un renard dans une bibliothèque

"Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique; on se laisse tellement influencer." O.Wilde

09 juin 2008

"The Bear" - Faulkner

Faulkner, monstre de la littérature. Et comme tout monstre qui se respecte, il fait peur. C’est que Faulkner demande une attention constante de la part du lecteur : tout est beau, important, complexe. J’ai toujours l’impression de faire un rodéo avec lui : je m’accroche à tout ce qui est accrochable sur quinze pages, et fatalement, ce qui doit arriver arrive. Je me casse la gueule. Je remonte. Je me recasse la gueule. C’est décourageant.
Puis j’ai appris qu’il avait aussi écrit des nouvelles ; l’idée d’un rodéo sur 150 pages me paraît infiniment plus plaisante qu’un rodéo sur 400 pages, et me voilà sur « The Bear ».

Nous sommes quelque part dans les années 1880 (flemme d’aller retrouver la date exacte) et l’on suit Ike dans son corps-à-corps avec la nature. Tout commence par un rituel familial qui se déroule sur plusieurs années : la chasse à l’ours. Le même ours. Le vieux Ben - Moby Dick en mode ours - ne se laisse pas facilement avoir. Ou sont-ce les hommes qui ne veulent pas renoncer à cette chasse qui les unifie et structure leur vie? En tout cas tout le monde s'amuse comme des petits fous.

Ike apprend à communier avec la nature, avec pour mentor Sam Fathers, dont le père est un chef indien et la mère, une femme noire. Avec lui, la nature apparaît comme une entité vivante, immense et puissante, dépassant la compréhension des hommes. La forêt ici m’a fait un peu le même effet que la jungle dans « Au cœur des ténèbres » de Joseph Conrad, mais en plus sympa. Elle aussi nous fait savoir qui commande, mais quand tout est bien clair, tout se passe très bien. L’écriture dans ces premiers chapitres est forte mais d’une grande simplicité et pureté.

Un chapitre en particulier nous amène plusieurs années plus tard, loin de cette sérénité des premières pages. Ike est sur le point d’hériter de cette terre, et la prose exprimant son refus se fait encore plus poétique dans son rythme, ses évocations, ses sonorités. Le discours d’Ike ressemble à la forêt qu’il vénère tant et dont il refuse de devenir le propriétaire, par respect pour l’enseignement de Sam Fathers. Un rodéo quoi, mais cette fois-ci je me suis accrochée. La preuve : je vous pitche l’histoire. Je peux même vous raconter la fin si vous voulez. 

Ce chapitre, le quatrième donc, est fascinant car il nous raconte l’histoire de la propriété à travers une enquête d’Ike, qui fouille dans de vieux registres, de vieux carnets illisibles et reconstitue les événements qui ont eu lieu durant l’esclavage. Et il n’aime pas du tout ce qu’il trouve.
Je vous le dis tout de suite : pour comprendre cette histoire, il faut bien se prendre la tête. J’irai jusqu’à dire qu’il faut être un peu tordu soi-même car franchement ce n’est pas du tout évident. Je vous dis juste qu’il y en a qui deviendraient serial killers pour moins que ça.

Maintenant que je vous ai bien titillés, allez lire « The Bear » et ressortez-en aussi secoués que moi.


Posté par celinevixen à 10:41 - Classiques pas si classiques - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

27 mai 2008

Giovanni's room (La chambre de Giovanni) - James Baldwin

Giovanni’s Room est un classique de la littérature homosexuelle. Il s’agit d’une passion tourmentée comme je les aime : je ne te hais point mais un peu quand même et je te suis même si je te fuis et puis je ne sais pas et où tu vas je te parle ?

Deux hommes, un italien et un américain, se rencontrent un été dans le Paris des années 50. David vient d’arriver des Etats-Unis, fuyant l’ennui et partant à la recherche de lui-même dans la vieille Europe (un grand classique). Il fait la connaissance de vieux beaux ayant un penchant pour les beaux garçons et se trouve ainsi embarqué dans le milieu homosexuel parisien où il rencontre Giovanni, un jeune italien. Celui-ci l’emmène dans sa chambre. Que votre imagination vous dévoile la suite.

