09 juin 2008
"The Bear" - Faulkner
Faulkner, monstre de la littérature. Et comme tout monstre qui se respecte, il fait peur. C’est que Faulkner demande une attention constante de la part du lecteur : tout est beau, important, complexe. J’ai toujours l’impression de faire un rodéo avec lui : je m’accroche à tout ce qui est accrochable sur quinze pages, et fatalement, ce qui doit arriver arrive. Je me casse la gueule. Je remonte. Je me recasse la gueule. C’est décourageant.
Puis j’ai appris qu’il avait aussi écrit des nouvelles ; l’idée d’un rodéo sur 150 pages me paraît infiniment plus plaisante qu’un rodéo sur 400 pages, et me voilà sur « The Bear ».
Nous sommes quelque part dans les années 1880 (flemme d’aller retrouver la date exacte) et l’on suit Ike dans son corps-à-corps avec la nature. Tout commence par un rituel familial qui se déroule sur plusieurs années : la chasse à l’ours. Le même ours. Le vieux Ben - Moby Dick en mode ours - ne se laisse pas facilement avoir. Ou sont-ce les hommes qui ne veulent pas renoncer à cette chasse qui les unifie et structure leur vie? En tout cas tout le monde s'amuse comme des petits fous.
Ike apprend à communier avec la nature, avec pour mentor Sam Fathers, dont le père est un chef indien et la mère, une femme noire. Avec lui, la nature apparaît comme une entité vivante, immense et puissante, dépassant la compréhension des hommes. La forêt ici m’a fait un peu le même effet que la jungle dans « Au cœur des ténèbres » de Joseph Conrad, mais en plus sympa. Elle aussi nous fait savoir qui commande, mais quand tout est bien clair, tout se passe très bien. L’écriture dans ces premiers chapitres est forte mais d’une grande simplicité et pureté.
Un chapitre en particulier nous amène plusieurs années plus tard, loin de cette sérénité des premières pages. Ike est sur le point d’hériter de cette terre, et la prose exprimant son refus se fait encore plus poétique dans son rythme, ses évocations, ses sonorités. Le discours d’Ike ressemble à la forêt qu’il vénère tant et dont il refuse de devenir le propriétaire, par respect pour l’enseignement de Sam Fathers. Un rodéo quoi, mais cette fois-ci je me suis accrochée. La preuve : je vous pitche l’histoire. Je peux même vous raconter la fin si vous voulez.
Ce chapitre, le quatrième donc, est fascinant car il nous raconte l’histoire de la propriété à travers une enquête d’Ike, qui fouille dans de vieux registres, de vieux carnets illisibles et reconstitue les événements qui ont eu lieu durant l’esclavage. Et il n’aime pas du tout ce qu’il trouve.
Je vous le dis tout de suite : pour comprendre cette histoire, il faut bien se prendre la tête. J’irai jusqu’à dire qu’il faut être un peu tordu soi-même car franchement ce n’est pas du tout évident. Je vous dis juste qu’il y en a qui deviendraient serial killers pour moins que ça.
Maintenant que je vous ai bien titillés, allez lire « The Bear » et ressortez-en aussi secoués que moi.
27 mai 2008
Giovanni's room (La chambre de Giovanni) - James Baldwin
Giovanni’s Room est un classique de la littérature homosexuelle. Il s’agit d’une passion tourmentée comme je les aime : je ne te hais point mais un peu quand même et je te suis même si je te fuis et puis je ne sais pas et où tu vas je te parle ?
Deux hommes, un italien et un américain, se rencontrent un été dans le Paris des années 50. David vient d’arriver des Etats-Unis, fuyant l’ennui et partant à la recherche de lui-même dans la vieille Europe (un grand classique). Il fait la connaissance de vieux beaux ayant un penchant pour les beaux garçons et se trouve ainsi embarqué dans le milieu homosexuel parisien où il rencontre Giovanni, un jeune italien. Celui-ci l’emmène dans sa chambre. Que votre imagination vous dévoile la suite.
