un renard dans une bibliothèque

"Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique; on se laisse tellement influencer." O.Wilde

16 novembre 2007

Ethan Frome - Edith Wharton

Depuis que je suis arrivée à Boston, on n’arrête pas de me répéter que je vais pleurer ma mère en hiver, tellement il fait froid.
Que j’aurai plusieurs fois la tentation d’appeler un taxi pour aller en cours (en courant le trajet me prend cinq minutes), et qu’il est très probable que j’y céderai au moins une fois.
Que mes cheveux vont se transformer en stalactites et qu’ils se briseront en deux sous l’effet du froid si je ne fais pas attention.
Que oui, investir 300$ dans un manteau d’hiver est tout à fait raisonnable et à envisager sérieusement.

On essaie de me faire fuir ce pays, je ne vois que ça.

Et maintenant Edith Wharton s’y met aussi.

Ethan Frome est un roman sur l’hiver au 19è siècle, chez les paysans pauvres de la Nouvelle Angleterre. Il raconte comment cette saison pousse un homme, Ethan Frome donc, à commettre des actions désespérées. C’est que l’hiver signe la mort non seulement des corps mais aussi de l’âme. Ainsi, contre l’action mortifère de l’hiver, Ethan Frome lutte pour se sentir vivant en développant un amour passionné pour la jeune cousine de sa femme malade. Cette jeune cousine ne le hait point. Sauf que oui mais non. La société, cette traînée, rend leur amour impossible, ou du moins transforme ce qui est censé être beau en quelque chose de mal. Cela nous dit quelque chose à tous : Roméo et Juliette, Scarlett et Ashley, Ralph et Meggie, Ariel et Eric.

L’hiver ne donne vraiment pas de bonnes idées à Ethan Frome. Toutes ses actions, irréversibles, sont regrettables et il finit par les payer très cher. Au début du livre, il est présenté comme un homme détruit et le reste du roman revient en arrière pour raconter comment il en est arrivé à devenir ce débris humain.

Vous êtes prévenus : tout se passe mal, le début est terrible, la suite est pire encore, et je ne vous parle pas de la fin qui forcément est tragique. Et non, je ne spoilie rien du tout !

Cependant, voilà ce qui m’a séduite dans Ethan Frome : je l’ai lu comme un conte de fée pour adultes, non pas au sens où il est porno, mais dans le sens où il présente une perversion du genre.
La princesse/bonne fée est là.
Le bon bûcheron rustre au grand cœur aussi.
La sorcière malveillante avec son chat : présente.
La chaumière isolée du reste du monde (genre la « petite maison dans la prairie ») est là aussi.
Du coup, avec toute cette neige et les aventures de nos héros, on se retrouve dans une atmosphère que j’ai trouvée presque magique.

J’ai aussi aimé que l’on puisse lire le roman de différents points de vue, bien qu’il soit raconté de celui d’Ethan (la version conte de fée donc) :
On a  celui de l’homme pauvre opprimé par sa femme et ses obligations sociales et paf ! on a un discours sur la pauvreté qui crée un système aliénant de dépendance.
Mais on peut aussi voir celui de l’épouse malade aigrie qui voit son mari lui échapper, et paf ! discours sur le mal-être féminin.
Sans oublier celui de la jeune fille soumise à la tyrannie de sa patronne-cousine, et boum ! critique des conditions de vie des jeunes filles, contraintes de se trouver un mari ou d’accepter des boulots minables pour pouvoir survivre.

L’histoire de l’écriture est intéressante aussi : Edith Wharton a écrit ce roman en 1911, dans une période de dépression, au moment où comme Ethan, elle était coincée entre son amant et son mari. Son médecin lui aurait conseillé l’écriture comme thérapie, et ça a donné Ethan Frome.

Roman très court, une centaine de pages, mais ô combien intéressant et riche et palpitant! Mais à ne pas lire en hiver. Dépêchez-vous, il est encore temps.
Ou alors, collez-vous à un radiateur.

PS : si Edith Wharton vous intéresse, allez jeter un œil à mon post sur Les Beaux Mariages.

Posté par celinevixen à 06:58 - De l'Amérique - Commentaires [15] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

31 octobre 2007

The Conjure Woman - Charles Chesnutt

Vous voyez Mama, dans Autant en emporte le vent ?conjure
Que je vous rafraîchisse la mémoire…
« Mamzel Scarlet’ Mamzel Scarlet’ une fem’ ça doit manger co’ un piti oiseau. Les hom’ ça n’aime pas les fem’ ave’ un trop g’and appétit. Venez que j’ vous lace mon chou. »

mammy

 

Et Prissy, vous vous rappelez Prissy ? Celle qui ne se presse pas pour trouver un médecin, alors que Melly beugle tellement un accouchement c’est pas sympa…Tenez, vous savez à qui elle me fait penser dans cette scène où elle chantonne et balance ses jupes en plein Atlanta alors que Scarlett lui hurle de se bouger les fesses?
A « la belle Dorothée » de Baudelaire :
Cependant Dorothée, forte et fière comme le soleil, s'avance dans la rue déserte, seule vivante à cette heure sous l'immense azur, et faisant sur la lumière une tache éclatante et noire.
   Elle s'avance, balançant mollement son torse si mince sur ses hanches si larges. Sa robe de soie collante, d'un ton clair et rose, tranche vivement sur les ténèbres de sa peau et moule exactement sa taille longue, son dos creux et sa gorge pointue.
(« La Belle Dorothée », Le Spleen de Paris)
On la voit autrement Prissy non ? Vraiment pas?

prissy

Tout ça pour vous dire que Mama et Prissy réunissent à elles deux les caractéristiques du « Nègre » selon quelques auteurs sudistes du 19è et du début du 20è (le but de mon propos donc). Ils forment un courant littéraire très particulier que l’on appelle la « plantation fiction « , dont les plus célèbres représentants sont Thomas Nelson Page (In Ole Virginia) et Joel Chandler Harris (Uncle Remus, His Songs and His Sayings).
Traditionnellement, ces œuvres mettent en scène un ancien esclave racontant à un public de blancs sa vie sur la plantation, sous forme de contes plaisants (« folktales ») en « negro dialect ». Naturellement, tout était beau et bon au domaine, le maître était gentil, les esclaves l’aimaient et s’amusaient comme des petits fous, même si travailler, c’est dur.
Venons-en à l’esclave en lui-même : il était gentil, joyeux, affectueux, un peu bête, paresseux, toujours prêt à faire un coup en douce. Un vrai gamin en somme. On lui donne un nom : Sambo.

A première vue, The Conjure Woman de Charles Chesnutt, publié en 1899, est dans la lignée de ces œuvres. Un ancien esclave, Julius, raconte des contes traditionnels de plantation à un couple de Nordistes (John et Annie) venu s’établir dans le Sud. Ces contes mettent plus précisément en scène la façon dont les esclaves pratiquent le vaudou. Par exemple dans « Po’ Sandy », un couple d’esclaves refuse d’être séparé. La femme transforme donc son homme en arbre et fait croire qu’il s’est échappé. Ils peuvent ainsi rester ensemble. Dans « The Goophered Grapvine », un esclave voit son apparence physique changer de concert avec la vigne : en été il est en pleine forme, en hiver il est tout décrépit. Et quand le maître décide de faire quelques petites expériences sur sa vigne, ce n’est pas beau à voir… Ces histoires sont pittoresques à souhait, hautes en couleurs et plaisent énormément au public de l’époque.