Tout va bien. Les deux hommes vivent heureux dans la petite chambre de Giovanni et connaissent une grande passion. Mais qui dit passion dit complications, sinon pas lieu d’écrire un roman. David en effet n’assume pas son attirance pour Giovanni. Le mot « homosexuel », ou même « bisexuel », ne s’applique jamais à leur relation il me semble, ce qui est révélateur étant donné que David est la voix du récit. Si on le croit, il n’est qu’un bon hétéro expérimentant les joies de l’existence en attendant sa chère et tendre qui se balade en Espagne pendant une bonne partie du roman. Car oui, il a une fiancée. Avec elle aussi on est en mode « je ne te hais point mais un peu quand même et je te suis même si je te fuis ».
Nous avons donc un héro tourmenté, déchiré entre son attirance pour les hommes et la pression exercée par une société patriarcale à son égard. Son rapport à la chambre de Giovanni traduit cette torture : elle nous parait d’abord un petit coin de paradis, et au fur et à mesure que leur amour se renforce, elle devient sombre et étouffante. Le but de David est de fuir la chambre de Giovanni, littéralement et métaphoriquement, ce qui mènera les deux hommes à leur perte. (Mais non je ne vous raconte pas la fin…)
Baldwin traite ce thème de l’homosexualité d’une façon intense, avec toute la beauté, le mystère et la sensualité que peut contenir la violence amoureuse. Il y a un désespoir tranquille dans la souffrance de David, une dignité dans celle de Giovanni, qui relèvent d’un grand art selon moi.

Le plus beau passage de ce roman à mon humble avis, et qui en reflète le mieux l’esprit : « You want to leave Giovanni because he makes you stink. You want to despise Giovanni because he is not afraid of the stink of love. You want to kill him in the name of all your lying little moralities. And you - you are immoral.”
(“Tu veux quitter Giovanni parce qu’il te rend puant. Tu veux mépriser Giovanni car il ne craint pas la puanteur de l’amour. Tu veux le tuer au nom de tous tes petits principes qui sont autant de mensonges. Et pourtant toi - tu n’as pas la moindre moralité. »)
Giovanni nous dit qu’il faut du courage pour aimer car il faut accepter de salir, d’être sali et d’en être fier. On ne peut ressortir pur de l’amour, physiquement et mentalement. Aimer, c’est porter sa souillure comme une croix, mais aussi comme une couronne.

Posté par celinevixen à 17:28 - Classiques pas si classiques - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

27 janvier 2008

La dame en blanc (The Woman in White) - Wilkie Collins

Soufflée. J’ai été complètement soufflée par ce fabuleux roman que j’ai eu la surprise de découvrir dans ma boîte aux lettres un jour de novembre. Je n’avais jamais lu cet auteur ami de Dickens, considéré comme le précurseur des romans d'enquête. A peine en avais-je entendu parler une fois chez Aurélie, dont la critique était alléchante. C’est justement elle qui me l’a offert, cette chère Aurélie qui décidemment connaît très bien mes (bons) goûts. En même temps, je vous défie de trouver quiconque résistant au charme de ce récit de maître qui dépeint avec force une Angleterre victorienne inquiétante, rendant de façon magistrale sa froideur et son feu.

L’impression générale que me laisse ce livre est similaire à celle créée par la contemplation d’une œuvre de Turner. L’on devine à travers une brume la lueur d’éléments aquatiques mêlée à la lumière des astres du jour ou de la nuit. Et le mystère résolu à la fin de l’œuvre ne rend pas plus distincts les contours de l’histoire : le cœur humain demeure enveloppé de toutes ses ténèbres.
(Une allusion à une œuvre de Conrad s’est subrepticement glissée dans ce paragraphe. Sauras-tu la retrouver lecteur ?)

