un renard dans une bibliothèque

"Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique; on se laisse tellement influencer." O.Wilde

23 avril 2008

L'Autobiographie d'Alice B. Toklas - Gertrude Stein

Dans la famille « prise de tête », je demande L’Autobiographie d’Alice B. Toklas (1933).

 

Franchement, dès qu’on pose un œil sur la couverture, on se dit que ça va être compliqué. Parce qu’à côté du titre, L’Autobiographie d’Alice B. Toklas donc, il y a le nom de l’auteur. Qui n’est pas Alice B. Toklas.

C’est Gertrude Stein.

 

Là on pourrait se dire qu’Alice B. Toklas est un être fictionnel, au même titre que, chépamoi, Célestine (Le Journal d’une femme de chambre, Mirbeau), Des Grieux (Manon Lescaut, mémoires d’un homme de qualité, Prévost), Jane Eyre, (Jane Eyre, An Autobiography, Charlotte Brontë), Octave (Confessions d’un enfant du siècle, Musset).

 

Ce serait si simple !

 

Sauf que si on connaît bien ses couples mythiques, on se souvient qu’Alice B. Toklas était la compagne de Gertrude Stein. On se trouve donc face à l’autobiographie d’une vraie personne par une autre personne qui a été très proche d’elle. Gertrude Stein le dit mille fois mieux que moi (en même temps elle n’a pas de mérite, c’est son concept à elle) : il s’agit « d’explorer l’intérieur de l’extérieur ».

 

Ouvrons le livre à présent. Ca commence de façon très traditionnelle, vieille école dirons nous. Alice B. Toklas est née en telle année, à tel endroit, elle aimait faire de la couture etc. Cependant le récit se concentre presque immédiatement sur sa vie à Paris avec Gertrude Stein, où elles ont vécu à l’aube de la deuxième guerre mondiale et pendant la guerre. Toutes deux fréquentent le milieu artistique de Montmartre, et le livre raconte plein d’anecdotes sur Pablo et ses maîtresses, Monsieur Matisse, Guillaume Apollinaire, Marie Laurencin et d’autres gens très bien.

 

Tout le livre est comme ça ou presque : une série d’anecdotes, pas nécessairement reliées logiquement, comme elles semblent affleurer à la mémoire de celle qui se souvient. De plus, comme le style est très superficiel, se limitant aux faits et n’évoquant que peu d’émotions, de pensées intimes, j’ai eu l’impression de me retrouver devant un Paris Match pour intellos.

C’est très déconcertant ; on a envie de calmer Gertrude Stein, de lui offrir de la modestie en boite.

Et puis en même temps c’est agréable d’observer ces personnes par le petit trou de la serrure, de comprendre ce qu’il se cache derrière la création de telle œuvre d’art. Par exemple on apprend que pour l’une de ses nombreuses natures mortes, Matisse avait dépensé une fortune pour acheter les fruits. Et comme il n’avait plus les moyens d’en acheter d’autres, et qu’il fallait que les fruits durent jusqu’à l’achèvement du tableau, Matisse faisait en sorte de rendre son appartement le plus froid possible, en hiver.

Après ma lecture, j’ai une autre impression : Gertrude Stein ne fait que raconter leur vie telle qu’elle était, et elle n’y peut rien si elle n’était entourée que de génies. En même temps, elle a sans doute fait une sélection des personnes desquelles elle allait parler.

Ce compte rendu de la bohème parisienne exaspère et fascine à la fois.

 

Un autre point irritant mais ô combien intéressant : d’Alice B. Toklas il n’est point question dans son autobiographie. Tout tourne autour de Gertrude Stein telle qu’en elle-même, sa vie, son œuvre. Du coup on a l’impression de lire l’autobiographie de Gertrude Stein, vue à la troisième personne. Vertigineux n’est-ce pas ? Le concept d'autobiographie en prend un coup! L’Autobiographie d’Alice B. Toklas est en réalité le fantasme de Gertrude Stein sur elle-même.

Ce que ces lignes confirment (c’est Alice qui parle, mais c’est Gertrude Stein qui la manipule, nous sommes d’accord) :

“The three geniuses of whom I wish to speak are Gertrude Stein, Pablo Picasso and Alfred Whitehead. I have met many important people, I have met several great people but I have only known three first class geniuses and in each case on sight within me something rang. In no one of the three cases have I been mistaken.” (je n’ai pas trouvé de traduction française, mais en gros Alice explique que Gertrude Stein est une génie à l’égal de Picasso.)

 

On n’est pas en plein culte de la personnalité là? (Ceci n’est pas un jugement de valeur)

 

Un livre curieux donc. Passionant si on passe outre l’exaspération que suscite l’auteur. A noter que c’est une des œuvres « lisibles » de Gertrude Stein. Parce qu’il y a les œuvres « illisibles ». Non ce n’est pas moi qui ai posé cette distinction. Allez lire Tender Buttons si vous voulez expérimenter l’Incompréhensible dans toute sa gloire. Tout un poème.

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15 août 2007

The Life and Times of Scrooge Mc Duck (La Jeunesse de Picsou) - Don Rosa *

Quand on dit « épopée », on pense tout de suite à Ulysse, au Roi Arthur, à Beowulf (incarné avec grâce par Christophe Lambertduck il fut un temps)… Mais quelle bande de petits joueurs comparé au grand, à l’immense Balthazar Picsou. Que l’on croit connaître, mais à tort. En effet, Balthazar Picsou est souvent ramené à une caricature risible de riche pingre, à l’image de l’Harpagon de Molière. Cette représentation, de l’épaisseur d’une feuille de papier, ne rend pas honneur à la richesse humaine du personnage. Car nous montre-t-elle autre chose que son immense coffre fort orné d’un $ ? Ses lorgnons de vieillard et son haut-de-forme ringard ? Et l’imagine-t-on en une autre compagnie que celle de Donald Duck et ses neveux ? Cette image d’Epinal est bien rassurante, car nous, innocents lecteurs, nous croyons en position de savoir et donc de maîtrise.

Notre vision du monde n’est plus tout à fait la même lorsque nous apprenons un beau jour que Balthazar Picsou est né en 1867 à Glasgow en Ecosse, et qu’il décède centenaire en 1967 à Donaldville, dans l’Etat du Calisota.
Sa vie et ses aventures, telles que nous les rapporte Don Rosa dans sa merveilleuse bande dessinée « La Jeunesse de Picsou », lui valent les surnoms de « Furie du Far-West, Massacreur du Montana, Poison de Pizen Bluff, Terreur du Transvaal, Bête noire du bush australien » entre autres. Cela vous donne une idée du canard.