Ce pittoresque est aussi du à la langue employée par Julius, le « negro dialect ». Juste pour rigoler, je vous file quelques extraits :
“But ef you en young miss dere doan’ min’ lis’nin ter a ole nigger run on a minute er two w’ile you er restin’, I kin ‘splain to you how it all happen’“His niggers wuz bleedzd ter slabe fum daylight ter da’k, w’iles yuther folks’s didn’ hafter wuk ‘cep’n’ fum sun ter sun; en dey didn’ git no mo’ ter eat dan dey oughter, en dat de coa’ses’ kin’”

Allez, un petit dernier: “Dey could hear sump’n moanin’ en groanin’ ‘bout de kitchen in de night-time, en w’en de win’ would blow dey could hear sump’n a-hollerin’ en sweekin’ lack it wuz in great pain en’ sufferin’.”

TOUT LE BOUQUIN EST COMME CA!!!!
Je vous le dis, c’est décourageant. Surtout quand on a fait la fête après avoir fini Les Raisins de la Colère en VO. On se croit perfectly fluent en américain de la cambrousse, et tout d’un coup on tombe de haut : on n’était qu’au level 1.
Au début, on a juste envie de balancer le livre, mais comme on se rend compte que c’est bien, on s’acharne, on lit à haute voix, on compose un dictionnaire, on lit en fermant un œil et en penchant la tête à droite. A la fin, on n’a pas tout compris, mais on en est au niveau LV10 donc faut pas trop en demander.

Bon heureusement, il y a de l’anglais standard qui nous repose de temps en temps. En effet, une autre histoire cadre celles racontées par Julius, et rapporte les relations entre l’ancien esclave et le couple de Nordistes. On s’aperçoit que Julius raconte ses histoires pour escroquer ses maîtres. Par exemple, il raconte l’histoire de la maison maudite parce qu’en réalité il ne veut pas que John la détruise car il y tient ses prières. A la fin de « Mars Jeems’s Nightmare », on s’aperçoit qu’il raconte cette histoire de maître cruel pour convaincre John de réembaucher son petit-fils. Toujours cette histoire de nègre un peu gamin donc.Un rapport de force se dessine ainsi entre les deux hommes, d’autant que socialement parlant, John est en position de supériorité par rapport à Julius, étant un blanc et son patron. Son mépris est très visible, notamment dans l’attitude paternaliste qu’il adopte vis-à-vis de son employé. Franchement, on ne l’aime pas John. En plus il traite sa femme comme de la merde, ce qui n’arrange pas son cas.

On pourrait donc penser que Charles Chesnutt est raciste, nostalgique des jours du beau Sud, misogyne, aveugle aux réalités de l’esclavage, réac. Puis on nous apprend que le monsieur est noir. Oui oui, le monsieur bien WASP qui pose en première de couverture est noir en fait.

charles_chesnutt

Du coup ça change tout. A la différence de ses collègues blancs qui croyaient à fond que l’esclavage c’était le bon temps, Charles Chesnutt dénonce violemment cette période au travers des contes. Certes, on n’est pas obligé de croire qu’un homme a été transformé en arbre par sa bien-aimée, mais on peut imaginer la douleur qu’éprouvaient ces personnes à être séparées. Quand le maître fait couper l’arbre pour construire une cabane, on comprend que l’on a bâti les Etats-Unis par la souffrance et le sacrifice de vies humaines.

Charles Chesnutt dénonce également le racisme dont souffrent les noirs à la fin du XIXè siècle (qui voit le lynchage de masse) à travers la voix condescendante de John. Et on comprend que les petits coups en douce de Julius ne font pas sens par le profit matériel qu’il en tire, mais par la résistance qu’il oppose à l’oppression des blancs. Du coup le dialecte prend une certaine noblesse, comme le refus d’adopter totalement la langue des maîtres. Ce sont eux qui sont obligés de s’adapter, pas lui.

En réalité, « Sambo » n’existait pas. Il n’était qu’une pure idée conçue pour justifier l’esclavage, moralement contestable même pour les propriétaires de plantation. L’esclavage ne peut pas être un mal en soi si l’esclave est heureux et satisfait de sa condition. « Sambo » servait aussi à rassurer les maîtres, en réalité flippant comme des bêtes à la pensée d’une insurrection, et ne s’endormant jamais sans une arme à leurs côtés. Un esclave heureux ne va venir égorger qui que ce soit en pleine nuit.

Ainsi Charles Chesnutt utilise et renverse le genre de la « plantation fiction » contre les blancs eux-mêmes, sous une forme plutôt plaisante. Car ces histoires le sont. Je dois avouer que je n’ai pas pu m’empêcher d’apprécier ces contes, même si j’en avais vraiment honte.
Comme il pouvait « faire » blanc (je n'en reviens toujours pas), il ne s’est pas révélé comme auteur noir au départ, ne voulant pas influencer le jugement de ses lecteurs. Son but était qu’ils voient les réalités de l’esclavage, pas qu’ils se demandent si le livre était pas mal pour un noir ou pas. Ca n'a pas si bien marché que ça en fait, son lectorat ne voulant lire que ce qu'il avait envie de lire. On a préféré voir l'aspect pittoresque des histoires, ce qui explique la couverture originale, où l'on voit Julius rieur entouré de deux lapins.

 Je ne pense pas que The Conjure Woman existe en français. Mais je trouvais ce livre, et le concept de « plantation fiction » vraiment très intéressants, donc je voulais vous en faire profiter !

 Une dernière chose : apparemment ils n’assument toujours pas l’esclavage là en bas. On m’a raconté que lorsqu’on fait des visites guidées d’anciennes plantations, les guides ne mentionnent que le faste, les grandes fêtes, les belles robes et le teint laiteux des dames sudistes. L’esclavage ? Connaît pas.

Posté par celinevixen à 06:34 - De l'Amérique - Commentaires [15] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

03 octobre 2007

Old Indian Legends - Zitkala-Ša

Zitkala-Ša (prononcer « sha »), aussi connue sous le nom de Gertrude Simmons Bonnin, est un auteur amérindien. Elle est néezit_sha dans une réserve sioux dans le Dakota du sud en 1876, et à l’âge de huit ans, elle est envoyée dans une école quaker créée pour les indiens, comme des milliers d’autres enfants à cette époque. Faut bien ramener ces peaux rouges dans le droit chemin. C’est quoi ces coupes de barbares, ces fringues de sauvages ? On leur passe un coup de ciseaux et de peigne, on les habille à la WASP, et les voilà devenus beaux comme tout. « Tuer l’Indien et sauver l’Homme », telle est en effet la devise de Richard Henry Pratt, fondateur de la Carlisle Indian Industrial School. Il s’agit donc de détruire la culture indienne, sa langue, sa religion, ses traditions, d’une part pour civiliser le peuple rouge (l’enfer est pavé de bonnes intentions) et d’autre part pour asseoir la domination de l’homme blanc en Amérique.

C’est dans ce contexte que se comprend la mise par écrit (en anglais, la « seconde langue d’Amérique ») des contes traditionnels dakotas par Zitkala-Ša en 1901. Perpétuer sa propre culture en utilisant l’anglais est une manière pour elle d’utiliser l’arme de l’homme blanc contre lui. C’est bien de lutte dont il s’agit car ce tournant du 20è siècle voit l’affrontement sanglant entre Sioux et colonisateurs, qui donne lieu à la bataille de Little Big Horn en 1876, au massacre de Wounded Knee Creek en 1890. De tout cela Zitkala- Ša est un témoin, une survivante et une victime.