Mais tout ceci est bien abstrait je le sens. Et pourtant j’hésite à éclaircir mes propos de peur de vous gâcher l’histoire... Et puis jouer au Père Fouras j’aime bien. Seulement, ça ne va peut-être pas vous donner envie de lire ce livre extraordinaire, ce qui n’est pas le but. Voilà donc comment cela commence :

Walter Hartright se rend à Limmeridge House afin d'enseigner la peinture aux deux jeunes filles de la maison : Marian Halcombe et sa demi-soeur Laura Fairlie, aussi différentes qu'unies. Au cours du voyage qu’il entreprend de nuit, il fait l’étrange rencontre d’une femme vêtue de blanc. Elle tient des propos inquiets, agités et semble craindre un certain baron dont elle refuse de dire le nom. Au cours de sa vie à Limmeridge House, il se rend compte que cette femme est liée à l’histoire de la famille. Il apprend aussi que le baron qu’elle redoute tant est fiancé à la jeune et belle Laura Fairlie qui ressemble étrangement à la dame en blanc.

Le mystère de la dame en blanc et du passé qui la lie à Laura Fairlie mettra quelques six centaines de pages à se résoudre. Et pourtant, croyez-moi, le rythme ne faiblit pas une seule fois. L’histoire est complexe, fascinante, extrêmement cohérente, menée par de multiples rebondissements. Nos sens sont perpétuellement gardés en éveil, la narration peut déstabiliser le lecteur en une seule phrase, ce qui est un coup de maître vue l’épaisseur du livre. La résolution du mystère n’est donc pas si importante pour moi, tant la maîtrise du récit est excellente.

Wilkie Collins adopte la polyphonie pour ce roman, laissant la parole aux personnages principaux ainsi qu’aux personnages mineurs dont l’intervention est souvent inattendue. Elle apparaît sous différentes formes : celle du témoignage, du journal intime, de la lettre, de la confession. Ce changement constant des perspectives constitue une des très grandes richesses du roman. De plus les différents narrateurs ne sont pas tous fiables, ce qui est également source de déstabilisation pour le lecteur.
Ainsi le style varie selon les personnages : l’on a une écriture procédant par touches, contours et couleurs quand Hartright intervient ; celle de Mr Fairlie est névrosée, agitée, écrite comme sous la contrainte ; celle de Marian est puissante et sobre.

La dame en blanc présente une galerie de personnages remarquables de force, de passion, de mystère. Des rapports complexes et inattendus entre les personnages se dessinent, et si ces liens sont tus, ils forment tout de même une fascinante histoire en filigrane.
Deux figures sont somptueuses à mes yeux: celles de Marian Halcombe et du Comte Fosco. Le personnage de Marian, la sœur laide et célibataire, est tout en sensualité retenue, en passion réprimée par les conventions de la société victorienne, mais que l’on devine à travers son écriture et ses actes.
Le(s) portrait(s) du comte Fosco nous présente(nt) un personnage flamboyant à l’image de Marian, très charismatique, raffiné, véritable génie dans la manipulation des vies et des personnes.

Ce roman aborde également des thèmes problématiques de la société victorienne : le rôle des femmes, la société patriarcale, le poids des conventions, la crainte de l’étranger. De façon assez curieuse, la narration semble soutenir ces préjugés : la femme est inférieure, faible et est incapable de rationalité, les étrangers sont des êtres vils et fourbes. Alors question : s’agit-il de l’opinion de l’auteur ou veut-il démontrer l’inanité de ces vues ? Car je veux bien que Laura Fairlie soit une chochotte fade et sans relief, mais quand un personnage aussi puissant que Marian affirme que « My courage was only a woman’s courage », je n’y crois pas une seconde.

Jetez-vous sur ce livre chers lecteurs ! Mon dernier argument en sa faveur sera le suivant : pendant une semaine, j’ai repoussé toute activité sociale en prétextant une gastro. En général, personne ne s'aventure à moins de dix mètres de vous, c'était le bon plan. Et puis de toute façon, si quelqu’un de courageux me dérangeait dans ma lecture, je montrais des dents.


 

Merci pour ce merveilleux moment de lecture Aurélie!

 

 

Posté par celinevixen à 03:39 - Classiques pas si classiques - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

05 février 2007

Siddharta - Herman Hesse

 

Je suis tellement zen en ce moment que ça commence à inquiéter les gens autour de moi.siddharta
Qu’ils se rassurent, cela ne durera pas.
Mais voyez vous, je suis sous l’effet d’un narcotique, tout à fait licite d’ailleurs (je ne suis pas très marrante)(une fille se bidonnant sur Stendhal peut-elle être marrante ?). Vous l’aurez deviné, j’ai consommé du « Siddharta ».