« La Jeunesse de Picsou » raconte comment Balthazar Picsou gagne sa fortune, sou par sou, en commençant par le célèbre sou fétiche, symbole et origine de sa richesse. Il s’agit d’une pièce américaine qu’un client sans scrupules donne comme premier salaire au petit cireur de chaussure de Glascow. Ceci déclenche le désir acharné de Picsou de gagner de l’argent, le plus possible, d’abord pour faire survivre sa famille, ensuite pour le simple plaisir d’accumuler et de nager dans de l’or. Le départ vers les Etats-Unis et le monde moderne ne tarde pas ; c’est le début de son premier tour du monde. Il ne devient pas tout de suite l’avare sans cœur que l’on ne présente plus (même si c'est plus compliqué que ça). Il est d’abord un jeune canard naïf, plein de bonne volonté, désireux d’aider son prochain. Ce sont les évènements terribles de sa vie et les hommes qui ont fait de lui quelqu’un de dur et d’impitoyable. On ne nait pas grand kapitaliste. On le devient. Une des scènes les plus poignantes est celle où l’on voit Picsou en train d’exulter en découvrant qu’il est l’homme le plus riche du monde, au moment même où sa famille l’abandonne. La bulle d’avant, il se remémorait avec émotion ses souvenirs d’enfance. Il oublie tout celle d’après. Cette évolution dans le personnage est un crève-cœur.

Don Rosa a ainsi créé une cohérence dans l’univers des canards de Disney, à travers Picsou. Cette biographie en 12 épisodes, reconstituée à partir des planches de Carl Barks (le créateur de Picsou), permet d’éclairer les origines de certaines animosités. Ainsi les Rapetous apparaissent dans le 2è épisode ; le père de Flairsou, dessiné sous les traits d’un petit bourgeois insupportable, aide Picsou à s’approprier sa première mine de cuivre ; Grippesou est un Afrikaner sans scrupules qui profite de l’hospitalité de Picsou.
On comprend également mieux les liens familiaux. On voit les parents de Picsou, ses ancêtres qui érigeaient déjà l’avarice en institution. On voit aussi Donald –tout petit : il est le fils d’Hortense (sœur de Picsou) et de Rodolphe (fils de Grand-mère Donald), qui tous deux ont des caractères de cochon. Avec tous les personnages présents, il est possible de reconstituer de façon très précise l’arbre généalogique des Mc Picsou, façon Rougon-Macquart ! Ce n’est pas triste.
On voit aussi la mise en place du coffre-fort, les débuts des Castor-Junior et leur manuel (pas encore en poche). Ainsi que mille autres surprises chers lecteurs !

Picsou a vraiment existé. Pour vous en convaincre, Don Rosa le fait fréquenter des personnages historiques, tels Geronimo (« Celui-qui-baille »), les frères Dalton ou encore Jack London. On le voit également à bord du Titanic (en réalité, c’est lui et non pas l’iceberg qui est à l’origine du naufrage). Il assiste également à la construction de la Statue de la Liberté, à l’installation de l’électricité (pendant laquelle il a bien failli perdre toutes ses plumes).
Des clins d’œil à d’autres œuvres existent. Ainsi, le dernier épisode débute comme « Citizen Kane ». On voit une récapitulation de sa vie effectuée par la télévision, ainsi qu’une interview de ses proches et qu’un plan sur son coffre-palace dans lequel il a décidé de s’enfermer. On voit la boule de neige évocatrice de souvenirs nostalgiques. On entend un prénom de femme.


Il y a également une référence à une bande dessinée Disney très connue, "Donald au pays des oeufs carrés", dont l'auteur est Carl Barks qui la considérait comme sa meilleure histoire.


Si ça intéresse quelqu’un, des « reader’s compagnon » (genre d’explication de texte publiée en livre) en anglais existent sur Amazon.

Le dessin de Don Rosa est magnifique, très précis, riche en détails. Dans chaque bulle, parallèlement à l’histoire principale, se déroule une autre histoire, aussi savoureuse et haute en couleurs! Ainsi on voit Daphné, la fille de Grand-mère Donald, trouver une bague en diamant dans un œuf frais alors que Picsou fait connaissance avec ses parents fermiers. (D’après vous, qui est le fils de Daphné ?)
Certaines planches sont sublimes : lorsque Picsou entre dans un théâtre en feu pour sauver Goldie O’Gilt, ou encore lorsque Picsou découvre sa première pépite d’or. C’est tout simplement impressionnant.

En un mot comme en cent chers lecteurs : procurez vous cette très grande œuvre dès sa prochaine réédition (en général faite par Picsou Magazine) et ne le prêtez à personne, surtout pas à un prêtre sénégalais en partance pour son pays et qui n’a pas l’intention de vous la rendre, comme l’a fait un ami à moi.

En attendant, voilà les titres des 12 épisodes:
- Canards, centimes et destinée (épisode 0)
- Le Dernier du clan Mc Picsou
- Le Roi du Mississippi
- Buck Picsou des Badlands
- l'Aventurier de la Colline de cuivre
- le maître du manoir Mc Picsou
- la Terreur du Transvaal
- le Rêveur du never never
- l'Empereur du Klondike
- le Milliardaire des landes perdues
- l'Envahisseur de Fort Donaldville
- le Bâtisseur d'empires du Calisota
- le Canard le plus riche du monde


 

Edit du 18/08/07: parce que Cédric vient de m'y faire penser... Allez, tous avec moi: "c'est le plus grand boss de toute la ville picsouu picsouu"

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08 juin 2007

Singularités de l'éléphant d'Europe - Pascal Varejka

Parce que les livres, c’est pas que les livres non plus…                                                                   belle
Hommage à une de mes librairies préférées. Je demande le silence.

 (raclement de gorge)

 Les livres, c’est un peu toute ma vie. Un de mes rêves, c’est de devenir professeur de littérature. Mon autre rêve est de devenir libraire. J’ai aussi d’autres rêves plus funky, comme devenir la nouvelle Paris Hilton avec les vidéos, la prison et tout.

 Tout ça pour vous dire que bien que je me dirige lentement mais sûrement vers une carrière de professeur, le métier de libraire me fait quand même du pied. Je crois que je serais une fabuleuse libraire : il y aurait du parquet et des fauteuils anglais où les gens pourraient lire avant d’acheter, tout en mangeant les cookies que je préparerais et distribuerais gracieusement, et en buvant le thé que je ferais infuser dans de belles théières.