Les contes retranscrits par Zitkala-Ša sont très plaisants à lire, avec des personnages hauts en couleur. Iktomi, l’esprit malin qui trouve toujours plus malin que lui, est celui qui apparaît le plus et l’on rit de ses mésaventures. Les contes présentent également nombre d’animaux doués de parole et de conscience, des tribus indiennes, des êtres surhumains qui se cherchent des noises, le tout dans une nature sauvage et non domestiquée. Ils m’ont fait l’effet de fables, car beaucoup possèdent une morale à la fin, représentative des valeurs dakotas (dakotiennes ? dakotes ? dakotasses ?).

J’ai lu le tout de façon assez innocente, riant quand on me demandait de rire, pleurant quand on me demandait de pleurer. Je suis très bon public. C’est en lisant l’introduction après ma lecture (jamais avant malheureux ! ça gâche tout ! ce qui est le comble pour une introduction), que ça a fait tilt dans ma tête : pourquoi cette sélection de contes ? Il y en a des centaines d’autres !

On s’aperçoit en refeuilletant le livre que ces contes sont en réalité une dénonciation des agissements des colonisateurs. Les voleurs, menteurs, tricheurs, profiteurs, et surtout les meurtriers, ce sont eux. Ceux qui s’approprient un lieu qui n’est pas le leur en terrorisant les propriétaires légitimes par la démonstration de leur force, ce sont eux. Ceux qui ne sont point reconnaissants de l’hospitalité généreusement offerte et s’engraissent aux dépends de leurs hôtes, ce sont toujours eux. Déguisés en ours, en loups, en esprit malin.

Voilà le conte qui m’a le plus touchée : « Dance in a buffalo skull ». Je vais vous expliquer après pourquoi.
Ceux qui pensent ne pas maitriser l’anglais, surmontez vos angoisses ! C’est super court et vraiment pas difficile à lire. (Bon ok, je fais un résumé en bas…)

I

T was night upon the prairie. Overhead the stars were twinkling bright their red and yellow lights. The moon was young. A silvery thread among the stars, it soon drifted low beneath the horizon. Upon the ground the land was pitchy black. There are night people on the plain who love the dark. Amid the black level land they meet to frolic under the stars. Then when their sharp ears hear any strange footfalls nigh they scamper away into the deep shadows of night. There they are safely hid from all dangers, they think. Thus it was that one very black night, afar off from the edge of the level land, out of the wooded river bottom glided forth two balls of fire. They came farther and farther into the level land. They grew larger and brighter. The dark hid the body of the creature with those fiery eyes. They came on and on, just over the tops of the prairie grass. It might have been wildcat prowling low on soft, stealthy feet. Slowly but surely the terrible eyes drew nearer and nearer to the heart of the level land.
There in a huge old buffalo skull was a gay feast and dance! Tiny little field mice were singing and dancing in a circle to the boom-boom of a wee, wee drum. They were laughing and talking among themselves while their chosen singers sang loud a merry tune.
They built a small open fire within the center of their queer dance house. The light streamed out of the buffalo skull through all the curious sockets and holes.
A light on the plain in the middle of the night was an unusual thing. But so merry were the mice they did not hear the "king, king" of sleepy birds, disturbed by the unaccustomed fire.
A pack of wolves, fearing to come nigh this night fire, stood together a little distance away, and, turning their pointed noses to the stars, howled and yelped most dismally. Even the cry of the wolves was unheeded by the mice within the lighted buffalo skull.
They were feasting and dancing; they were singing and laughing--those funny little furry fellows.
All the while across the dark from out the low river bottom came that pair of fiery eyes.
Now closer and more swift, now fiercer and glaring, the eyes moved toward the buffalo skull. All unconscious of those fearful eyes, the happy mice nibbled at dried roots and venison. The singers had started another song. The drummers beat the time, turning their heads from side to side in rhythm. In a ring around the fire hopped the mice, each bouncing hard on his two hind feet. Some carried their tails over their arms, while others trailed them proudly along.
Ah, very near are those round yellow eyes! Very low to the ground they seem to creep--creep toward the buffalo skull. All of a sudden they slide into the eye-sockets of the old skull.
"Spirit of the buffalo!" squeaked a frightened mouse as he jumped out from a hole in the back part of the skull.
"A cat! a cat!" cried other mice as they scrambled out of holes both large and snug. Noiseless they ran away into the dark.

Le résumé tant promis: C’est la nuit. Une ribambelle de souris fait la fête autour d’un feu dans un crâne de bison (et pourquoi pas ?), se pensant à l’abri de tout danger. Elles ne voient pas le chat qui se cache non loin de là, près de la rivière. Celui-ci surgit brusquement, interrompant les festivités, contraignant les souris à s’enfuir. Fin.

Quand je l’ai lu, j’ai trouvé ce conte étrange. Il est très court, l’histoire tient en deux lignes (ok, en quatre quand c’est moi qui raconte, mais vous me connaissez, j’aime bien m’étaler), on sent un certain malaise. Cette fête endiablée est angoissante, on y sent une urgence. La présence du chat, dont on ne voit que les yeux enflammés, est très inquiétante. Et ça se finit un peu en queue de poisson.

En réalité, il faut connaître l’histoire du massacre de Wounded Knee Creek de 1890 pour y voir plus clair (merci l’intro). A cette époque, une danse devenait populaire chez les Sioux : la « Ghost dance ». On croit qu’en l’exécutant, la population de bisons (animal sacré chez les Sioux) et d’indiens massacrée reviendrait à la vie, que l’homme blanc repartirait chez lui et que les terres seraient retournées aux indiens. Cette danse exprime la nostalgie du passé et la rejection des colonisateurs. Craignant qu’elle ne représente une menace effective, les autorités font assassiner Sitting Bull, le chef des Sioux, et font massacrer trois cents indiens sans armes à Wounded Knee Creek. En passant, on l’a longtemps fait passer pour une bataille, mais depuis quelques décennies, elle est véritablement reconnue comme massacre.

Ainsi l’histoire « dance in a buffalo skull » prend tout son sens. Les souris sans défense qui dansent en cachette dans un crâne de bison sont les « ghost dancers ». Le chat est bien entendu le colonisateur, et ses « two balls of fire » sont en réalité des coups de feu mettant fin à la fête. Et on y reconnaît la rivière de Wounded Knee Creek (le mot « creek » étant un synonyme pour « river » en anglais américain.)

Les contes sont au final l’histoire de la tragique rencontre de l’homme blanc et l’indien. Par leurs fins souvent heureuses, ils semblent représenter une lueur d’espoir chez ce peuple à la culture décimée. Malheureusement, un siècle après la retranscription de ces contes, il ne semble pas que leur condition se soit beaucoup améliorée.

Je sais que ce post fait un peu cours magistral, mais cette histoire et ces contes m’ont tellement touchée que je voulais vous en faire profiter si vous ne connaissiez pas déjà. Malheureusement, il me semble que les contes ne sont pas traduits en français. J’ai l’édition anglaise en Pingouin, présentée sous le titre American Indian Stories, Legends and Other Writings, qui contient encore d’autres écrits de type autobiographique.

Je m’arrête d’écrire tout de suite.

Posté par celinevixen à 06:36 - De l'Amérique - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

26 septembre 2007

Une Renarde et Beigbéder

Les gens, parmi ceux d'entre vous qui ont lu Windows on the World de Frédéric Beigbéder, sur le 11 septembre, combien se souviennent de LA scène de fin? Tous je parie.
Je veux évidemment parler du moment où les tours s'effondrent et où un couple fait furieusement l'amour pour la dernière fois, au vu et au su de tous : une vision de fin du monde.
Rappelez-vous: la description de cette scène est très minutieuse, s'étale sur pas mal de page, et est extrêmement crue. Faite pour choquer et pour marquer les mémoires.