Le « Siddharta » : titre d’un ouvrage d’Herman Hesse, prix nobel de Littérature en 1946, se fondant sur la sagesse orientale dans l’élaboration de son système de pensée. Le héros éponyme est celui qui va connaître l’Eveil à la sagesse. Cette œuvre retrace tout son parcours, de l’aveuglement à la Lumière. Car on ne naît pas Sage, on le devient.

 Dans l’Inde du VIè siècle avant notre ère (c'est le pitch), le jeune Siddharta cherche le moyen d’atteindre la compréhension du Moi, car dans le Moi se trouve a clé du savoir. C’est pourquoi il quitte le village natal en vue de suivre les ascètes samanas (pas manger-pas dormir-pas se laver pour schématiser). Selon lui, seul le mépris total du corps lui permettra de trouver la paix de l’âme et d’accéder au Savoir. Mais les moments où il trouve cette paix sont rares et précaires car le travail sur soi est nécessairement constant. Il décide donc de quitter les samanas.
Il part écouter la parole de Gotama (le Bouddha historique), dont la doctrine est réputée infiniment sage. Seulement, il comprend que seul lui-même peut accéder à son propre moi ; une doctrine aussi bonne soit-elle ne saurait mener à l’affranchissement de la pensée nécessaire à l’écoute du moi. Il se sépare de Gotama.
Ses pas le mènent vers la ville corruptrice. Il y commence une nouvelle vie dans les bras de la belle Kamala qui l’initie fort patiemment aux quarante jeux d’amour. Parallèlement il s’associe à un gros capitaliste qui lui apprend tout sur le commerce et l’argent. Il finit par se lasser.
C’est au bord d’un fleuve, en compagnie d’un passeur, devenu passeur lui-même qu’a lieu l’Illumination.

 Alors. Roman ? Pas roman ? Biographie romancée ? Aucune idée.
Avant, je pensais que ce livre parlait de la vie de Siddharta Gotama, (c’est le vrai nom du Bouddha que l’on connaît). Herman Hesse aurait pu vouloir retracer sa vie avant son Eveil. Mais là il ne s’agit pas du tout de lui. (mais dans ce cas, pourquoi lui a-t-il donné le même nom ?)
Siddharta semble être un saint homme inconnu (ou imaginé, après tout cela importe peu). Le livre apparaît comme un écrit sacré retranscrivant sa pensée et le moyen d’atteindre la sagesse par l’introspection, indépendamment des grandes doctrines (Bouddha en prend d’ailleurs plein la tronche à un moment). Ce livre ne dit pas ce qu’est la sagesse, mais montre le chemin pour y accéder. "Le savoir peut se communiquer, mais pas la sagesse. On peut la trouver, on peut en vivre, on peut grâce à elle opérer des miracles, mais quant à la dire et à l'enseigner, non cela ne se peut pas"


En effet, ce qui constitue la voie vers toute sagesse, c’est-à-dire le détachement, est au centre même de l’œuvre. On retrouve cela dans la pensée bouddhiste, mais aussi stoïcienne. Il s’agit d’éviter la souffrance que peut causer l’attachement, même pur, à un objet terrestre (personne, biens) qui est par définition périssable. Ou tête à claques, car ici la personne à qui Siddharta s’attache, c’est son fils un rien rebelle.

En même temps, ce livre ne fait pas l’apologie du détachement et de la solitude, au contraire. Il montre la beauté de l'amour, malgré la souffrance qu’il génère, ce qui est une des leçons les plus belles de l’oeuvre. « Depuis que son fils était auprès de lui, Siddharta était complètement devenu, lui aussi, un homme comme les autres ; lui aussi souffrait maintenant pour un autre, s’attachait à un autre, se perdait pour l’amour d’un autre et tombait dans la folie. Une fois dans sa vie, quoique tardivement, il éprouvait cette passion, la plus forte et la plus étrange, il en souffrait, il en souffrait à faire pitié et pourtant il était heureux ; n’aurait-elle pas renouvelé quelque chose en lui, ne l’aurait-elle pas enrichi d’autant ? »

  L’écriture est extrêmement belle dans sa sobriété. Elle traduit l’absence d’ornement de toute pensée vraie et simple. On a le sentiment de voir couler un fleuve, tant elle dégage de sérénité, de patience et de douceur dans cette recherche de la Vérité. C’est d’ailleurs au bord du fleuve que Siddharta s’éveille. Cette écriture me fait vraiment penser à celles des textes sacrés en général. Je ne connais pas assez Herman Hesse pour savoir si c’est son style, ou si c’est propre à ce texte, mais elle rend vraiment compte d’une pensée à l’œuvre.