Mon entourage croit surtout que sans diplôme d’école de commerce, sans argent, et avec ces idées farfelues de cookies, je peux toujours rêver.
En attendant, j’ai le droit de rêver et de me croire dans La Belle et la Bête.
Quoiqu’il en soit, à chaque fois que j’entre dans CETTE Librairie, que je m’accroche à CES vitrines, cette envie d’avoir ma librairie me reprend.

Entrons dans ce temple de la jouissance intellectuelle voulez-vous ?

 C’est tout petit, et tous les livres tiennent dans une seule pièce. Du coup, ils s’empilent, sur des étagères qui montent jusqu’au plafond, sur des tables, par terre, sur la caisse. Ils s’immiscent dans des ouvertures invraisemblables, sont adossés contre les meubles, tiennent en équilibre sur la tête des deux-trois libraires dévoués à la Cause et sachant rentabiliser l’espace. Les murs sont couverts d’affiches racolant le client pour un livre, une expo, un débat, une rencontre.

Ces livres sont extrêmement bien choisis. Ici, tous les grands écrivains (morts, mais aussi vivants), les artistes, les penseurs, les historiens se bousculent et cohabitent tant bien que mal sous le petit lustre tout mignon. On trouve les classiques bien sûr, mais aussi des ouvrages inconnus, surprenants, intrigants. C’est bien simple, on a envie de tout lire. Et c’est encore pire quand on commence à causer avec les maîtres de ces lieux.
Ils sont tellement passionnés par leur métier que c’est un plaisir de parler bouquins avec eux, de se laisser tenter par leurs suggestions livresques, de les écouter parler avec les autres « habitués » à lunettes et avec plein de cheveux.

 Cette librairie est ouverte tout le temps (c’est fou, ils doivent en avoir marre quand même). Même le dimanche, on y organise parfois des débats. Je me rappelle que quand je sortais tard le soir de ma petite piaule faire ma promenade quotidienne sur le boulevard du Montparnasse, j’y entrais presque systématiquement (surtout en hiver quand il fait froid, en été je me contente de regarder les vitrines). Parfois j’achetais, mais souvent je feuilletais, je touchais, je regardais. J’achète toutes les dix visites, faut bien qu’elle vive ma librairie.

J’ai déménagé cette année, et je dois dire qu’elle me manque, ma librairie unique au monde. Je m'y sentais un peu à la maison, tellement elle est chaleureuse, cosy, mignonne. J’y retourne de temps en temps. Voilà ce que l’Homme et moi avons déniché la dernière fois, et que nous avons trouvé très drôle.

Ca s’appelle « Singularités de l’éléphant d’Europe », et c’est de Pascal Varejka (que je ne connaissais pas), aux éditions Ginkgo.

Car il y a bien un éléphant européen. Et même que les artistes (Bosch, Rembrandt), philosophes (Aristote, Kant), écrivains (Dumas, Shakespeare, Brecht), saints, naturalistes, théologiens européens en font grand cas, depuis l’Antiquité jusqu’ à l’époque moderne.

Est-ce que vous avez déjà vu une peinture représentant un éléphant en vous disant « Clairement, le mec n’en a jamais vu de sa vie» ? Ben voilà. Cet éléphant est en réalité la projection de tous les fantasmes de l’homme européen, qui le rêve donc (florilège) : arabo-normand, balzacien, chaste, chrétien, epicurien, fragile des intestins, galant, Juif (ashkénaze), marial, mélomane, multicolore, pluricentenaire, politicien, pudique, surréaliste, versatile.

 

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Ce livre traite point par point, et dans l’ordre alphabétique s’il vous plait, des « singularités » de cet bestiole sortie de l’imaginaire collectif. L’auteur le fait avec érudition certes, mais aussi pas mal d’humour.

 Extrait : « Glabre »
« En dehors d’une sous-espèce attestée par certains documents iconographiques, l’éléphant d’Europe a en général peu ou pas de poils. « Sa peau est tout à fait rase », comme le dit Georges Louis Leclerc, comte de Buffon. Il est semblable en cela à la Vierge Marie, « dépourvu de tout ce qui est superficiel et vain », note Richard de Saint-Laurent [sans doute le seul théologien médiéval ayant jamais fait allusion à la pilosité ou l’absence de pilosité de la Madone] (voir Marial). Précis, Buffon note tout de même la présence de quelques « soies ». […] Bien que rares, les poils de l’éléphant d’Europe ne sont toutefois pas dénués d’utilité : Kant signale en effet que sa courte queue a « de longs poils dont on se sert pour nettoyer les pipes ».

 En général, l’ensemble de ces représentations est cohérent ! Ainsi l’éléphant est « chaste », « doux », « fidèle », « frigide », « pudique », « protecteur », « sentimental ». Un gentleman un rien fleur bleue en somme ! Mais parfois « peloteur », ce qui casse le mythe…

 Même si on finit par tourner en rond  car ce sont souvent les mêmes thèmes reformulés qui reviennent, à savoir l’aspect religieux et galant  cet ouvrage est vraiment drôle et éclairant au sujet de l’imaginaire européen.

On en retient deux choses : « l’éléphant est considérable » (André Vialatte), et la librairie Tschann aussi.

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11 février 2007

Vies littéraires - Edward Sorel *

Mais pourquoi est-il si méchant?vies_litt

Quelque chose me dit que Tolstoï, Proust, Ayn Rand, W.B.Yeats, Lillian Hellman, Carl Jung, Sartre, George Eliot, Brecht et Norman Mailer se retournent tous dans leurs tombes à chaque fois qu’une main humaine ouvre ce livre.

Et franchement il y a de quoi.

Parce qu’Edward Sorel (caricaturiste new-yorkais de renommée mondiale) y va franchement, à la tronçonneuse je dirais, réduisant leurs vies à neuf dessins-caricatures (ohmondieu la tête de Sartre…) agrémentés de textes savoureux, méchants, acides, impitoyables.

Ce qu’on apprend ?

- Leurs histoires de culotte pas souvent saines (sinon ce n’est pas drôle) : «Proust, riche, devient le protecteur de jeunes hétérosexuels de la classe ouvrière qu’il couvre de cadeaux hors de prix. Il investit dans un bordel masculin, ce qui lui permet d’épier par un œilleton masqué les goûts bizarres de sa clientèle ».