Tout va bien. Les deux hommes vivent heureux dans la petite chambre de Giovanni et connaissent une grande passion. Mais qui dit passion dit complications, sinon pas lieu d’écrire un roman. David en effet n’assume pas son attirance pour Giovanni. Le mot « homosexuel », ou même « bisexuel », ne s’applique jamais à leur relation il me semble, ce qui est révélateur étant donné que David est la voix du récit. Si on le croit, il n’est qu’un bon hétéro expérimentant les joies de l’existence en attendant sa chère et tendre qui se balade en Espagne pendant une bonne partie du roman. Car oui, il a une fiancée. Avec elle aussi on est en mode « je ne te hais point mais un peu quand même et je te suis même si je te fuis ».
Nous avons donc un héro tourmenté, déchiré entre son attirance pour les hommes et la pression exercée par une société patriarcale à son égard. Son rapport à la chambre de Giovanni traduit cette torture : elle nous parait d’abord un petit coin de paradis, et au fur et à mesure que leur amour se renforce, elle devient sombre et étouffante. Le but de David est de fuir la chambre de Giovanni, littéralement et métaphoriquement, ce qui mènera les deux hommes à leur perte. (Mais non je ne vous raconte pas la fin…)
Baldwin traite ce thème de l’homosexualité d’une façon intense, avec toute la beauté, le mystère et la sensualité que peut contenir la violence amoureuse. Il y a un désespoir tranquille dans la souffrance de David, une dignité dans celle de Giovanni, qui relèvent d’un grand art selon moi.
Le plus beau passage de ce roman à mon humble avis, et qui en reflète le mieux l’esprit : « You want to leave Giovanni because he makes you stink. You want to despise Giovanni because he is not afraid of the stink of love. You want to kill him in the name of all your lying little moralities. And you - you are immoral.”
(“Tu veux quitter Giovanni parce qu’il te rend puant. Tu veux mépriser Giovanni car il ne craint pas la puanteur de l’amour. Tu veux le tuer au nom de tous tes petits principes qui sont autant de mensonges. Et pourtant toi - tu n’as pas la moindre moralité. »)
Giovanni nous dit qu’il faut du courage pour aimer car il faut accepter de salir, d’être sali et d’en être fier. On ne peut ressortir pur de l’amour, physiquement et mentalement. Aimer, c’est porter sa souillure comme une croix, mais aussi comme une couronne.
27 janvier 2008
La dame en blanc (The Woman in White) - Wilkie Collins
Soufflée. J’ai été complètement soufflée par ce fabuleux roman que j’ai eu la surprise de découvrir dans ma boîte aux lettres un jour de novembre. Je n’avais jamais lu cet auteur ami de Dickens, considéré comme le précurseur des romans d'enquête. A peine en avais-je entendu parler une fois chez Aurélie, dont la critique était alléchante. C’est justement elle qui me l’a offert, cette chère Aurélie qui décidemment connaît très bien mes (bons) goûts. En même temps, je vous défie de trouver quiconque résistant au charme de ce récit de maître qui dépeint avec force une Angleterre victorienne inquiétante, rendant de façon magistrale sa froideur et son feu.
(Une allusion à une œuvre de Conrad s’est subrepticement
glissée dans ce paragraphe. Sauras-tu la retrouver lecteur ?)
Ainsi le style varie selon les personnages : l’on a une
écriture procédant par touches, contours et couleurs quand Hartright
intervient ; celle de Mr Fairlie est névrosée, agitée, écrite comme sous
la contrainte ; celle de Marian est puissante et sobre.
Deux figures sont somptueuses à mes yeux: celles de
Marian Halcombe et du Comte Fosco. Le personnage de Marian, la sœur laide et
célibataire, est tout en sensualité retenue, en passion réprimée par les conventions de la société
victorienne, mais que l’on devine à travers son écriture et ses actes.
Le(s) portrait(s) du comte Fosco nous présente(nt) un
personnage flamboyant à l’image de Marian, très charismatique, raffiné, véritable
génie dans la manipulation des vies et des personnes.
Merci pour ce merveilleux moment de lecture Aurélie!
05 février 2007
Siddharta - Herman Hesse
Je suis tellement zen en ce moment que ça commence à
inquiéter les gens autour de moi.
Qu’ils se rassurent, cela ne durera pas.
Mais voyez vous, je suis sous l’effet d’un narcotique, tout
à fait licite d’ailleurs (je ne suis pas très marrante)(une fille se bidonnant
sur Stendhal peut-elle être marrante ?). Vous l’aurez deviné, j’ai
consommé du « Siddharta ».
