutes neuves de « Vieille maîtresse » qui agressaient le client dès l’entrée. J’en ai même trouvé dans le Relay de la gare de Strasbourg, dans le rayon « Classiques ».
Vous vous rendez compte ? Un rayon « Classiques » dans un Relay ! Relégué dans le coin au fond à gauche certes, mais tout de même ! C’était trop fou pour être vrai : j’y ai acheté pour 30 euros de livres, dont 7,50 pour mon Barbey, enfreignant ainsi le point n° 7 du Règlement. Dans un Relay en plus.
Il faut dire que le sujet m’intriguait au plus haut point : un homme déchiré entre sa jeune épouse - la blanche et pure Hermangarde - et sa vieille maîtresse - l’ardente Malagaise nommée Vellini. Je voulais lire l’histoire de cette passion, je voulais de l’amour, de la haine, du sang, de la sueur et des larmes. J’en ai eu pour mon argent, c’est le moins qu’on puisse dire.
Et puis je voulais savoir QUI était ce Ryno de Marigny, interprété par un des visages les plus fascinants du paysage cinématographique français. Mondial même, n’ayons pas peur des mots.
Voilà le bilan:
Le style est assez lourd. J’ai du relire un certain nombre de phrases plusieurs fois, et parfois renoncer à les comprendre, un peu agacée par leur hermétisme. Maintenant on comprend pourquoi Barbey ne fait pas partie du panthéon de nos Klassiques.
Mais paradoxalement, la langue demeure très belle, avec quelques fulgurances poétiques de temps à autre.
C’est que Barbey décrit à merveille la passion, cette folie furieuse qui unit Marigny et Vellini malgré eux, et c’est dans ses moments là que l’on oublie la pesanteur de son style pour se concentrer sur l’histoire en elle-même. Passion, car en effet la souffrance est toujours présente. Ils « se sont plus haïs qu’aimés », dit le texte. Et en même temps ils se cherchent tout en se fuyant, tant ils ont soif de ce qui les fait souffrir.
De l’autre côté, on a le véritable amour sans prises de tête avec le couple Marigny-Hermangarde. Car Marigny est véritablement fou de sa femme, sans aucune réserve. Il s’agit d’un mariage d’amour, comme en rêvent toutes les jeunes filles de l’époque. Le livre n'est donc pas manichéen: il n'y a pas de méchante, on n'a pas envie de prendre clairement partie pour l'une ou l'autre, Marigny n'est pas décrit comme un salaud... Ah, c’est compliqué hein…
On a donc l’amour et la haine.
La sueur est une référence quelque peu triviale à la très grande sensualité du roman, car si Vellini retient Marigny après que l’amour soit mort, c’est par les liens de la chair. C’est un amour qui tait son nom, que les personnages n’avouent jamais comme tel. Je sais, donner ce rôle à une bomba latina est encore une fois trop facile, ainsi que faire de la pure Hermangarde une oie blanche. On accumule les clichés mais là encore je pardonne puisque je pense à Baudelaire. Baudelaire et sa mulâtresse, Jeanne Duval VS Baudelaire et la belle Madame Sabatier (qu’il quitte après avoir enfin réussi à devenir son amant : «Il y a quelques jours, tu étais une divinité, ce qui est si commode, ce qui est si beau, si inviolable. Te voilà femme maintenant... ». Pas de quoi être fier. Il y a un mot pour les mecs de son genre.) Ainsi, en lisant « Une vieille maîtresse », j’ai pensé aux « Fleurs du mal », à sa violence et sa sensualité, sa volupté. Larmes enfin parce que bon, vous avez cru quoi ? Que la vieille maîtresse laisserait son lâcheur partir comme ça ? Que les deux rivales vont devenir amies et prendre le thé ensemble ? Que Marigny va être satisfait de sa situation, le cœur le tirant à gauche et les fesses à droite (quoique, il pourrait) ? On va donc pleurer, et deux fois plutôt qu'une. Roman de qualité inégale donc, mais vraiment fascinant. Enfin, moi j’ai marché à fond ! Marigny et Vellini forment à mes yeux un des plus beaux couples de la littérature.
Et pour l’adaptation au cinéma j’ai trouvé Asia Argento et Fu’ad Ait Aattou très bien choisis. Ils rendent très bien la passion, la sensualité. Même si les scènes d’amour sont un peu ridicules, vu la nature très concept de certaines figures amoureuses. C’est dommage car c’est un point important du livre. Ce qui est dommage aussi c’est que le déchirement entre les deux femmes n’est pas du tout bien rendu. Hermangarde a un rôle limite secondaire, alors que ce n’est pas du tout le cas dans le livre qui décrit un véritable triangle.