- Leurs penchants politiques pas très clairs : Sartre : « (1944 Huis Clos trouve grâce auprès de la censure allemande» (le dessin montre un officier nazi en train d’allumer la clope de Sartre), puis « (1945) Longtemps chantre existentialiste de l’individualité, Sartre s’aligne désormais sur le parti communiste. Après une visite en Russie, il déclare : «les citoyens soviétiques critiquent leur gouvernement bien plus efficacement que nous le faisons. Il y a une totale liberté de parole en URSS. »

- Leurs petits dadas : « William Butler Yeats, 22 ans, poète irlandais qui croit à l’occulte (il a vu des fées) assiste à sa première séance de spiritisme. L’expérience le secoue au point qu’il se met à se cogner la tête contre la table en récitant du Milton »(dessin montrant Milton en train de se cogner la tête contre une table…)

Entre autres… Voilà comment ils sont nos monstres sacrés de la littérature : lâches, puérils, menteurs, avides, ridicules…Liste non exhaustive ! Ca vous étonne? Après tout l'auteur est un homme comme les autres.

Les textes vous ont fait réagir/rire ? C’est encore pire avec les dessins ! C’est génial, on a l’impression de lire un Voici intello (pas que Voici ne soit pas intello!). Il y a du voyeurisme, on fait comme Proust : on regarde par la serrure… On n’a même pas trop honte pour le coup : « Ah non, c’est pour ma culture perso, c’est important de savoir que Rand préférait (et terrorisait) les petits jeunes !». Et même quand on était déjà au courant, il nous rafraichit la mémoire de façon plaisante.

 Ces planches sont d’autant plus cruelles que tout est balancé de façon très directe mais l’air de rien, sans trop de commentaire. De plus, le trait simple renforce ce côté désinvolte. Sorel laisse l’auteur-victime se débrouiller avec ces faits, ces mots. « Pas la peine de te justifier, tu n’y arriveras pas ».

 Mais il ne faut jamais oublier qu’il s’agit de caricatures, que les situations et les citations sont complètement hors contexte. Ainsi même si ses pièces étaient représentées devant des officiers allemands, Sartre n’en était pas moins (modestement) engagé dans la Résistance. C’est un peu plus compliqué que ces planches ne le laissent paraître.

 C’est ce qui a fini par me gêner. On dirait que Sorel essaye de les confronter à leurs vies, comme un Juge de l’Enfer qui pèserait leurs âmes. Essaie-t-il de descendre ces enfants terribles de leur piédestal ? A-t-il un compte à régler ? Parce qu’un livre entier consacré à leurs faiblesses, il faut y consacrer pas mal d’énergie !

 Mais bon voilà, ce qui est bien avec les auteurs morts (que des avantages je vous dis !), c’est qu’on peut les fustiger comme on veut : cela fait davantage rire que pleurer…


 

Edit : Norman Mailer, on me signale que vous n'êtes pas mort. Quel choc! Mais rassurez-vous, vous n'en avez pas moins de mérite à mes yeux...

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22 janvier 2007

Chêne et Chien - Raymond Queneau *

Queneau, c’est « hénaurme ».queneau
Démonstration.
Vous voyez le livre à droite, là ? Bien. Il s’agit de Chêne et Chien, une autobiographie en vers, avec des alexandrins, des hexasyllabes, des césures à l’hémistiche et tout et tout, charmantes bestioles délaissées depuis la fin du XIXè siècle. Le monsieur se réclame même de Boileau, mis en exergue de la première partie de la chose. C’est gonflé quand même, de la part d’un ex surréaliste (justement, il aime bien embêter Breton).

Mais ce n’est pas aussi simple ! En effet cette langue parallèle qu’est le français parlé fait partie intégrante de son esthétique.
Elle m’emmenait également en vacances
A Orléans, aux Andelys
Où successivement habita-z-une tante
Qui me traitait comme son fils.

Ou encore : exempleu du déclin de la France
Cette conception orale de la poésie renvoie aux trouvères et troubadours du Moyen Age, d’autant plus que la matière du poème constitue à elle seule une épopée… Ahhh la cure de psychanalyse de Queneau… ! (touing touing…n’est-ce pas du luth que j’entend là ?)
D’ailleurs, Queneau appelle son œuvre « roman en vers ». Il considère qu’il n’y a pas de différence pour lui entre roman et poésie puisque leur matière peut être la même. Y en a marre de ces poètes romantiques faisant du lyrisme le tout de la poésie !
"...Quand je fais des vers, je songe toujours à dire ce qui ne s'est point encore dit en notre langue. C'est ce que j'ai principalement affecté dans cette nouvelle épître... J'y conte tout ce que j'ai fait depuis que je suis au monde. J'y rapporte mes défauts, mon âge, mes inclinations, mes moeurs. J'y dis de quel père et de quelle mère je suis né... ". (Boileau cité en exergue)
C’est pourquoi Queneau n’a pas de problème avec le fait de mettre sa propre vie en vers, même si le sujet ne parait pas poétique à première vue.

 Ceci me permet de faire une transition très habile vers le pitch.
La chose est composée de trois parties.
Dans la première, on voit Queneau gamin et ado, se prenant la tête et torturé par ses angoisses et anxiétés étranges. On le voit aussi en pleine crise oedipienne :
Elle m’appelle son pinson.
Elle raconte qu’elle m’aime.
Mon lit se trouve près du sien.
J’entends gémir cette infidèle.

C’est ainsi qu’on n’est pas étonné de le retrouver en deuxième partie sur un divan de psychanalyste, racontant ses rêves, ses impressions.
En troisième partie, c’est la guérison tant attendue, la victoire du Moi sur ses terreurs et son inconscient.
Tout tourne donc autour du Moi de l’auteur, ce qui explique le titre Chêne et Chien. Il renvoie à l'étymologie du nom de l'auteur : la racine quen de Queneau renvoie aux mots normands quenne qui désigne le chêne (=le bien, la force), et quenet , qui désigne le chien (=le mal, l’infamie).
Chêne et Chien voilà mes deux noms,
Ethymologie délicate :
Comment garder l’anonymat
Devant les dieux et les démons ?
Pas mal de critiques ont d’ailleurs comparé cette structure avec celle de la Divine Comédie de Dante : Enfer-Purgatoire-Paradis. Ce que j’adore avec Dante, c’est qu’on peut l’invoquer pour à peu près tout et n’importe quoi.

 Il ne se prend pas du tout au sérieux et c’est savoureux. Il donne une forme noble, avec de petites touches désuètes, des références littéraires et mythologiques, à une matière triviale et basse.
Ma grand-mère était sale et sentait si mauvais
Que de plus d’une dame on ne revit l’ombrelle.

Ou encore : Certes j’avais du goût pour l’ordure et la crasse,
Images de ma haine et de mon désespoir :
Le soleil maternel est un excrément noir
Et toute joie une grimace.

Je pourrais continuer pendant des heures, c’est à mourir de rire !

 Ainsi, en s’inspirant des classiques, Queneau crée son esthétique propre. Comme le dit si bien Gabriel dans Zazie dans le métro du même Queneau : « Y a pas que la rigolade, y a aussi l’art. », même si j'ai tendance à l'oublier quand je le lis.