Il part écouter la parole de Gotama (le Bouddha historique),
dont la doctrine est réputée infiniment sage. Seulement, il comprend que seul
lui-même peut accéder à son propre moi ; une doctrine aussi bonne
soit-elle ne saurait mener à l’affranchissement de la pensée nécessaire à
l’écoute du moi. Il se sépare de Gotama.
Ses pas le mènent vers la ville corruptrice. Il y commence
une nouvelle vie dans les bras de la belle Kamala qui l’initie fort patiemment
aux quarante jeux d’amour. Parallèlement il s’associe à un gros capitaliste qui
lui apprend tout sur le commerce et l’argent. Il finit par se lasser.
C’est au bord d’un fleuve, en compagnie d’un passeur, devenu
passeur lui-même qu’a lieu l’Illumination.
Avant, je pensais que ce livre parlait de la vie de
Siddharta Gotama, (c’est le vrai nom du Bouddha que l’on connaît). Herman Hesse
aurait pu vouloir retracer sa vie avant son Eveil. Mais là il ne s’agit pas du
tout de lui. (mais dans ce cas, pourquoi lui a-t-il donné le même nom ?)
Siddharta semble être un saint homme inconnu (ou imaginé,
après tout cela importe peu). Le livre apparaît comme un écrit sacré
retranscrivant sa pensée et le moyen d’atteindre la sagesse par l’introspection,
indépendamment des grandes doctrines (Bouddha en prend d’ailleurs plein la
tronche à un moment). Ce livre ne dit pas ce qu’est la sagesse, mais montre le
chemin pour y accéder. "Le savoir peut se communiquer, mais pas la
sagesse. On peut la trouver, on peut en vivre, on peut grâce à elle opérer des
miracles, mais quant à la dire et à l'enseigner, non cela ne se peut pas"
En effet, ce qui constitue la
voie vers toute sagesse, c’est-à-dire le détachement, est au centre même de
l’œuvre. On retrouve cela dans la pensée bouddhiste, mais aussi stoïcienne. Il
s’agit d’éviter la souffrance que peut causer l’attachement, même pur, à un
objet terrestre (personne, biens) qui est par définition périssable. Ou tête à
claques, car ici la personne à qui Siddharta s’attache, c’est son fils un rien
rebelle.
En même temps, ce livre ne fait pas l’apologie du
détachement et de la solitude, au contraire. Il montre la beauté de l'amour, malgré la
souffrance qu’il génère, ce qui est une des leçons les plus belles de l’oeuvre.
« Depuis que son fils était auprès
de lui, Siddharta était complètement devenu, lui aussi, un homme comme les
autres ; lui aussi souffrait maintenant pour un autre, s’attachait à un
autre, se perdait pour l’amour d’un autre et tombait dans la folie. Une fois
dans sa vie, quoique tardivement, il éprouvait cette passion, la plus forte et
la plus étrange, il en souffrait, il en souffrait à faire pitié et pourtant il
était heureux ; n’aurait-elle pas renouvelé quelque chose en lui, ne
l’aurait-elle pas enrichi d’autant ? »
Mais c’est possible que j’aie mal compris ce livre.
Au VIè siècle avant J-C, Mayadevi, épouse d’un souverain,
donne naissance à Siddharta à Lumbini au Népal. Elle aurait conçu son fils en
songe, pénétrée au sein par un éléphant blanc à six défenses. Sitôt né,
l’enfant se serait mis debout et aurait ainsi pris possession du monde.
Son père fait venir huit sages afin qu’ils prédisent son
avenir. Sept voient un futur brillant de roi, le dernier prédit qu’il quittera
le royaume.
Il se marie, il a des enfants, il est richissime, il fait du
cheval, il lit.
Un jour qu’il se promène dans les bois, il rencontre
successivement un vieillard marchant avec peine, un pestiféré, une famille en
deuil, un ascète. Il comprend qu’il ne sera jamais protégé de la vieillesse, la
maladie, la mort.
Il abandonne alors tout et s’installe au pied d’un arbre,
jurant de ne pas bouger tant qu’il n’aura pas atteint la vérité.