  Ce qui me met un peu mal à l’aise, c’est le mépris du savoir que l’on trouve chez Siddharta. Que le savoir ne vaille rien sans la sagesse, ok. Mais il me semble que la réciproque est vraie. La sagesse ne se forme pas ex nihilo, elle a besoin de matière pour se fonder. Elle a surtout besoin de pouvoir être appliquée ; il ne s’agit pas d’adapter le monde à une pensée mais déduire une pensée de la marche du monde.
Mais c’est possible que j’aie mal compris ce livre.

Allez, je vais vous raconter l’histoire du vrai Bouddha !
Au VIè siècle avant J-C, Mayadevi, épouse d’un souverain, donne naissance à Siddharta à Lumbini au Népal. Elle aurait conçu son fils en songe, pénétrée au sein par un éléphant blanc à six défenses. Sitôt né, l’enfant se serait mis debout et aurait ainsi pris possession du monde.
Son père fait venir huit sages afin qu’ils prédisent son avenir. Sept voient un futur brillant de roi, le dernier prédit qu’il quittera le royaume.
Il se marie, il a des enfants, il est richissime, il fait du cheval, il lit.
Un jour qu’il se promène dans les bois, il rencontre successivement un vieillard marchant avec peine, un pestiféré, une famille en deuil, un ascète. Il comprend qu’il ne sera jamais protégé de la vieillesse, la maladie, la mort.
Il abandonne alors tout et s’installe au pied d’un arbre, jurant de ne pas bouger tant qu’il n’aura pas atteint la vérité.
L’on dit que le démon Mara fit tout pour le distraire de cette quête (monstres, jolies filles), redoutant qu’il parvienne à délivrer les hommes de la peur de mourir. (On dirait Satan voulant tenter Jésus dans le désert !) Bien sûr, cela ne marche pas, et Siddharta devient Bouddha : celui qui s’est éveillé.
Il parcourt le monde le reste de sa vie, insistant sur le fait qu’il n’est pas un messager des dieux ou un être surnaturel, mais quelqu’un parvenu à la sagesse par la seule force de l’introspection.
Il meurt à l’âge de quatre-vingt ans, relayé par ses disciples.

Franchement, vous ne vous sentez pas déjà plus zen?

 

Posté par celinevixen à 22:10 - Classiques pas si classiques - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

06 décembre 2006

Les beaux mariages (The custom of the country) - Edith Wharton

Vous avez eu envie de frapper Ariane ? Emilia a fini par vous sortir par les oreilles ? Le pire est encore à venir : je vous présente …tatatatata… UNDINE ! La pire, mais alors la pire héroïne de mon humble vie de lectrice. Elle me donnait à chaque page l’envie de balancer le livre. Pourquoi je vous en parle ? Mais parce que ce livre est trop bien ! Non qualité et chiantité ne sont pas incompatibles.

 Le pitch : Undine Spragg et ses parents, en bons nouveaux riches, quittent leur petite ville d’Apex pour New-York, « the real thing ya know». Undine veut en effet « faire carrière », c’est-à-dire grimper l’échelle sociale par les moyens que la société lui offre : le mariage, les relations, et sa beauté donc. On voit donc Undine évoluer dans la société new-yorkaise et européenne, assoiffée de reconnaissance sociale, se définissant par rapport à elle. On suit avec curiosité ses petites manigances et manipulations qui parfois lui jouent des tours ; on rit de sa bêtise, de ses préjugés, de son outrance. Et parfois, on en a peur.