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15 janvier 2007

La soupe de Kafka (Kafka's soup) - Mark Crick *

Comme j’ai coutume de le dire, un bon auteur est un auteur mort. Celui là bizarrement est vivant et bien vivant. Je suis allée lekafka constater de mes propres yeux mercredi soir, à la Bibliothèque américaine de Paris, car je n’y croyais pas. Et pourtant il était là, à nous présenter son livre, nous lisant des extraits, nous expliquant comment cette idée géniale a germé dans sa tête puis s’est concrétisée par des mots. Et il était drôle, maigre, plein d’esprit, grand, cultivé, vouté, timide…Et il avait l’accent british. Le coup de grâce.

 Ah oui le livre.

 Le pitch : Il s’agit d’une histoire complète de la littérature mondiale en seize recettes. Tout simplement. Et c’est savoureux.
Comment donc ce n’est pas clair ?
Bon. Il s’agit de seize recettes de cuisine diverses et variées (soupe, gâteau au chocolat, clafoutis, œuf à l’estragon…) pastichant le style de seize auteurs sous forme de saynètes, mais aussi leurs thèmes, leurs obsessions... Ainsi chez le marquis de Sade, il s’agira de désosser de pauvres petits poussins « avec violence et lubricité » puis de les farcir « avec avidité ». Et accessoirement de séquestrer la délicieuse fille du boucher. C’est plus soft dans la cuisine de Jane Austen, où est préparé « avec douceur l’élégant mariage de l’œuf et de l’estragon » (le persil étant un choix trop commun).
Il a aussi illustré lui-même son propre livre (l’homme est artiste et photographe pour subvenir aux besoins médiocres et contingents de l’existence), ayant de petites pensées pour Matisse, Andy Warhol…

 « CE QU'ILS EN ONT PENSÉ :
«Difficile à avaler» Franz Kafka
«Ça m'est resté en travers de la gorge» Raymond Chandler
«Interminable» Marcel Proust
«Qu'il pourrisse en enfer !» Graham Greene »

 Cette idée lui est venue alors qu’il feuilletait des recettes de cuisine, les trouvant un peu trop sèches (il n’a pas lu celles de Prawn !). Il pensait qu’un peu de liant ne nuirait pas. Il a eu le courage de s’exprimer lors d’une soirée un peu arrosée avec un ami éditeur qui a trouvé l’idée absolument faaaaaaabuleuse. Même si cet ami a réagi ainsi sous l’effet de narcotiques, et qu’il ne s’en souvenait plus le lendemain matin, le futur auteur a eu l’audace de le harceler un peu. Le livre est donc paru sans trop de pub et a eu un succès plutôt inattendu.

 Ce qui est absolument génial, c’est qu’on a vraiment l’impression de les lire (quand je disais qu’un bon écrivain était un écrivain…bon d’accord j’arrête). Cela m’a amenée à considérer leurs œuvres avec plus de distance, comme un chirurgien qui regarde à l’intérieur d’un corps. En effet, j’imagine toute l’analyse que Mark Crick a du faire de leurs écritures pour en démonter la mécanique, en déduire les constantes et pour pouvoir les recréer avec une telle virtuosité. D’ailleurs, ils ont eu du mal avec la traduction des recettes, car il fallait un traducteur spécialisé dans chaque style et chaque auteur, maîtrisant justement les règles de ces mécaniques.

 Mise à distance amenée nécessairement par l’humour aussi. Ce sont des recettes de cuisine quoi. Il aurait aussi pu raconter de seize façons une journée de soldes à Paris. La touche personnelle de l’auteur réside donc dans cette touche de tendre moquerie, à la fois respectueuse et narquoise. Si on ne touche pas vraiment la parodie, on ne peut pas vraiment parler de pastiche non plus (mais faute de mieux…) L’on sent une véritable joie dans ce jeu d’écriture, qui n’est pas sans rappeler les Exercices de style de Queneau. Son écriture est une fête !

Pourquoi le titre? Il trouvait qu'on pouvait caser Kafka avec à peu près tout et n'importe quoi, et que ça aurait toujours un sens. Tout le monde connait Kafka, ne serait-ce que de nom. Bon tout le monde connait aussi le marquis de Sade, mais le mettre en titre pouvait ne pas être d'un très bon effet. Et puis Kafka, ça fait intello mais intello un peu bizarre, donc ça ne décourage pas tout de suite. Kafka c'est hype quoi.

 Il nous a aussi expliqué que les éditeurs n’avaient pas exactement la même conception que lui d’ « Histoire mondiale de la littérature ». L’éditeur italien trouvait qu’il manquait une pincée d’Italie ; l’éditeur allemand trouvait qu’un soupçon d’Allemagne ne serait pas de trop. Donc un Italo Calvino pour l’édition transalpine, un ! Et du Thomas Mann sur le menu allemand !
Et on fait quoi du Groenland ? Hein ?

Je me demande s’il écrira un livre avec son propre style un jour. Il disait que parler à travers les voix de ces grands auteurs l’aidait à surmonter ses inhibitions, que de s’avancer masqué lui donnait le courage d’écrire. Serait-il davantage un artisan qu’un artiste ? En même temps, il fallait avoir l’idée d’un tel livre. Qui vivra verra ! (car un bon lecteur n’est pas un lecteur mort.)

Je vous cite cet extrait car c’est un de ceux qu’il nous a lu, avec l’accent écossais, après avoir vérifié qu’il n’y avait pas d’écossais dans la salle.
Truc « à la manière d’Irvine Welsh ».
(...) Une heure et demie et une demi-pinte de bourbon plus tard ils n'étaient plus si coriaces que ça; moi non plus, d'ailleurs. J'ai séparé la viande des légumes et je l'ai couverte pour la maintenir moite. Je tenais toujours mon couteau sans que la moindre sirène ait retenti.
Dans cette ville, le fond finit toujours par remonter à la surface, j'ai donc filtré le jus pour en éliminer le gras. J'ai rajouté de l'eau et je l'ai remis sur le feu. Il était temps de faire un sort au beurre et à la farine. Je les ai mélangés jusqu'à en faire une pâte que j'ai ajoutée au bouillon. À défaut de fouet, j'ai pris mon nerf de boeuf pour tabasser les grumeaux jusqu'à ce que la pâte soit bien lisse. Comme ça commençait à bouillir, j'ai laissé frémir pendant deux minutes.
J'ai un peu bousculé le jaune d'oeuf et la crème pour en faire une mixture que j'ai mélangée à une louchée de sauce bien chaude avant de balancer le toutim dans la casserole. J'ai pressé un citron qui s'est aussitôt mis à couler. C'était facile. Beaucoup trop facile, mais je savais que si je laissais bouillir la sauce j'allais me brouiller avec le jaune d'oeuf
Maintenant j'étais prêt à verser la sauce sur la viande, mais je n'avais plus faim. La blonde m'avait posé un lapin. Elle était plus mariolle que je ne le croyais. Je suis sorti me refaire une santé avec mes poisons favoris, cigarettes et whisky.