Tout ça pour en venir où? Tenez-vous bien.

CETTE SCENE A DISPARU DE L'EDITION AMERICAINE!
remplacée par un pudique et très bégueule "Et ils s'embrassèrent", ou quelque chose de ce goût là (selon mes informateurs).

D'où ils se permettent de tronquer l'oeuvre d'un auteur? Je dis bien "tronquer", je pourrais même dire "passer à la tronçonneuse", car c'est bien de plusieurs pages dont il s'agit.
C'est pour ne pas choquer nos amis états-uniens j'imagine. Mais qui sont-ils pour décider ce qu'on peut lire ou ne pas lire? Comment peuvent-ils faire ce choix à la place du lecteur? Parce que là je pense à de nombreux écrivains américains n'ayant pas froid aux yeux ni ailleurs : Henry Miller, Anais Nin, Philip Roth, Walt Whitman... et ils passent très bien.

Peut-être estimaient-ils que cette scène nous détournait (et comment!) de l'événement principal qui est l'effondrement des Tours. Et ont donc décidé de réécrire l'histoire, qui prend ainsi un éclairage tout différent, abandonnant les contingences du particulier pour se placer à une plus petite échelle. Ceci explique peut-être cela.

Je cherche d'autres raisons, mais je pense qu'aucune ne sera assez bonne pour justifier cette censure.
09/11 est considéré comme limite "sacré" ce qui explique qu'on ne veuille pas le souiller. Un couple faisant l'amour ternit l'image immaculée des victimes des terroristes et serait donc un manque de respect à leur égard. Mais cette image est un deni de ce qui est humain à mon sens.

Rendre la littérature aussi aseptisée que leur nourriture? Faudrait y réfléchir à deux fois, vu le goût de leurs yaourts.


Edit de 17h30: comme le dit Erzébeth, et je suis complètement d'accord avec elle, ça peut se comprendre que cela puisse les choquer, vu le traumatisme qu'a été le 09/11 pour eux, mais dans ce cas on ne publie pas. On ne peut pas réécrire le livre de quelqu'un à sa place.

Posté par celinevixen à 15:53 - De l'Amérique - Commentaires [25] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

19 septembre 2007

The Yellow Wallpaper - Charlotte Perkins Gilman

J'ai fait une belle découverte aujourd'hui, celle de la nouvelle de Charlotte Perkins Gilman: "The Yellow Wallpaper". Jamais entendu parler avant, alors qu'elle est censée être un classique de la littérature américaine du 19è. Je suis une mauvaise angliciste.
En tout cas, voilà comment mon initiation à cet auteur s'est déroulée. J'ai d'abord consciencieusement lu une biographie.

Charlotte Perkins Gilman est considérée comme une des féministes les plus importantes aux Etats Unis au tournant du 20è siècle. Elle a produit une oeuvre très riche sur le rôle de la femme dans nos sociétés. Ainsi, "The Yellow Wallpaper" dénonce le traitement médical des femmes "hystériques", qui consiste en une isolation et une oisiveté absolues. Mme Gilman a en effet gardé le très mauvais souvenir de sa dépression post-natale, déjà pas sympa en soi, qui s'est doublée d'une "cure de repos" s'apparentant à de la séquestration. C'est d'ailleurs pour ça qu'un des titres français de "The Yellow Wallpaper" est "La séquestrée". Dans sa nouvelle, Charlotte Perkins Gilman règle son compte au médecin qui s'est chargée de son cas, le Dr S.Weir Mitchell, éminent spécialiste des nerfs, qu'elle nomme et dénonce au travers de la narratrice. Oui je sais, il a le même nom que l'acteur qui joue Haywire dans "Prison Break". C'est merveilleux la correspondance entre les oeuvres parfois.

180px_Silas_Weir_Mitchell   

250px_Pb_haywire



<-- Silas Weir Mitchell                                                  Silas Weir Mitchell -->

Je disais donc, spécialiste des nerfs. A ce propos, saviez-vous que l'hystérie vient du mot grec "hystera" qui signifie "utérus"? Ca aussi j'ai découvert aujourd'hui - quelle journée! - et bouillante d'indignation, portée par les ailes du Féminisme, je suis allée faire quelques recherches là dessus. En réalité, l'hystérie se manifeste de façon plus visible chez les femmes, car elle exprime le profond malaise qu'elles peuvent ressentir dans certaines sociétés, où elles sont sujettes à des valeurs patriarchales oppressantes. Et ça tombe bien puisque notre auteur et son héroïne se trouvent justement dans une telle société, où l'on considère la femme comme une pauvre petite chose fragile incapable d'action et surtout de pensée rationnelle. En effet, elle met sa santé gravement en danger si elle réfléchit trop, car son cerveau n'est pas capable de tenir le choc. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est le professeur Silas Weir Mitchell. (à gauche donc)

"The Yellow Wallpaper" est donc la chute dans la folie d'une femme écrivain, lentement détruite par le zèle de son mari à faire respecter les préceptes de la médecine: pas bouger - pas parler - pas penser.

Après avoir lu ces informations sur l'auteur et le contexte de son écriture, j'étais fin prête pour lire la nouvelle.

Pour ceux qui savent lire en anglais, allez par ici! Et pour ceux qui ne maitrisent pas trop, essayez quand même, ce n'est pas de l'anglais difficile et le texte est court. Je suis désolée, je n'ai pas réussi à trouver une version en français...

Le pitch: La narratrice, qui n'est jamais nommée, est sommée de prendre quelques semaines de repos pour cause de dépression post-parentale. Son époux et elle trouvent une maison de campagne à louer pour ce laps de temps.

La maison est très isolée, éloignée de la route, à cinq bons kilomètres du village. C'est un endroit merveilleux ! Évoquant ces descriptions littéraires de paysages anglais, avec leurs innombrables petites maisons encloses de haies et de murets, fermés de petits portails, abritant toute une population de jardiniers et de gens du peuple.
Et le jardin ! Un véritable enchantement !
Vaste et ombragé, parcouru d'allées ourlées de buis et où l'on peut s'asseoir sous des treilles lourdes de grappes.
Jadis, il y avait des serres, elles sont aujourd'hui détruites.
Il a dû y avoir un conflit entre héritiers ; en tout cas, les lieux sont désertés depuis des années.
J'ai bien peur que ma fantomanie en soit quelque peu déçue, mais tant pis - il y a quelque chose d'étrange dans cette maison - je le sens.
Je l'ai même dit à John par une nuit de lune, mais il m'a répondu que ce que je sentais, c'était un courant d'air et il a fermé la fenêtre.
J'ai quelquefois des accès de colère irraisonnée contre John. Je suis sûre qu'autrefois je n'étais pas aussi sensible... Ce doit être ma nervosité.
Mais John dit qu'à me vouloir nerveuse je vais finir par perdre la maîtrise que j'ai sur moi ; et je m'efforce de me contrôler - au moins devant lui, ce qui me fatigue beaucoup.
Je n'aime pas du tout notre chambre. J'en voulais une au rez-de-chaussée, ouvrant sur la véranda, avec une fenêtre couverte de roses et tendue d'un merveilleux chintz vieux style ! Mais John n'a rien voulu savoir.