 Je vous sens intrigués par ce prénom. Moi non plus je ne sais pas comment le prononcer. Soit c’est « Ondine » américanisé, donc la créature des eaux, l’incarnation de la grâce et de la beauté, tout ça tout ça. Ralph, son deuxième mari (Dieu lui vienne en aide), la voit en effet comme « diverse et ondoyante ». Ou alors c’est « Undaaaaïne », prononcé avec un gros accent américain un chouïa vulgaire, par des gens qui aimeraient bien avoir l’air, mais qui n’ont pas l’air du tout. Après tout, si Mrs Spragg (pas classe ce nom d’ailleurs) a appelé sa fille après le mot français «Undoolay » (je traduis : « onduler »), il faut savoir que pour elle, c’était d’abord une marque de fer à friser (comme si vous appeliez votre fille « Babyliss »). Donc c’est difficile, parce qu’Undine est à la fois basse et distinguée. Alors vous faites comme vous voulez, de toute façon vous aurez tort.

 Une des héroïnes les plus chiantes que je connaisse, mais aussi une des plus fascinantes. En effet, Undine se caractérise par ses désirs insatiables et toujours matériels. Elle n’est que parce qu’elle a, ou plutôt parce qu’elle convoite. Robes, tableaux, robes, voyages, robes, maris des autres. Elle est un gouffre qui ne se remplit jamais. En effet, si son essence est de désirer, le désir étant manque, elle-même est donc un vide abyssal. Il s’agit donc d’un personnage très curieux car caractérisé par son apersonnalité .
J’invente des mots si je veux, c’est mon blog.
Bon je justifie : « impersonnalité » indiquerait une personnalité banale, sans caractère, alors qu’ici l’héroïne n’a pas la moindre profondeur, elle n’existe que par ce qu’elle a, son apparence, d’où le « a » privatif. Elle avance vers son but, prête à tout, sans sentiments et sans âme. Au début ça fait rire, mais après ça donne froid dans le dos.

 Ce qui est très intéressant dans ce livre, c’est qu’il exhibe les rouages de la société américaine, européenne, et de façon générale. On se rend compte que tout tient à l’apparence. Tant qu’on observe les convenances, les codes, tout roule. C’est pourquoi il n’y a que de très rares scènes privées (mais oui, sinon Undine n’a rien à dire ni à faire), tout se passe en public : les diners, mais aussi l’opéra, les ateliers d’artistes, les expositions. Non, nos amis ne sont pas des intellos, ils veulent juste se montrer, vous avez cru quoi ? C’est aussi pour cela que nous avons des discours et comportements très stéréotypés, les gens ne font que reproduire le schéma et les préjugés de leur classe. Ainsi quand Raymond, l’aristocrate français, fustige les américains, on retrouve des idées bien connues selon lesquelles ils ne sont attachés à rien, ils n’ont aucun passé et donc ne peuvent comprendre les européens etc… Les discours et comportements divergents sont donc ou d’un grand cynisme, ou voués à la désillusion. On a donc ici une étude presque scientifique, ethnologique d’Edith Wharton sur la société. Je dis presque, puisqu’on perçoit le cynisme et l’ironie de l’auteur à chaque ligne.

 Le livre adopte le point de vue de la classe des nouveaux riches, et clairement Edith Wharton se moque. Ainsi, ils sont très bling-bling, très dorures, petites statues romaines, tout ça. Dans le premier hôtel du roman, on a même des suites « Looey » (« Louis ») avec des portraits de Marie-Antoinette et de la Princesse de Lamballe (quand leurs têtes étaient encore fermement attachées j’imagine). Ainsi, ils dépouillent l’ancien de sa signification, pour lui en donner une nouvelle généralement rattachée à l’apparence et la connotation. Et souvent ce n’est pas du meilleur goût comme vous pouvez le voir. Plus sérieusement, ce livre est révélateur de la genèse des Etats-Unis, puisqu’il montre comment les américains ont eux-mêmes construit un nouveau monde d’abord purement matériel, en s’appuyant sur l’ancien au passé prestigieux. Cet ancien est cependant détruit en même temps qu’il sert de modèle, car la jeune Amérique se caractérise justement par son sang de pionnier ; elle est une force qui va. Ce n’est pas pour rien que les initiales de l’héroïne sont U.S.