Le film n’est pas transcendant à mon avis. Je suis bien contente d’avoir lu le livre avant, sinon j’aurais été très déçue par l’histoire. Je tiens tout de même à remercier Claude Sarraute et à la médiocrité de son jeu de m’avoir donné un fou rire au milieu d’une scène plutôt dramatique.
En revanche j’ai un grand cri à pousser au sujet de la petite phrase introduisant le film : "1835 - au temps de Choderlos de Laclos". MAIS C’EST QUOI CE DELIRE ???????????
Je rappelle quelques dates :
- Choderlos de Laclos : 1741-1803.
- Publication des « Liaisons Dangereuses » : 1782
Et de toute façon, d’où la référence aux « Liaisons » ? Quel est le rapport entre ces deux œuvres ?Ok le libertinage, tout ça... Mais les « Liaisons » racontent des manipulations, « Une Vieille Maîtresse » raconte une passion.
Je vous jure parfois… Je me demande si je ne me suis pas trompée, ça me parait complètement aberrant. Quelqu'un a remarqué la même chose dans le film?
Ah, et l'affiche du film est nulle aussi.
Je vais me laisser tenter par « Les Diaboliques » du même Barbey d’Aurevilly. Car je me suis aperçue qu'il y en avait d'autres!
15 mai 2007
Pauvre Belgique! - Charles Baudelaire
Compte rendu de notre petit voyage au plat pays. Je passe sur le très évident « C’était un truc de ouf ! C’était trop bien ! Même s’il faisait froua et même si Sarkozy a profité de notre départ pour faire son président ! » Venons en à l’essentiel.
On me signale que c’est aussi un
genre de fille pas fréquentable. C’est à n’y rien comprendre.
g.de Bruxelles->
g. de Liège -> 
-
J’ai appris qu’il existait 2000 sortes de bière différentes. Enfin c’est ce que la pub pour un bar disait. Nous ne sommes pas allés vérifier.
-
J’ai pu constater que le jet du Manneken Pis ressemblait étonnamment à ce à quoi c’est censé ressembler. (Vous constaterez que je maîtrise aussi bien toujours l’art de la périphrase). Moi qui pensait que c’était un torrent, comme dans une vraie fontaine qui se respecte. Mais non. C’est juste de la pure provoc.
-
En parlant de provoc, ya des poitrines en chocolat dans toutes les bonnes chocolateries de Bruxelles et Bruges. Il en faut quand même plus pour m’impressioner.
ça, sans la tête et les foulards, en chocolat -> 
-
J’ai été impressionnée par les brugeois (brugeais ? brugellais ?) qui maîtrisaient le néerlandais ET le français ET l’anglais.
Tout ça pour vous dire que je trouve que Baudelaire exagère un tantinet quand il parle de la Belgique dans son pamphlet impitoyable contre un peuple entier : « Pauvre Belgique ! », débuté en juin 1864. (Notez l’emphase du point d’exclamation.) Tout y passe : les mœurs, les arts (car l’explosion artistique des lettres et de l’art belges se feront à la fin du XIXè) , la politique, la religion.
Voilà comment ça commence :
« Qu’il faut, quoi que dise Danton, toujours « emporter sa
patrie à la semelle de ses souliers.
La France a l’air
barbare, vue de près. Mais allez en Belgique et vous deviendrez moins sévère
pour votre pays.
Comme Joubert
remerciait Dieu de l’avoir fait homme, et non femme, vous le remercierez de
vous avoir fait, non pas Belge, mais Français.
Grand mérite à faire
un livre sur la Belgique. Il s’agit d’être amusant en parlant de l’ennui,
instructif en parlant du rien. »
A ce propos, saviez vous que le dernier mot qu’il était
capable de prononcer et qu’il répétait constamment était
« Crénom !» ? Fin tragique pour le plus grand poète des lettres
françaises.
« Le visage
belge, ou plutôt bruxellois.
Chaos.
Informe, difforme, rêche, lourd, dur, non fini, taillé au couteau.
Dentition angulaire.
Bouche non faite pour
le sourire.
Le rire existe, il est
vrai, mais inepte, énorme, à propos de bottes. »
C’est assez hallucinant. Il s’acharne sur leur accent, leur
maîtrise relative du français, leur saleté, leur bêtise, leur démarche, leur
volonté d’imiter la France et les Français (« Ils aimeraient bien avoir
l’air, mais n’ont pas l’air du tout ! » dixit Brel). Je vous passe
les détails, je ne voudrais pas choquer mes lecteurs belges. (car j’ai un
lectorat international héhé)
Si un détail quand même : j’ai été très frappée par la
dimension scatologique des notes. Il compare la Senne à une immense latrine, la
Belgique à « un bâton de merde », il commente les habitudes
latrinesques des Belges.