Le couple se retrouve donc au dernier étage de la maison, dans ce qui était auparavant une chambre d'enfant. Cauchemardesque. Il y a des barres aux fenêtres, un lit cloué au sol, des anneaux incrustés dans le mur (on dirait un donjon sm...........). Et surtout, le papier peint est d'un jaune repoussant, orné d'un motif irrégulier et doté d'une odeur jaune répugnante. Une version dégradée de la tour d'ivoire de l'artiste en somme.
L'auteur-narratrice ici n'a pas le droit d'exercer son art. Son récit clandestin en souffre: dans la forme, car il y a de nombreuses interruptions-ellipses, mais aussi dans le style. On dirait qu'elle tient à s'exprimer le plus possible dans un temps limité. On sent l'urgence. J'ai eu l'impression qu'elle mitraillait ses mots.

Puisqu'elle ne peut pas écrire à sa guise, elle projette son imagination et sa douleur sur le papier peint jaune de sa chambre, et commence à y voir des formes humaines monstrueuses constamment en mouvement. Ce qui m'est apparu sont les corps torturés de Francis Bacon. 
bacon
Petit à petit, elle devient obsédée par ce jaune, ces figures, l'odeur du papier, jusqu'à y discerner la présence d'une femme de l'autre côté.

Je vous laisse découvrir la suite!





Je vous dit juste que Gilman s'est fait refuser sa nouvelle par le premier éditeur auquel elle s'est adressé, celui-ci trouvant l'histoire trop horrible.

J'ai donc été séduite par Gilman, et je vous recommande cette lecture à tous, si vous ne la connaissez pas encore. Cela dit, apprendre qu'elle était raciste, et que la couleur jaune avait un sens bien précis de ce point de vue là m'a un peu refroidie. (C'est vers 1882 qu'on interdit aux Etats Unis toute émigration venue de Chine.)

Et c'est là que l'on va invoquer l'ami Proust et sa belle distinction entre le "moi social" et le "moi créatif" de l'écrivain - qui rend service à pas mal d'artistes soit dit en passant.




 

Posté par celinevixen à 06:57 - De l'Amérique - Commentaires [13] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

09 septembre 2007

La renarde fait la teuf.

Vendredi soir, j'ai été à ma première grosse fête sur le campus. Il s'agissait du Fall Ball, autrement dit le bal de la rentrée.
J'étais un peu déstabilisée: qu'est-ce qu'ils ont fait de leurs shorts en pilou? et de leurs T-shirts aux couleurs de l'université? C'étaient des ladies et des gentlemen qui traversaient le campus à 23h pour se rendre au gymnase, métamorphosé en night-club pour l'occasion.
Pour ma part, j'ai essayé de m'habiller aussi élégamment que possible, mais je ne pouvais pas rivaliser avec les robes fourreaux, les bustiers et les talons aiguilles de ces dames. Mais au moins, mes seins à moi n'essayaient pas de se faire la malle. Héhé.

Arrivée sur place, j'ai stoppé net devant le spectacle de cette foule immense qui s'affairait aux portes du gymnase. Ils étaient au moins 1000 et il y en avait déjà le double à l'intérieur. Avec toute cette agitation, on a eu des Cendrillons.
On n'était pas seuls: à l'extérieur se trouvaient
- les flics
- les pompiers
- une baraque à pizza

Dans la queue, plusieurs étaient déjà malades, titubants, complètement ivres. Comme l'alcool était interdit à l'intérieur, à cause de la présence des mineurs (ici la majorité est à 21 ans, ce qui exclue les trois quarts de l'université), la plupart ont eu la bonne idée de jouer à qui boira le plus avant de venir, lors de ce qu'ils appellent les "pregames" (autrement dit les échauffements). La plupart sont des Freshmen, des premières années donc, qui goûtent pour la première fois les voluptés de la débauche et de la luxure, et qui ne connaissent pas leurs limites. Ce soir là, trois élèves ont attéri à l'hôpital du campus.

Une fois à l'intérieur, on vérifie au moins trois fois ta carte d'étudiant, pour s'assurer que tu étudies bien à Tufts. On fouille aussi ton sac, pour vérifier que tu ne transportes pas d'alcool clandestinement, et la fête peut commencer. En réalité, ils se donnent complètement dès les premières minutes, avec de la techno et du hip hop en fond et à fond. Comme la police vire tout le monde à 1h du matin, il s'agit d'en profiter et de se donner en spectacle le plus possible, là, tout de suite. Ex: des simulations de fornication. Soit dit en passant, ils ont pas mal d'imagination, j'ai appris plein de choses ce soir là.
Dans le même esprit, un mec a supplié à genoux, en hurlant, une amie à moi de le gifler. Elle a fini par s'exécuter. Ca a résonné bien fort.

Cela m'a à la fois amusée et choquée. Votre humble servante n'est pas très rigolote vous savez. En tout cas je me suis sentie extérieure à tout ce cirque. J'étais spectatrice de ce tableau de la vie moderne, devenue pur pour-soi au regard distancié, conceptualisateur et un rien condescendant.

Je ne suis donc pas poète, selon la définition de Baudelaire ("Les Foules" Le Spleen de Paris)(ben oui, c'est un blog de littérature, vous avez cru que c'était la fête?):
Il n'est pas donné à chacun de prendre un bain de multitude: jouir de la foule est un art; et celui-là seul peut faire, aux dépens du genre humain, une ribote de vitalité, à qui une fée a insufflé dans son berceau le goût du travestissement et du masque, la haine du domicile et la passion du voyage.
   Multitude, solitude: termes égaux et convertibles pour le poète actif et fécond. Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas non plus être seul dans une foule affairée.
   Le poète jouit de cet incomparable privilège, qu'il peut à sa guise être lui-même et autrui. Comme ces âmes errantes qui cherchent un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun. Pour lui seul, tout est vacant; et si de certaines places paraissent lui êtres fermées, c'est qu'à ses yeux elles ne valent pas la peine d'être visitées.
   Le promeneur solitaire et pensif tire une singulière ivresse de cette universelle communion. Celui-là qui épouse facilement la foule connaît des jouissances fiévreuses, dont seront éternellement privé l'égoïste, fermé comme un coffre, et le paresseux, interné comme un mollusque. Il adopte comme siennes toutes les professions, toutes les joies et toutes les misères que la circonstance lui présente.
   Ce que les hommes nomment amour est bien petit, bien restreint et bien faible, comparé à cette ineffable orgie, à cette sainte prostitution de l'âme qui se donne tout entière, poésie et charité, à l'imprévu qui se montre, à l'inconnu qui passe.
   Il est bon d'apprendre quelquefois aux heureux de ce monde, ne fût-ce que pour humilier un instant leur sot orgueil, qu'il est des bonheurs supérieurs au leur, plus vastes et plus raffinés. Les fondateurs de colonies, les pasteurs de peuples, les prêtres missionnaires exilés au bout du monde, connaissent sans doute quelque chose de ces mystérieuses ivresses; et, au sein de la vaste famille que leur génie s'est faite, ils doivent rire quelquefois de ceux qui les plaignent pour leur fortune si agitée et pour leur vie si chaste.

Ps: l'après-soirée en revanche valait le détour. Je n'ai pas perdu ma nuit.

Edit du 10/09: A tous ceux qui spéculent sur ma nuit de vendredi à samedi, je leur dis: "L'imagination est la reine des facultés".

Posté par celinevixen à 20:08 - De l'Amérique - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

05 septembre 2007

La renarde va au supermarché.

Hier, lundi 3 septembre 2007, je suis allée au supermarché.

Mais si, ça vaut la peine d'écrire un post dessus...