 Première lecture d’Edith Wharton, sûrement pas la dernière. Je ne sais pas si ce livre est intéressant d’un point de vue purement stylistique ou littéraire, mais en tout cas il est très riche sociologiquement parlant et agréable à lire. Même si ELLE est à jeter dans une fosse à crapauds. Ca ne lui ferait pas de mal de se faire ruiner une robe tiens.

 

Petit ajout : je ne sais pas si le livre existe en français, je n’ai pas réussi à retrouver son titre. Si quelqu’un sait, qu’il me fasse signe !


 

Edit : Mea culpa, mea maxima culpa, je n'ai pas précisé que l'intrigue se déroulait au début du siècle, et que le livre a d'ailleurs été écrit en 1913.

Edit II : Cédric me fait signe que le titre français donne : "Les beaux mariages".

Posté par celinevixen à 21:46 - Classiques pas si classiques - Commentaires [15] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

14 novembre 2006

Le Mépris (Il Disprezzo) - Alberto Moravia

S’il y a bien une chose qui me terrifie, ce sont les cauchemars sentimentaux. Genre Closer c’est trop un film d’horreur pour moi. Alors quand j’ai lu la première page du Mépris, j’ai commencé à avoir des sueurs froides. « L’objet de ce récit est de raconter comment, alors que je continuais à l’aimer et à ne pas la juger, Emilia au contraire découvrit ou crut découvrir certains de mes défauts, me jugea et, en conséquence, cessa de m’aimer ». Sympa.

« Dis, je suis en train de commencer un bouquin horrible, tu veux pas me tenir la main ?
- 
Moi aussi je lis Renardou. Ca va pas être pratique.
- 
Tu as le droit de tourner les pages, promis.
- 
Je vais avoir des crampes.
- 
Il est pas long ! Steuuuuuuplait…………..
- 
Mais pourquoi tu le lis ?
- 
Parce queeeeeeeee…… »

J’ai eu raison de dépasser mes petites angoisses d’ado. Ce livre dit et transfigure la douleur amoureuse de façon sublime.

Le pitch : Riccardo Molteni n’est plus aimé par sa femme et cherche à comprendre pourquoi. Il n’en continue pas moins à exercer le métier de scénariste qu’il excècre, mais pour lequel il a abandonné le théâtre afin de pouvoir payer à Emilia la maison de ses rêves. C’est à ce moment précis que débute ce mépris d’Emilia pour Riccardo, lequel mépris signe la fin de son amour. Tout le problème est de savoir ce qui est à l’origine de ce mépris. Il tente de sauver leur couple en sortant Emilia de Rome et en l’emmenant à Capri. En effet, c’est là où est censé se dérouler le futur tournage de l’Odyssée, dont Riccardo est chargé du scénario. Ils y retrouvent Battista, le producteur, et Rheingold l’autre scénariste. Et Battista a les mains balladeuses…

 La lecture de ce roman est insoutenable car le point de vue adopté est celui de l’être qui n’est plus aimé, qui soupçonne puis qui souffre. Un jour Emilia cesse la comédie du « ya-rien-je-te-jure » et avoue son mépris pour Riccardo. Et ce n’est même pas comme s’ils se séparaient et basta. Non non, ce ne serait pas drôle sinon. Mari et femme continuent à vivre ensemble. Riccardo entre alors dans une relation masochiste avec Emilia, lui posant toujours les questions qu’il ne faut pas et obtenant des réponses qu’il n’a pas volées (il n’avait qu’à ne pas les poser). L’essentiel de ce roman réside dans cette souffrance qu’un être s’inflige à lui-même, cette torture psychologique dont il est la victime et le bourreau, et qui l’amène au bord de la folie.