L’on dit que le démon Mara fit tout pour le distraire de
cette quête (monstres, jolies filles), redoutant qu’il parvienne à délivrer les
hommes de la peur de mourir. (On dirait Satan voulant tenter Jésus dans le
désert !) Bien sûr, cela ne marche pas, et Siddharta devient
Bouddha : celui qui s’est éveillé.
Il parcourt le monde le reste de sa vie, insistant sur le
fait qu’il n’est pas un messager des dieux ou un être surnaturel, mais
quelqu’un parvenu à la sagesse par la seule force de l’introspection.
Il meurt à l’âge de quatre-vingt ans, relayé par ses
disciples.
Franchement, vous ne vous sentez pas déjà plus zen?
06 décembre 2006
Les beaux mariages (The custom of the country) - Edith Wharton
Vous avez eu envie de frapper Ariane ? Emilia a fini par vous sortir par les oreilles ? Le pire est encore à venir : je vous présente …tatatatata… UNDINE ! La pire, mais alors la pire héroïne de mon humble vie de lectrice. Elle me donnait à chaque page l’envie de balancer le livre. Pourquoi je vous en parle ? Mais parce que ce livre est trop bien ! Non qualité et chiantité ne sont pas incompatibles.
J’invente des mots si je veux, c’est mon blog.
Bon je justifie : « impersonnalité »
indiquerait une personnalité banale, sans caractère, alors qu’ici l’héroïne n’a
pas la moindre profondeur, elle n’existe que par ce qu’elle a, son apparence, d’où
le « a » privatif. Elle avance vers son but, prête à tout, sans
sentiments et sans âme. Au début ça fait rire, mais après ça donne froid dans
le dos.
Petit ajout : je ne sais pas si le livre existe en français, je n’ai pas réussi à retrouver son titre. Si quelqu’un sait, qu’il me fasse signe !
Edit : Mea culpa, mea maxima culpa, je n'ai pas précisé que l'intrigue se déroulait au début du siècle, et que le livre a d'ailleurs été écrit en 1913.
Edit II : Cédric me fait signe que le titre français donne : "Les beaux mariages".
14 novembre 2006
Le Mépris (Il Disprezzo) - Alberto Moravia
S’il y a bien une chose
qui me terrifie, ce sont les cauchemars sentimentaux.
Genre Closer c’est trop un film
d’horreur pour moi. Alors quand j’ai lu la première page du Mépris, j’ai
commencé à avoir des sueurs froides. « L’objet de ce récit est de
raconter comment, alors que je continuais à l’aimer et à ne pas la juger,
Emilia au contraire découvrit ou crut découvrir certains de mes défauts, me
jugea et, en conséquence, cessa de m’aimer ». Sympa.
« Dis, je suis en
train de commencer un bouquin horrible, tu veux pas me tenir la main ?
- Moi
aussi je lis Renardou. Ca va pas être pratique.
- Tu as
le droit de tourner les pages, promis.
- Je vais
avoir des crampes.
- Il est
pas long ! Steuuuuuuplait…………..
- Mais
pourquoi tu le lis ?
- Parce
queeeeeeeee…… »
J’ai eu raison de
dépasser mes petites angoisses d’ado. Ce livre dit et transfigure la douleur
amoureuse de façon sublime.
Le pitch : Riccardo
Molteni n’est plus aimé par sa femme et cherche à comprendre pourquoi. Il n’en
continue pas moins à exercer le métier de scénariste qu’il excècre, mais pour
lequel il a abandonné le théâtre afin de pouvoir payer à Emilia la maison de
ses rêves. C’est à ce moment précis que débute ce mépris d’Emilia pour Riccardo,
lequel mépris signe la fin de son amour. Tout le problème est de savoir ce qui
est à l’origine de ce mépris. Il tente de sauver leur couple en sortant Emilia
de Rome et en l’emmenant à Capri. En effet, c’est là où est censé se dérouler
le futur tournage de l’Odyssée, dont Riccardo est chargé du scénario.