Reviens Mark, reviens me parler avec ton accent british, nous avons tant de choses à nous dire, moi aussi j’aime Jane Austen, et Proust, et la cuisine…

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10 janvier 2007

Le Soulier de Satin - Paul Claudel *

Vous regardez la chose. Vous vous dites que cinq cent pages, c’est quand même beaucoup pour une pièce. Vous ouvrez unesatin page, au hasard. « Car comme ce support et racine de moi-même, le long de ce mur violemment frappé par la Lune, comme cet homme passait sur le chemin de garde, se rendant à la demeure qu’on lui avait assigné, l’autre partie de moi-même et son étroit vêtement, cette femme, tout à coup… ».
Vous refermez le livre.
Vous  : « Oh que non ».
Votre professeur : « Oh que si ».
Vous : « Même pas pour rire ».
Votre professeur : « Combien tu paries ? »

Une semaine plus tard, vous voilà au Théâtre de la Ville à Paris. Olivier Py a décidé d’embêter l'option théâtre du lycée E.Presley cette année là et de monter « Le Soulier de Satin » en version intégrale. Oh rien de bien méchant, juste dix petites heures de représentation. Les chochottes peuvent choisir la version de deux soirées de cinq heures s’ils veulent. Ca tombe bien, votre professeur est une chochotte.
Vous avez très habilement esquivé la lecture de la chose, mais arrivée sur place vous vous sentez embêtée. Si ça se trouve vous ne comprendrez rien. Mais les gens du Théâtre de la ville ont pensé à tout et distribuent cinq pages de résumé que vous vous empressez de lire avant le lever du rideau. Vous êtes très fiere de vous.

En fait, tout ce que vous deviez savoir, c’est qu’il s’agit de l’histoire d’amour impossible et à forts rebondissements de Dona Prouhèze et Don Rodrigue, sur vingt ans, au temps des Conquistadors, sur la scène qu’est le monde. Ou comment par le renoncement vivre sa passion de façon absolue, sans connaître de limites humaines. Ils ne se touchent qu’une seule fois de leur vie. Le « Soulier de Satin », c’est le contraire de la pantoufle de verre (et non de vair malheureux !) Et autour, plein d’histoires se greffent, mettant en scène des dizaines de personnages pittoresques, hauts en couleur et aux noms improbables : Sept-Epées, l’Irrépressible, le Chinois…

(C’était le pitch).

C’est la seule chose que vous avez compris. Si on vous demandait de raconter l’histoire, pfiou… Pour être tout à fait sincère, vous vous êtes endormie parfois (comme votre professeur la chochotte), avez baillé beaucoup, et plusieurs fois étiez sur le point de quitter la salle.
Mais après tout :
"C’est ce que vous ne comprendrez pas qui est le plus beau, c’est ce qui est le plus long qui est le plus intéressant et c’est ce que vous ne trouverez pas amusant qui est le plus drôle". S’il le dit…

Comme vous n’avez donc rien compris à l’histoire, vous allez parler de la mise en scène. Voilà, c’est ce que vous allez faire.

Cette scène du Théâtre de la ville est véritablement le monde. Au fil des journées (qui divisent la pièce en quatre), seront représentés tour à tour l’Europe, l’Afrique, l’Océan Atlantique, l’Amérique, le Japon. Nous sommes à l’époque des Conquistadors, l’on découvre que la Terre est ronde et donc finie, et que l’on peut la posséder tout entière. Tout du long de la représentation, un immense luminaire est suspendu : « Dieu écrit droit avec des lignes courbes ». Cette immense sphère sur la scène que les personnages manipulent serait donc le Globe. Olivier Py pense-t-il à Chaplin et à son « Dictateur » ? Ou alors est-ce une référence à Shakespeare et à son théâtre nommé « le Globe » ? Parce que cette scène représente aussi le monde tel que l’ont immortalisé les hommes, ainsi que nos grands hommes dans le théâtre. L’on y trouve à la fois le théâtre élizabétains, le Nô, les pantomimes de la Commedia dell’arte, un vagabond à la Beckett, des situations à la Molière. Cette pièce est très shakespearienne, fusion de sublime et de grotesque, dans la langue comme dans ses situations.

Ce que j’en retiens aussi, c’est le plaisir des sens.
Je ne veux pas de remarques quant à une quelconque qualité périphrastique de cette phrase.
- Plaisir de l’ouïe : La langue claudelienne, sublime, incantatoire. Même si on ne comprend pas ce que les personnages racontent (ne riez pas !), on n’en est pas moins envouté par leurs mots. On pourrait les écouter pendant des heures…Même si dix heures, bon.
- Plaisir de la vue : L’or omniprésent, ces décors immenses complètement fous. Et au milieu la robe rouge sang de Dona Prouhèze. C’était très baroque, très théâtral, une explosion de lumière et de couleur.
- Voir l’Irrépréssible courir partout sur la scène à poil ne participait pas exactement du plaisir de la vue, de ma vue en tout cas. (Olivier Py aime bien ce genre de truc j’ai l’impression). Cependant, il révélait un plaisir des sens, que l’on retrouve chez le Vice-Roi de Naples et Dona Musique, nouveaux Adam et Eve épanouis dans leur chair, et chez Jobarbara, la négresse aux formes exhubérantes.
Cependant la chair peut aussi être frustrée, torturée, affirmant d’autant plus sa présence. Dona Prouhèze se prend les cuisses à pleine main, crispée, et l’on sent un corps malheureux. Elle est punie et se punit de son péché dans sa chair. (Celui d’aimer Rodrigue, suivez un peu !). Ainsi elle remet son soulier à la Vierge. Comme je disais, c’est l’anti Cendrillon.
Prouhèze : Quand j’essayerai de m’élancer vers le mal, que ce soit avec un pied boiteux ! La barrière que vous avez mise,
Quand je voudrai la franchir, que ce soit avec une aile rognée !
J’ai fini ce que je pouvais faire, et vous, gardez mon pauvre petit soulier,
Gardez-le contre votre cœur, ô grande Maman effrayante !