Ce roman est et raconte aussi la tentative de percer le mystère féminin. Le narrateur se trouve face à un être dont il se rend compte qu’il lui est irréductiblement étranger, et ne le supporte pas. Emilia de plus brille par son mutisme et sa réserve, ce qui n’arrange rien, autant pour Riccardo que pour le lecteur qui ne la perçoit qu’à travers les yeux du narrateur. On n’y trouve pas le mythique « et mes fesses, tu les trouves jolies mes fesses ? » de Bardot dans le film de Godard. Le narrateur semble donc se raccrocher à la seule chose qu’il connaît d’elle : son corps, sa beauté. On trouve plusieurs très belles peintures d’Emilia divinisée, qui semblent arracher un temps Riccardo à sa souffrance. « Elle me parut soudainement très belle…belle d’une beauté venue du fond des âges, en harmonie avec la mer scintillante et le ciel lumineux contre lequel se détachait sa haute taille. » Ce sont les seuls moments où l’amour est heureux. En effet, Emilia ne peut lui refuser le plaisir de la contemplation pure, même si parfois cette contemplation n’est liée qu’à des souvenirs ou des hallucinations. Le récit lui-même fait partie de cette tentative de comprendre et de retrouver Emilia : « Et je décidai d’écrire ces souvenirs avec l’espoir de la retrouver ainsi dans la paix », « de continuer, sereinement désormais, notre dialogue terrestre ».

L’Odyssée trouve une place à part entière dans cette œuvre du mépris. En effet, il me semble (c’est un peu tordu, si ça se trouve c’est n’imp) que le narrateur établit un parallèle entre son histoire et celle d’Ulysse. En effet, l’Ulysse de Molteni, celui qu’il « aurait voulu camper » est celui de Dante (et non d’Homère). Il ne revient pas à Ithaque, mais périt en pleine mer. De même Emilia ne revient pas et meurt. S’agit-il pour Riccardo, tel un nouveau Dante, de se rendre dans l’Inferno au moyen de l’écriture afin d’y retrouver Emilia ?
De plus, les différentes interprétations de l’Odyssée selon Battista et Rheingold suscitent le mépris de Molteni. En effet, Battista veut en faire « une mascarade en technicolor, avec femmes nues, King-Kong, danses du ventre, exposition de seins, monstres en carton-pâte, mannequins… » un rien commerciale (= traduction de Molteni). On sent percer tout son mépris pour cet homme qui représente l’argent et la société de consommation, avec sa villa à Capri et sa grosse voiture rouge. Puis il y a Rheingold aux antipodes, qui veut en faire un drame psychologique moderne, un « drame de boudoir » niant toute la poésie du texte. On sent le mépris du latin pour la pensée teutonne, qui se retranscrit par une répulsion physique envers cet homme. Enfin, le texte révèle un certain mépris de Molteni pour Emilia (il peut bien lui rendre la pareille franchement) : « Elle peut certes admettre les considérations d’ordre commercial qui, chez Battista, militent en faveur d’une
Odyssée spectaculaire. Elle peut même approuver les conceptions limitées et psychologiques de Rheingold ; mais elle n’est certainement pas en mesure, malgré son bon sens et sa droiture, de s’élever jusqu’à mon interprétation, la plus proche d’Homère et de Dante. » Tout le monde en prend pour son grade. Et tout ça ne nous dit pas au juste quelle est l’interprétation de Molteni, seulement qu’il estime l’Odyssée intournable.
Cette présence de l’Odyssée dans Le mépris est très révélatrice de la présence des grandes œuvres dans nos vies en général, en tant que ces œuvres nous influencent et en tant que nous les recréons, leur donnant un nouveau sens. D’ailleurs, dans Si c’est un homme, Primo Levi cite le Chant d’Ulysse de la Divine Comédie (le même passage que cite Riccardo), donnant encore un autre sens aux mots. « Jusqu’à ce que la mer fût refermée sur nous »

Pourquoi Emilia méprise-t-elle Riccardo ? Parce qu’il est l’anti macho italien ? Parce qu’il est à ses pieds ? Parce ce qu’il s’est trahi pour elle ? Parce qu'elle croit qu'il l'a livrée au producteur? On ne le sait pas, mais ce n’est pas grave.

Vous aurez remarqué que je ne me suis pas appesantie sur le côté cœur brisé, genre « on dépasse tout ça, c’est vachement plus subtil en fait… ». Pourtant je n’avais pas l’air fière planquée sous ma couette et tenant la main de mon amoureux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Posté par celinevixen à 20:18 - Classiques pas si classiques - Commentaires [28] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



« Accueil  1