Pour commencer, sachez que j'ai fait mes courses de 23h à 1h du matin.
Ce n'est pas fini. On était le premier lundi de septembre, qui est un jour férié aux Etats Unis.
Ce n'est toujours pas fini. C'était "Labour Day" ou "La Fête du travail" (le 1er mai, ce serait trop simple).

Le "Target Extravaganza" est organisé chaque année pour les étudiants de première année de Tufts University. Il s'agit d'une sortie au supermarché organisée par l'université, afin que tous ces petits jeunes puissent aménager leur chambre et dépenser l'argent de leurs parents. D'où l'horaire un peu fou: le supermarché leur est réservé pendant trois heures après l'heure ordinaire de fermeture, et seuls les élèves de Tufts peuvent y effectuer leurs achats. Autant de petits Madonnas.
La chose est assez bien faite: des navettes les y emmènent, et en attendant d'y arriver, Pizza Hut les approvisionne généreusement et à titre gracieux en sodas et pizzas.

Une fois sur place, ils sont les rois du supermarché, ils peuvent même faire des courses de caddies s'ils veulent. Et ils veulent.
On peut effectivement parler de royaume, car avec la quantité et la variété de produits qu'ils proposent, on peut facilement vivre en autarcie pendant quelques semaines.

Pour les remercier de leur visite, la maison leur offre deux-trois babioles. Là ça consistait en un "laundry bag" (sac à linge), un T-Shirt Monsieur Bonhomme ("Mr Men and Little Miss") et du Fébrèze.

Ils sont fin prêts pour leur premier jour de cours.

Je ne vous cache pas que je suis ravie de mes achats, qui rendent ma chambre et  mes ablutions agréables à  vivre.  Mais je dois vous avouer que j'ai bien eu peur. 
En effet, je ne suis pas une "first year student" (mais une "exchange student"), et je n'étais donc pas destinée à effectuer cette sortie. Seulement, comme vous le savez sans doute, une renarde c'est rusé. Et en l'occurence, ça a des amis haut placés - dans l'équipe des organisateurs de la sortie en question par exemple. Des amis qui peuvent lui prêter un affreux t-shirt jaune affirmant de façon éhontée qu'elle fait bien partie des "Host advisors" - même si personne ne l'a jamais vue avant.

Je vous l'avoue, j'ai grugé, moi, la bonne citoyenne respectueuse des lois n'ayant même jamais fraudé dans le métro. Oui, je n'ai pas peur de l'affirmer devant vous tous - maintenant que 24h se sont écoulées.
C'est seule que j'ai peur, seule, la nuit, face à la noirceur de mon âme.

Posté par celinevixen à 08:00 - De l'Amérique - Commentaires [13] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

13 juillet 2007

Poèmes (Poems) - Edgar Allan Poe *

Poe, c’est mon écrivain fétiche depuis des années. Je lisais ses contes avec de délicieux frissons quand j’étais petite et ses poèmes me faisaient entrer dans des périodes de transe ecstatiques inquiétantes.depuis l’âge de quinze ans. Dis comme ça, ça fait très fan de Mylène Farmer, ou gothique en pleine puberté, mais j’assume.
Voilà mon poème  coup de foudre.
Annabel Lee.
IT was many and many a year ago,
     In a kingdom by the sea,
That a maiden there lived whom you may know
     By the name of ANNABEL LEE;
And this maiden she lived with no other thought
     Than to love and be loved by me.

I was a child and she was a child,
     In this kingdom by the sea:
But we loved with a love that was more than love —
     I and my ANNABEL LEE ;
With a love that the winged seraphs of heaven
     Coveted her and me.

And this was the reason that, long ago,
     In this kingdom by the sea,
A wind blew out of a cloud, chilling
     My beautiful ANNABEL LEE;
So that her highborn kinsman came
     And bore her away from me,
To shut her up in a sepulchre
     In this kingdom by the sea.

The angels, not half so happy in heaven,
     Went envying her and me —
Yes ! — that was the reason (as all men know,
     In this kingdom by the sea)
That the wind came out of the cloud by night,
     Chilling and killing my ANNABEL LEE.

But our love it was stronger by far than the love
     Of those who were older than we —
     Of many far wiser than we —
And neither the angels in heaven above,
     Nor the demons down under the sea,
Can ever dissever my soul from the soul
     Of the beautiful ANNABEL LEE:

For the moon never beams, without bringing me dreams
     Of the beautiful ANNABEL LEE;
And the stars never rise, but I feel the bright eyes
     Of the beautiful ANNABEL LEE;
And so, all the night-tide, I lie down by the side
Of my darling — my darling — my life and my bride,
     In her sepulchre there by the sea,
     In her tomb by the sounding sea.

Voilà ce que ça donne dans la traduction de Mallarmé

Il y a mainte et mainte année, dans un royaume près de la mer, vivait une jeune fille, que vous pouvez connaître par son nom d'ANNABEL LEE : et cette jeune fille ne vivait avec aucune autre pensée que d'aimer et d'être aimée de moi.

J'étais un enfant, et elle était un enfant dans ce royaume près de la mer ; mais nous nous aimions d'un amour qui était plus que l'amour, - moi et mon ANNABEL LEE ; d'un amour que les séraphins ailés des cieux convoitaient, à elle et à moi.

Et ce fut la raison que, il y a longtemps, - un vent souffla d'un nuage, glacant ma belle ANNABEL LEE ; de sorte que ses proches de haute lignée vinrent, et me l'enlevèrent, pour l'enfermer dans un sépulcre, en ce royaume près de la mer.

Les anges, pas à moitié si heureux aux cieux, vinrent, nous enviant, elle et moi - Oui ! ce fut la raison (comme tous les hommes le savent dans ce royaume près de la mer) pourquoi le vent sortit du nuage la nuit, glaçant et tuant mon ANNABEL LEE.

Car la lune jamais ne rayonne sans m'apporter des songes de la belle ANNABEL LEE ; et les étoiles jamais ne se lèvent que je ne sente les brillants yeux de la belle ANNABEL LEE ; et ainsi, toute l'heure de la nuit, je repose à côté de ma chérie, - de ma chérie, - ma vie et mon épousée, dans ce sépulcre près de la mer, dans sa tombe près de la bruyante mer.

Mais, pour notre amour, il était plus fort de tout un monde que l'amour de ceux plus âgés que
nous ; - de plusieurs de tout un monde plus sages que nous, - et ni les anges là-haut dans les cieux, - ni les démons sous la mer ne peuvent jamais disjoindre mon âme de l'âme de la très-belle ANNABEL LEE.