Ils y retrouvent Battista, le producteur, et Rheingold l’autre scénariste. Et
Battista a les mains balladeuses…
Ce roman est et raconte aussi
la tentative de percer le mystère féminin. Le narrateur se trouve face à un
être dont il se rend compte qu’il lui est irréductiblement étranger, et ne le
supporte pas. Emilia de plus brille par son mutisme et sa réserve, ce qui
n’arrange rien, autant pour Riccardo que pour le lecteur qui ne la perçoit qu’à
travers les yeux du narrateur. On n’y trouve pas le mythique « et mes
fesses, tu les trouves jolies mes fesses ? » de Bardot dans le film
de Godard. Le narrateur semble donc se raccrocher à la seule chose qu’il
connaît d’elle : son corps, sa beauté. On trouve plusieurs très belles
peintures d’Emilia divinisée, qui semblent arracher un temps Riccardo à sa
souffrance. « Elle me parut soudainement très belle…belle d’une beauté
venue du fond des âges, en harmonie avec la mer scintillante et le ciel
lumineux contre lequel se détachait sa haute taille. » Ce sont les
seuls moments où l’amour est heureux. En effet, Emilia ne peut lui refuser le
plaisir de la contemplation pure, même si parfois cette contemplation n’est
liée qu’à des souvenirs ou des hallucinations. Le récit lui-même fait partie de
cette tentative de comprendre et de retrouver Emilia : « Et je
décidai d’écrire ces souvenirs avec l’espoir de la retrouver ainsi dans la
paix », « de continuer, sereinement désormais, notre dialogue
terrestre ».
L’Odyssée trouve
une place à part entière dans cette œuvre du mépris. En effet, il me semble
(c’est un peu tordu, si ça se trouve c’est n’imp) que le narrateur établit un
parallèle entre son histoire et celle d’Ulysse. En effet, l’Ulysse de Molteni,
celui qu’il « aurait voulu camper » est celui de Dante (et non
d’Homère). Il ne revient pas à Ithaque, mais périt en pleine mer. De même
Emilia ne revient pas et meurt. S’agit-il pour Riccardo, tel un nouveau Dante,
de se rendre dans l’Inferno au moyen de l’écriture afin d’y retrouver
Emilia ?
De plus, les différentes
interprétations de l’Odyssée selon Battista et Rheingold suscitent le
mépris de Molteni. En effet, Battista veut en faire « une mascarade en technicolor,
avec femmes nues, King-Kong, danses du ventre, exposition de seins, monstres en
carton-pâte, mannequins… » un rien commerciale (= traduction de
Molteni). On sent percer tout son mépris pour cet homme qui représente l’argent
et la société de consommation, avec sa villa à Capri et sa grosse voiture
rouge. Puis il y a Rheingold aux antipodes, qui veut en faire un drame
psychologique moderne, un « drame de boudoir » niant toute la
poésie du texte. On sent le mépris du latin pour la pensée teutonne, qui se
retranscrit par une répulsion physique envers cet homme. Enfin, le texte révèle
un certain mépris de Molteni pour Emilia (il peut bien lui rendre la
pareille franchement) : « Elle peut certes admettre les
considérations d’ordre commercial qui, chez Battista, militent en faveur d’une
Odyssée spectaculaire. Elle peut même approuver les conceptions limitées et
psychologiques de Rheingold ; mais elle n’est certainement pas en mesure,
malgré son bon sens et sa droiture, de s’élever jusqu’à mon interprétation, la
plus proche d’Homère et de Dante. » Tout le monde en prend pour son
grade. Et tout ça ne nous dit pas au juste quelle est l’interprétation de
Molteni, seulement qu’il estime l’Odyssée
intournable.
Cette présence de l’Odyssée dans Le mépris est très révélatrice de la présence des grandes œuvres
dans nos vies en général, en tant que ces œuvres nous influencent et en tant
que nous les recréons, leur donnant un nouveau sens. D’ailleurs, dans Si c’est un homme, Primo Levi cite le
Chant d’Ulysse de la Divine Comédie (le même passage que cite Riccardo),
donnant encore un autre sens aux mots. « Jusqu’à
ce que la mer fût refermée sur nous »
Pourquoi Emilia méprise-t-elle Riccardo ? Parce qu’il est l’anti macho italien ? Parce qu’il est à ses pieds ? Parce ce qu’il s’est trahi pour elle ? Parce qu'elle croit qu'il l'a livrée au producteur? On ne le sait pas, mais ce n’est pas grave.
Vous aurez remarqué que je ne me suis pas appesantie sur le côté cœur brisé, genre « on dépasse tout ça, c’est vachement plus subtil en fait… ». Pourtant je n’avais pas l’air fière planquée sous ma couette et tenant la main de mon amoureux.