En revanche, il est très admiratif de l’architecture et de la sculpture. C’est étonnant de voir ces louanges au milieu d’insultes.
"Les Belges et la Lune"
On n'a jamais connu de race si baroque
Que ces Belges. Devant le joli, le charmant,
Ils roulent de gros yeux et grognent sourdement.
Tout ce qui réjouit nos coeurs mortels les choque.
Dites un mot plaisant, et leur oeil devient gris
Et terne comme l'oeil d'un poisson qu'on fait frire;
Une histoire touchante, ils éclatent de rire,
Pour faire voir qu'ils ont parfaitement compris.
Comme l'esprit, ils ont en horreur les lumières;
Parfois, sous la clarté calme du firmament,
J'en ai vu, qui rongés d'un bizarre tourment,
Dans l'horreur de la fange et du vomissement,
Et gorgés jusqu'aux dents de genièvre et de bières,
Aboyaient à la Lune, assis sur leurs derrières.
D'accord, ce n'est pas du Baudelaire dans toute sa splendeur. Mais cette drôlerie mordante, cette verve, cette satire... Baudelaire reste Baudelaire.
Pourquoi tant de haine ? En partant pour la Belgique,
il espérait faire publier ses œuvres complètes et se faire un peu d’argent (il
a vécu dans la misère presque toute sa vie) en intervenant dans des
conférences. Bien sûr il s’est fait jeter par les éditeurs, et les conférences
furent très mal payées. Disons qu’il semble avoir, au seuil de son existence,
reporté sur la Belgique toute sa colère, son amertume et sa frustration, sa
rancune envers son pays et son siècle. Même s'il devait y avoir du vrai, « Pauvre Belgique » apparaît comme un délire ultime.
16 mars 2007
L'Homme qui rit - Victor Hugo *
Victor Hugo. Moui. Je n’ai rien contre hein, il se
débrouille, on ne peut pas dire le contraire.
Il est chez Disney, il figure sur des pubs, il fait des
films avec Depardieu, des comédies musicales avec Hélène Ségara, il est au
Panthéon et partout à Paris. C’est une conspiration gouvernementale.
Malgré tout, j’étais éblouie : cette œuvre est
absolument sublime.
Dans l’Angleterre du XVIIè siècle, un saltimbanque-philosophe-ventriloque
nommé Ursus recueille deux enfants venus frapper à sa porte une nuit de
tempête. L’un, Gwynplaine, arbore un rire perpétuel sur son visage du fait
d’une mutilation des lèvres. Il est la laideur même. L’autre, Déa, incarne la
beauté. Elle est aveugle. Ils s’aiment.
Tous les trois accompagnés de leur loup, Homo, vivent de
leurs spectacles et de « l’Homme qui rit » qui attirent foule. Durant
l’hiver 1704-1705 ils arrivent à Londres.
Je pourrais vous raconter la suite, mais je suis une grande
âme.
On retrouve cette langue dans le personnage misanthrope d’Ursus,
qui parle beaucoup, peut-être même un peut trop. En lui se retrouve tout le
langage humain et même animal, langage qui paradoxalement n’en est pas un car
Ursus soliloque (= parle tout seul) et n’a pas pour but de communiquer. La
complexité du langage semble donc se suffire à elle-même, et apparaît comme
faisant partie du décor, un immense cabinet de curiosités.
Ainsi j’ai lu sans tout comprendre, et je pense que ce n’est
pas plus mal, puisque ces objets étranges qui nous échappent font partie de la
beauté bizarre et baroque de l’œuvre. Et puis surtout, c’est chiant d’aller
lire toutes les notes. On a assez à faire avec les quelques sept cent pages du
livre (je ne vous avais pas dit ?).
Politique (publié en 1869, sous le Second Empire, et Hugo
est encore en exil) car il dénonce le décalage entre les nobles et le peuple
dans une société fondamentalement inégalitaire. Il rend compte de
l’aveuglement, de la surdité volontaires des puissants qui rient lorsque
l’Homme qui rit s’insurge contre cette inégalité et finit, impuissant, par
éclater en sanglots.
Et surtout, il dit comment la parole de l’artiste, vaine en
apparence, est en réalité prophétie.