J’ai été d’emblée extrêmement séduite par ce poème, pour les mêmes raisons qui m’ont poussée à lire le reste des poèmes et à en faire un sujet d’étude (car malgré le non-dit persistant, il s’agit de mon mémoire de M1).
C’est en posant un regard critique sur cette oeuvre que j’ai réussi à formuler ce qui m’attirait chez Poe: la BEAUTE ETRANGE de sa poésie.
Forcément, on fait le lien avec Baudelaire: “le Beau est toujours bizarre”, et ce n’est pas un hasard. Baudelaire était en effet un immense admirateur de Poe qu’il a introduit en France via la traduction des contes – c’est Mallarmé qui s’est occupé des poèmes, Baudelaire n’ayant pas eu le temps de le faire. Bien qu’ils ne se soient jamais rencontrés, Baudelaire a toujours déclaré ressentir des affinités très fortes avec son “frère américain”, qu’il appelait aussi “le Poète”. La fascination de Baudelaire pour Poe était telle qu’il semble qu’un regard distancié était impossible, vu la pauvreté de l’analyse critique qu’il a produite. En revanche, les contes sont magnifiquement bien traduits, au point que certaines éditions complètes de Baudelaire les incluent dans son oeuvre et au point que certains affirment que la traduction est plus belle que l’oeuvre originale. Moi je dis: ce n’est pas la fête non plus. Baudelaire a également traduit quelques poémes (ceux des contes et “le Corbeau”), et je trouve qu’il s’en sort bien mieux que Mallarmé, qui fait du Mallarmé, c’est-à dire de l’hermétique et de l’alambiqué.
Si je vous parle de Baudelaire, c’est parce que c’est grâce à lui que Poe est reconnu aujourd’hui. Dans le monde anglophone, il était (et est toujours) considéré comme un poète de pacotille, un romantique du dimanche. Il ne faut pas avoir le coeur sensible quand on lit ce que Whitman, T.S Eliot, A.Huxley pensent de lui. Ne parlons même pas des critiques. Poète maudit, on peut le dire, sa vie ferait un bon film.

Voilà ce qui a séduit les français (dont votre très humble servante) et horripilé le monde anglophone.
-    La musique de Poe a une qualité hypnotique, incantatoire. Il use beaucoup de refrains, les mêmes sons étranges reviennent de façon très séduisante. L’on se perd, littéralement sous le charme de cette harmonie sonore.
En revanche les anglophones trouvent celà trop facile et artificiel.

-    Les thèmes évoqués sont inquiétants: le même schéma revient souvent, c’est-à-dire le deuil à la première personne d’un homme ayant perdu sa jeune aimée et en rêvant de façon obsessionnelle. On ne peut que penser à la douleur de Poe à la mort précoce de sa femme-enfant, Virginia, qu’il a épousée alors qu’elle n’avait que treize ans. On navigue donc souvent dans le paysage mental de cet homme, qui ressemble à un Turner de cauchemar. La Mort allégorisée y est très présente, ainsi que des créatures surnaturelles empruntées à l’univers chrétien mais perverties. Et l’on entrevoit parfois le corps pétrifié dans sa beauté de l’aimée. Et tous ces êtres n’évoluent jamais sous la lumière naturelle du soleil, mais sous la lueur froide de la Lune. Rien n’évoque le monde humain qui est au contraire rejeté en faveur du monde crée par l’Imagination, cette “Reine des facultés”.
Mais pour les anglophones, ce monde est juste bon pour faire peur aux enfants.

-    Le plus inquiétant et donc fascinant est pour moi l’artificialité et l’altérité absolues de cet univers, y compris des sentiments de celui qui dit “je”. Celui-ci n’est en rien humain car en réalité se délectant de sa propre douleur Sa souffrance n’est pas sincère mais sert à déployer la beauté du sentiment mélancolique qui semble être le sien. L’univers de Poe apparait donc comme purement esthétique.
Là encore, reproche de l’artificialité.

C’est cette beauté étrange qui a été le point de départ de mon travail sur Poe, car c’est ce qui m’a fascinée en lui dès le début.
Je pourrais vous communiquer la suite de mes recherches et mes conclusions, comme quoi cette artificialité dans son harmonie fait de la poésie de Poe l’oeuvre d’art absolue et que cette création poétique vaut comme dévoilement de la création divine, révélant ainsi le poète comme prophète.
Je pourrais vous dire comment, en suscitant le sentiment du Sublime chez le lecteur, le poète parvient à lui faire parvenir une idée de ce qui est plus grand que lui car tel est le but de l’art.
Je pourrais vous dire pourquoi Baudelaire avait raison d’appeler Poe, “le Poète”.
Je pourrais continuer à utiliser plein de mots abstraits et fumeux qui parlent si peu dans ce contexte pour ceux qui ne sont pas moi, ni ma directrice, ou simplement qui n’ont pas lu mon travail.
En parlant de mots abstraits, je pourrais vous parler de mon calvaire en lisant “Eureka”, conception de l’univers selon Poe en des termes scientifico-poétiques et en trop de pages. “Eureka” certes, car cet ouvrage a sauvé mon mémoire, mais ô combien ennuyeux.
Je pourrais vous dire plein de choses encore.

Mais je ne le ferai pas, car ce serait vraiment trop chiant, comme tout travail de recherche qui se respecte, et le but est quand même que vous alliez lire du Poe (et que vous reveniez chez moi, soyons honnêtes).
Si vous revenez en aimant Poe, mon coeur de Renarde sera illuminé de joie.

Je laisse le mot de la fin à Mallarmé (que pourtant j’ai souvent envie de balancer) qui a écrit ce très beau poème en hommage à Poe.

Le tombeau d'Edgar Poe
Tel qu'en Lui-même enfin l'éternité le change,
Le Poète suscite avec un glaive nu
Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu
Que la mort triomphait dans cette voix étrange !

Eux, comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'ange
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu,
Proclamèrent très haut le sortilège bu
Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange.

Du sol et de la nue hostiles, ô grief !
Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief
Dont la tombe de Poe éblouissante s'orne

Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur
Que ce granit du moins montre à jamais sa borne
Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur.

ps : je vous indique mes poêmes préférés, puisque je trouve qu’ils ne sont pas tous de beauté égale:
Annabel Lee,
The Bells (Les cloches),
Bridal Ballad (Ballade de noce), 
The City in the Sea (La Cité en la mer),
The Coliseum (Le Colisée),
The Conqueror Worm (Le vers vainqueur),
A Dream within a Dream (Un rêve dans un rêve),
Dream-Land (Terre de songe),
Eldorado,
Eulalie,
Fairy-Land (Féerie),
For Annie (Pour Annie),
The Happiest Day (Stances : « La journée la plus heureuse... »),
The Haunted Palace (Le Palais hanté),
Lenore,
A Paean,
The Raven (Le Corbeau),
The Sleeper (La Dormeuse),
To Helen 1 (Stances à Hélène),
To Helen 2 (A Hélène), 
To one in Paradise (A quelqu’un au Paradis),
Ulalume,
The Valley of Unrest, (La Vallée de l’inquiétude)

vous pouvez les trouver sur les sites suivants :
- http://www.chez.com/damienbe/poe.htm#r58 (en français)
- http://www.eapoe.org/works/poems/index.htm (en anglais)

Posté par celinevixen à 14:58 - De l'Amérique - Commentaires [14] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

05 avril 2007

Le choix de Sophie (Sophie's choice) - William Styron

J’étais tranquillement à la bibliothèque, en train de lire en diagonale mon bouquin de théorie littéraire et de m’ennuyer ferme,sophie quand mon regard papillon se posa sur lui.

« Ces consensus, comme la langue, comme le style, oh tiens Le Choix de Sophie, … se dégagent sous la forme d’agrégats de préférences individuelles avant de devenir des ah oui c’est un film avec Meryl Streep, même que c’est à Auschwitz et qu’elle doit choisir entre…euh…  normes par l’intermédiaire des institutions : l’école, l’édition, le marché. Mais « les œuvres d’art, comme Goodman ah tiens, toujours pas vu Le Diable s’habille en Prada le rappelait, ne sont pas des chevaux de course, j’y vais pour le bien de mon blog, mes lecteurs me seront reconnaissants de leur parler d’un auteur toujours vivant pour une fois, c’est beau l’altruisme le but primordial n’est pas de désigner un vainqueur » (Goodman 1976, p. 261-262). La valeur littéraire bon je finis le chapitre et j’y vais ne peut pas être fondée théoriquement : c’est une limite de la théorie, non de la littérature. » oh! Fini ! Déjà ?