Voilà ce dont je me souviens de la mise en scène du « Soulier de Satin » par Olivier Py. J’ai sans doute oublié de parler de plein de choses, et il y a sûrement encore plus de choses que je n’ai pas compris. Sans même parler de la pièce elle-même, de son intrigue, de ses symboles. Trois ans après, elle me fait toujours peur tellement elle est riche et obscure à la fois. Mais je tenais quand même à en parler, car il s’agit d’une de mes expériences les plus fortes au théâtre.

Mon passage préféré, l’unique réunion de Rodrigue et Prouhèze dans l’Ombre double:

2è journée, scène 8

L’ombre double
Je porte accusation contre cet homme et cette femme qui dans le pays des Ombres ont fait de moi une ombre sans maitre.
Car de toutes ces effigies qui défilent sur la paroi qu’illumine le soleil du jour ou celui de la nuit,
Il n’en est pas une qui ne connaisse son auteur et ne retrace fidèlement son contour.
Mais moi, de qui dira-t-on que je suis l’ombre ? non pas de cet homme ou de cette femme séparés,
Mais de tous les deux à la fois qui l’un dans l’autre en moi se sont submergés
En cet être nouveau fait de noirceur informe.
Car
comme ce support et racine de moi-même, le long de ce mur violemment frappé par la Lune,
comme cet homme passait sur le chemin de garde, se rendant à la demeure qu’on lui avait assigné, l’autre partie de moi-même et son étroit vêtement, cette femme, tout à coup commença à le précéder sans qu’il s’en aperçut.
Et la reconnaissance de lui avec elle ne fut pas plus prompte que le choc et la soudure aussitôt de leurs âmes et de leurs corps sans une parole et que mon existence sur le mur.
Maintenant je porte accusation contre cet homme et cette femme par qui j’ai existé une seconde seule pour ne plus finir et par qui j’ai été imprimée sur la page de l’éternité ! »

Moi je dis, c'est la classe.

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06 novembre 2006

Maus - Art Spiegelman *

Maus est la représentation en bande dessinée des souvenirs d’un père ayant survécu à la Shoah. Elle a été débutée en 1978,maus achevée en 1991, et a reçu le prix Pullitzer. C’est l’histoire d’une souris poursuivie  par un chat, du port discriminant de l’étoile jaune aux camps d’extermination. C’est aussi l’histoire d’un fils (l’auteur Art Spiegelman lui-même) traquant son père pendant des années, le contraignant à transmettre l’histoire de sa vie de 1939 à 1945, afin de se conformer à l’obligation de se souvenir. C’est enfin l’histoire de la création d’une œuvre infernale, dans la souffrance et le doute.

Maus va dans le sens de tous les témoignages des rescapés des camps, et comme les autres récits, renchérit dans l’atroce. Les rares moments de répit, de gestes ou sentiments humains, ne font que rendre le récit encore plus insoutenable. Maus ajoute toutefois une nouvelle dimension à l’horreur par le choix a priori discutable de la bande dessinée, genre estimé mineur. La force de cette œuvre est de raviver ce que l’on sait de la Shoah, en provoquant d’une façon nouvelle, nous donnant littéralement à voir cette réalité.

Au plan formel, la sobriété du graphisme renvoie à celle de l’écriture concentrationnaire, telle que l’ont choisie Primo Lévi, Imre Kertész ou encore Elie Wiesel. L’œuvre cite d’ailleurs Samuel Beckett : « chaque mot est comme une tache inutile sur le silence et le néant ».Le trait est dur, épuré, épais, monochrome. Le dessin ne romance en rien la réalité, dont il rend compte l’indicible noirceur. Il a peut-être aussi un sens plus métaphysique : s’agit-il de rendre compte de l’essence de l’existence de ces souris, qui se réduisait à sa plus pure expression, c’est-à-dire la vie et la mort ? Il reflète la simplicité et la sobriété du récit du père, qui ne verse jamais dans le pathos.

L’autre trait frappant est le choix de représentation des personnes par des hybrides d’hommes et de bêtes : la souris c’est le juif (souris en allemand se dit justement Maus), le chat : l’allemand, le chien : l’américain (si quelqu’un a compris pourquoi, qu’il me fasse signe), la grenouille : le français (pareil)…S’agit-il d’un renvoi aux Fables de La Fontaine, et du constat amer et ironique que l’on se trouve ici par delà la morale ? De façon plus terre-à-terre, l’auteur veut-il signifier que le monde est soumis à la loi de la jungle ? En tout cas, cela rend compte de la négation de l’individu au profit du groupe. L’on ne vaut (et vit) pas pour et par soi-même, mais l’on est rattaché de façon presque essentielle à une espèce particulière confrontée à une autre. Voilà pourquoi Art se représente en souris également. D’où l’importance pour se connaitre soi de comprendre le passé de sa propre espèce.

En effet, Maus n’est pas tant l’histoire d’un survivant que d’un survivant aux survivants. Il montre un homme, l’auteur, hanté par ce passé qui le nie autant qu’il le définit. Lui qui est venu « après » vit dans l’ombre de ses morts et des rescapés, avec la culpabilité d’être en vie qui va avec. C’est très évident à la lecture de la bande dessinée intercalée et qui pourrait être indépendante de Maus : Prisonnier de la planète Enfer. Maus apparaît donc à la fois comme un hommage et une accusation. Mais A.Spiegelman est-il vraiment un survivant ou fait-il partie de ces morts autour desquels s’articule l’œuvre ? En effet trois photographies les représentant y sont insérées. Les deux plus mises en évidence montrent Richieu (le premier fils adoré mort en déportation, qu’Art n’arrivera jamais à remplacer) et Vladek, le père (peu après les faits en costume tout neuf de déporté, pour la « photo souvenir » (!!!!!????!!!!)). La troisième, assez discrète, représente Anja la mère, après les camps, posant avec un garçon qui semble être son fils, c’est-à-dire Art. Est-il donc lui aussi un faux vivant, son identité étant effacée par les vrais morts ? Ainsi, non seulement Maus est-il une exhortation à se souvenir mais aussi un exorcisme afin de se retrouver.

Maus me fait beaucoup penser à Perec et son W ou le souvenir d’enfance. L’œuvre fait alterner deux textes, une fiction en italiques et une autobiographie en caractères droits. La fiction raconte l’organisation du camp de W établi sur une île, s’articulant autour du sport et de la compétition et promulguant nombre de règles humiliantes. On comprend qu’il s’agit de la tentative de l’auteur d’imaginer le monde des camps (où sa mère a été déportée), mais les points de suspension surgissant d’une page blanche au milieu de l’œuvre disent l’ impossibilité de dire. Ainsi cet indicible s’engouffre dans ces points de suspension. On les retrouve dans Maus : quand il est chez le psychiatre (2è partie), l’évocation de son livre terrifie Art : « Mon livre ? Hah ! Quel livre ?? Une partie de moi ne veut pas dessiner Auschwitz ni même y penser. Je n’arrive pas à visualiser ni à imaginer ce qu’on y ressentait. »

L’œuvre cite un article de journal allemand datant du milieu des années 30 : « Mickey Mouse est l’idéal le plus lamentable qui ait jamais vu le jour…De saines institutions incitent tous les jeunes gens indépendants et toute la jeunesse respectable à penser que cette vermine dégoûtante et couverte de saletés, le plus grand porteur de bactéries du règne animal, ne peut être le type d’animal idéal…Finissons-en avec la tyrannie que les Juifs exercent sur le peuple ! A bas Mickey Mouse ! Portez la croix gammée ! ». Même si Walt Disney n’a pas dessiné la petite souris pour embêter les nazis, ça n’a pas du beaucoup le chagriner que l’on considère ainsi Mickey, car il était farouchement antinazi. Il s’exprime ainsi contre Hitler dans un dessin animé de 1942, der Führer’s face (pas facile à trouver). Et le genre du dessin animé, (même si, comme celui de la bédé, il peut sembler inapproprié) (c’est pour ça que je fais le lien, donc non, ce n’est pas hors sujet) permet une extrême violence dans la dénonciation. Ainsi ce dessin animé met en scène Donald en nouveau Chaplin, travaillant dans une usine, complètement obsédé et aliéné par l’image d’Hitler. Et franchement je n’ai pas trouvé ça drôle. J’espérais qu’ils en parlent à l’exposition Disney au Grand Palais, mais je n’ai rien vu.

Cette bande dessinée est en définitive un très grand livre.

 

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25 octobre 2006

Histoire d'un voyage faict en la terre du Brésil - Jean de Léry

 

Faut bien que je vous parle de mes livres chiants, sinon c’est pas drôle. La lecture du premier livre chiant dont j’ai envie del_ry parler m’a été imposée par le jury de Normale Sup, qui a trouvé vachement marrant de nous exhumer le premier ouvrage d’ethnologie, connu jusqu’à cette funeste année 2004 dans le monde littéraire par trois thésards et deux spécialistes. La génération 2004-2005 s’en souvient : Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil par Jean de Léry. Non non il n’y a pas de faute de frappe. Oui oui c’est en ancien français.

 

Le choix de ce livre a provoqué des débats furieux et passionnés dans notre petit univers :

Les profs : « c’est pas de la littérature ! » « siiiiiii !!!!! »

Les étudiants : « c’est chiant ! » « nan !!!!!!! »

Du coup nous avons passé deux mois à prouver 1/ que ce livre était littéraire, 2/ qu’il n’était pas chiant. Vous conviendrez que le fait de vouloir prouver qu’un livre au programme de lettres est littéraire est inquiétant pour la littérarité du livre en question. Le fait qu’il soit chiant ou non est une question de goût, on aime les Tupis si on veut, je ne juge personne.

 

Le pitch : Au 16è siècle, Jean de Léry, converti à la Réforme, est envoyé avec une dizaine de campagnons au Brésil, dans la colonie du vil Villegagnon, protestant qui retourne sa veste et se révèle catholique. Pour cause de dissensions religieuses, ils en sont chassés et se retrouvent à partager la vie des «Toüoupinambaoults» (ou plus familièrement Tupis). Leur péché mignon : le cannibalisme.

 

Léry a donc décidé de mettre son aventure par écrit vingt ans après les faits, afin de ne pas laisser ce peuple voué à la damnation éternelle tomber dans l’oubli. En effet, les Tupis le marquent profondément : il les respecte pour leur pureté, leur bonté naïve en même temps qu’il les condamne pour leur paganisme.

Il décrit donc plusieurs aspects de la vie des indigènes : leur religion, leurs repas, leurs fêtes-beuveries, leurs habitations, leurs vêtements… Il décrit avec des mots simples l’émerveillement d’un regard neuf sur une terre encore vierge. Il ne fait pas un ouvrage d’érudition mais inscrit ses observations dans le contexte de ce voyage, avec un point de vue subjectif. Il s’agit donc d’un récit de voyage, avec tous les aléas que l’on peut imaginer, et agrémenté d’anecdotes croustillantes – c’est le cas de le dire : hmmm le pied humain « cuict et boucané » qu’on lui propose en pleine nuit, hmmm la famine durant le voyage du retour où l’on voit des jambons à la place des mollets de son pote….

On s’aperçoit que même si Léry est très ouvert d’esprit, il n’en garde pas moins certains préjugés au plan religieux (genre il faut convertir les Tupis). Cependant, il envie leur existence simple, heureuse. Si bien qu’il répètera maintes fois par la suite : «Comme j'aimerais mieux être parmi mes sauvages!»

 

Ce récit de voyage dépasse également le cadre ethnologique pour faire une critique en règle de la société européenne, en établissant une comparaison entre les deux cultures. Ainsi, si les sauvages font rôtir leurs ennemis, les Français n’ont rien à leur envier niveau atrocités (La Saint-Barthélémy à tout hasard). Léry en profite aussi pour régler ses comptes avec Villegagnon, et les érudits qui écrivent sans vérifier leurs sources. En gros, tout le monde en prend pour son grade.

 

En fait, je suis un peu de mauvaise foi. Je dois avouer que plusieurs passages sont drôles, intéressants, voire captivants. Et puis c’est dans son récit qu’apparaît le « bon sauvage ». Et c’est lui qui a inspiré Lévi-Strauss pour Tristes tropiques. Respect.

Il a aussi enrichi notre vocabulaire : « caouiner » (= boire, beaucoup boire, et pas du lait) et « boucaner » (= manger) sont devenus des mots courants chez les khâgneux modernes cette année-là.

 

 Pourquoi livre chiant alors? Il consiste principalement en descriptions, et cinq cent pages de descriptions, écrit en tout petit et en ancien français, voilà quoi… Les développements sur les mœurs des sauvages, ça passe encore, les délires sur la végétation un peu moins. Si à la base on saute des pages chez Balzac, c’est mort. Bien sûr, je ne parle que de ma propre impression de lecture qui, même si elle est largement partagée, ne fait pas l’unanimité et heureusement.

 

Il y a aussi un dictionnaire tupi-français à la fin du bouquin, si ça intéresse quelqu’un.

 

 

 

 

 

Posté par celinevixen à 00:08 - Cabinet de curiosites - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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