Ainsi je suis allée contre mes principes, et j’ai emprunté un roman à la bibliothèque. Pourquoi je ne fais jamais ça ? Parce que je déteste lire sous la pression. Je lis lentement et deux semaines pour lire un pavé de 1000 pages, c’est au dessus de mes forces. En plus, j’aime bien garder le livre avec moi. Il est devenu un peu mon pote, je me suis habituée à lui, je le flatte de temps à autre et le regarde avec un air sentimental, je ne veux pas le laisser partir. Là, je l’ai rendu ce matin, et il me manque déjà. Je vais pleurer.

Comme ça fait du bien de parler, c’est ce que je vais faire. Tout de suite.

Pitch : C’est l’histoire d’un mec, surnommé Stingo, qui devient l’ami du couple habitant juste au-dessus de chez lui. Au début il ne les supporte pas : ou ils s’engueulent, ou ils font l’amour avec beaucoup d’entrain juste au dessus de sa tête. Seulement un jour il rencontre Sophie, il en tombe amoureux, et il leur passe tout. Sophie, Nathan et Stingo deviennent alors les meilleurs amis du monde, même si leurs moments heureux sont perturbés par les crises de colère de Nathan. Sophie et Stingo se rapprochent. Elle lui dévoile peu à peu son passé de prisonnière des camps à Auschwitz.
Donc en gros, c’est l’histoire de Stingo qui raconte l’histoire de Sophie.

Je ne sais pas trop quoi penser de ce livre. Il me fait pas mal cogiter puisque je n’ai jamais lu une histoire sur les camps de ce style là.

        Tout d’abord, on ne sait pas si c’est une histoire vraie. En effet, il y a des éléments autobiographiques dans le livre (par exemple, Stingo pense écrire la vie de Nat Turner, et The confessions of Nat Turner est un livre de William Styron), mais le livre n’est pas présenté comme une autobiographie.
Ainsi on peut se demander si Sophie a existé et lui a raconté son histoire, ou si l’auteur s’est extrêmement bien documenté pour imaginer cette jeune rescapée des camps. Je sais qu’après Jorge Semprun (L’écriture ou la vie) on est d’accord pour dire que la fiction est un autre moyen d’approcher l’horreur, car l’art a la capacité de transmission (même partielle) de l’expérience. Mais bon, c’est quand même perturbant de ne pas savoir, même si au final ça ne change pas grand-chose je pense. J’ai été aussi émue par Sophie que par Primo Levi, Jorge Semprun ou Elie Wiesel, bien que d’une façon différente. Sophie me paraissait réelle, avec ses faiblesses et ses fautes de grammaire.

        Deuxième point de perturbation : c’est l’histoire de quelqu’un racontant l’histoire de quelqu’un d’autre. D’une part, le discours est filtré et complètement subjectif : n’oublions pas que le narrateur est amoureux !
Et d’autre part le discours d’origine n’est pas totalement digne de confiance. On en est donc au troisième degré de la vérité ! Qu’est-ce que le lecteur peut encore croire ? Parce que la petite Sophie, elle dit un truc, puis « c’est pas vrai ce que j’ai dit en fait donc voilà la vérité vraie », ou encore « ah tiens j’ai oublié de te dire un truc absolument capital pour comprendre mon histoire ». Ainsi, le livre entier est une tentative de la part du narrateur mais aussi du lecteur pour comprendre ce mystère qu’est Sophie, dont on n’a pas accès aux pensées, mais seulement à la voix, et qui nous demeure donc étrangère. J’ai eu l’impression, en lisant, d’essayer de reconstituer un puzzle, avec parfois les pièces d’un autre puzzle ! Ceci est très intéressant, puisque cela relate l’expérience des proches des survivants (comme dans Maus).

        Troisième point de perturbement : l’histoire de Sophie en elle-même est absolument terrible. Seulement Sophie nous est présentée comme ayant eu beaucoup de chance tout du long de son expérience des camps. Elle s’estimait pas trop mal lotie (rien que par le fait qu’elle ait passé la sélection, qu’elle ne soit pas juive, seulement polonaise, mais pas seulement)! Du coup, on relativise beaucoup de choses.

        Quatrième point de perturbité : comment est-ce possible que tant de mondes soient contenus en un seul ? Le 1er avril 1943 (comment j’ai retenu ça moi ?), Sophie est arrivée sur le quai d’Auschwitz, et Stingo mangeait des bananes en parlant de football américain à son père. Et là, le 5 avril 2007, Céline est en train d’écrire son article et des gens sont en train de mourir au Darfour.

        Cinquième point de perturbition : en parallèle du récit de Sophie, se déroule une autre histoire riche en rebondissements, presque indépendante du récit de Sophie, et c’est là que ça me dérange. J’ai eu l’impression que les deux récits avaient autant d’importance l’un que l’autre. C’est trop. L’auteur (et non le narrateur) a-t-il eu raison de faire ce choix ? Peut-on parler de l’odeur des morts de Birkenau, puis des émois érotiques fort peu subtils du jeune Stingo ? C’est peut-être faire preuve de mauvais goût. En même temps, c’est avant tout l’histoire de Stingo. Je ne sais pas quoi en penser. Je ne suis pas convaincue, mais j’ai peur de ne pas bien comprendre.

Sixième point de perturbament : L’auteur, à travers Nathan, établit un parallèle entre le Sud des Etats-Unis et l’Allemagne nazie, entre les lynchages des noirs et les camps de concentration. Bien sûr ce n’est pas comparable et le narrateur réfute violemment et avec justesse ces affirmations, mais ça a le mérite de nous faire nous interroger sur l’Horreur qui est universelle, et dont les hommes ne se lassent point, même après des événements tels que la Shoah.

J’ai beaucoup aimé lire ce livre. Il m’a fait me prendre la tête sur pas mal de choses, ce qui ne peut pas être mauvais. Les deux récits menés de front sont tous les deux passionnants et instructifs, même si leur cohabitation me laisse songeuse.

Maintenant il faut que :
- je regarde le film avec Meryl Streep
- je me renseigne sur la mort de la mère d’Albert Cohen : on m’a dit qu’elle a été déportée, mais je vais vérifier
- je lise The confessions of Nat Turner mais d’abord, je commence mon nouveau pavé : Moby Dick.


Edit : je viens d'embêter une amie avec mes histoires de livres, et on en est venues à la conclusion que cette cohabitation de l'horreur et du (plus ou moins) banal avec les deux récits menés de front sert à deux choses :
- faire contraster l'horreur et du coup la faire ressortir davantage, afin que le lecteur la voie comme telle
- perturber le lecteur en soufflant tour à tour le chaud et le froid, et donc le faire réagir (je marche à fond!).

A part ça, mes dîners sont très funky, je vous assure.

 

Edit II : En fait William Styron n'est plus un auteur vivant. Mea maxima culpa.

PS : Si vous cherchez un genre de "Théorie littéraire pour les nuls", vous pouvez lire Le Démon de la Théorie d'Antoine Compagnon. Il retrace en gros le combat de la théorie et du sens commun, pour donner un bilan et sa propre conclusion. C'est pas mal du tout, même si au bout de 300 pages, vous papillonez. En même temps si ça vous permet de trouver des livres comme Le choix de Sophie, c'est tout benef! (non, personne ne m'a payée! Mauvaises langues va...)

Posté par celinevixen à 17:22 - De l'Amérique - Commentaires [13] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



« Accueil  1