04 décembre 2006
Les oiseaux se cachent pour mourir (The thorn birds) - Colleen Mac Cullough *
« C’est complètement cousu de fil rose ce machin » disait Stricky, mon
prof bien-aimé. « Et vas-y que je porte des bottes et
que je monte à
cheval et que le curé me trouve irrésistible ». Pff il n’a rien
compris.
Et puis Ralph c’est un prêtre, pas un curé. Ca ne fait pas
très glamour « curé », tandis que « prêtre », un peu plus. Je ne dis
pas que je trouve les prêtres glamour hein, n’allez pas tout comprendre
de travers ! Je ne suis pas sûre que ce distinguo serait recevable
auprès du Saint-Siège. On s’égare.
Le pitch : La famille Cleary s’installe en Australie. La petite fille, Meggie, se lie d’amitié avec Ralph de Bricassart, le jeune prêtre du domaine de Drogheda. D’un amour filial, ce lien va se transformer en quelques années en véritable passion. Pas de chance, il est prêtre. Et il ne tient pas à balancer son froc aux orties, même si ça ne le dérange pas de fauter de temps à autre avec elle, ce qui bien sûr n’arrange rien. L’on suit ainsi deux parcours : celui de Ralph, de Drogheda à Rome, et celui de Meggie, de la petite fille à la jeune mère. Cette œuvre raconte aussi comment ces chemins se croisent, dans la joie, mais surtout la souffrance.
Bon ça suffit. On ne peut pas résumer « Les oiseaux se cachent pour mourir ». C’est l’histoire d’une famille sur plus d’un demi-siècle, de 1915 à 1969, mettant en scène un très grand nombre de personnages dont le destin n’est jamais secondaire. Il est composé de sept livres, chacun se focalisant sur un personnage en particulier : « Meggie », « Paddy », « Luke », « Justine ». Plusieurs histoires se superposent, s’entrecroisent ou se succèdent. Parfois une trame semble disparaître, puis elle ressurgit au moment où les protagonistes et le lecteur s’y attendent le moins. Ces récits ne sont jamais un donné, c’est nous qui les découvrons et les reconstruisons en même temps que les personnages. Ainsi, l’on soupçonne tous quelque chose de pas net chez Frank, le fils préféré de la mère. Son histoire nous est donnée par bribes, révélations, souvenirs, articles de journaux, rumeurs. C’est ce côté fourmillant, cette ampleur, qui rendent ce livre aussi passionnant. On découvre toujours quelque chose de nouveau à chaque lecture.
Ce livre nous parle aussi de l’Australie, du milieu très particulier des propriétaires terriens et de leurs employés. Il nous décrit un paysage magnifique, mais aussi son revers, qui en fait parfois un lieu infernal, d’autant plus que le livre nous rend compte de vies sublimes de médiocrité.
C’est là que je vais me contredire et parler de quatre personnages véritablement romanesques. Bien sûr il y a Ralph, le beau jeune prêtre de moins en moins jeune, tiraillé entre ses voeux et son amour. Enfin, c’est lui qui le dit. Car en effet, son absolu de spiritualité est corrompu par son ambition dévorante de gravir les échelons de l'Eglise, et son amour à mon très humble avis, c'est du flan, puisqu'il sacrifie toujours Meggie à son ambition. Il ne m'est pas sympathique, vous l'aurez compris (même si voir Richard Chamberlain dans la version filmée me fait toujours un petit quelque chose). Il n'empêche qu'en ce personnage s'opposent et luttent le transcendant et la faiblesse humaine, il est à lui-même son propre bourreau ce qui le rend fascinant et véritablement romanesque. Trois femmes se distinguent également du reste des personnages. Meggie Cleary, magnifique rivale de l'Eglise dans sa lutte pour attirer Ralph à elle. Fiona Cleary, femme passionnée, enfermée dans son corps de mère et d'épouse, dans sa vie médiocre et douloureuse. Mary Carson, femme blessée et outragée, maitresse de Drogheda tenant entre ses mains le destin de tous les personnages. Toutes sont caractérisées par leur passion pour un homme hors d'atteinte, mais elles résolvent leur conflit intérieur de façon propre. La complexité de ces personnages rend à mon sens discutable l'appelation réductrice de « roman à l'eau de rose » dont on qualifie souvent ce livre. Na!
Les titres de cette oeuvre sont intéressants à observer. Le titre anglais (« The thorn birds » littéralement « les oiseaux à l'épine ») fait référence à une légende irlandaise au sujet d'un oiseau qui ne chante qu'au moment où il s'empale sur l'épine d'une aubépine. Ce chant unique est si mélodieux que le monde s'arrête pour l'écouter, et que Dieu lui-même en est bouleversé. Ainsi, ce titre constitue une métaphore de l'oeuvre, où « le meilleur n'est atteint qu'aux dépends d'une grande douleur ». Le titre français (« Les oiseaux se cachent pour mourir » donc) peut intriguer, tant il paraît éloigné de l'original. En réalité, il s'agit d'une référence à un poème de Coppée : « Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir? ». Cela renverrait donc à la douleur secrète et acérée des personnages.
A chaque fois que je le lis, ce livre me prend aux tripes. Il n'est pourtant pas particulièrement bien écrit ; certains passages sont même un peu ridicules (les scènes d'amour en général) (sauf celle sur l'île, mais là c'est la midinette en moi qui parle), et, pour être tout à fait franche, les deux derniers livres (« Dane » et « Justine ») me paraissent totalement fades et ininteressants. C'est uniquement l'histoire qui compte et c'est pour cela que la version télévisée a pu être relativement fidèle au livre. Mais ce souffle, cette noirceur, cette passion, les émotions menées à leur paroxysme... et puis Richard Chamberlain, n'oublions pas Richard Chamberlain.
28 novembre 2006
Inconnu à cette adresse (Adress Unknown) - Kressmann Taylor *
Il y a cinq ans, on m’a
mis le livre entre les mains : « Lis, je te le prête ». Bon,
d’accord.
Il y a une semaine, on
m’a mis le ticket entre les mains : « C’est dans une heure, je
t’emmène. » D’accord !
C’était au Lucernaire,
rue Notre-Dame des Champs à Paris. J’adore cet endroit, et je pense que je ne
suis pas la seule. Aaahh son café, sa cour pavée, ses salles intimistes. Et
puis aussi sa programmation originale et de qualité, c’est important quand
même.
Bon, on est là pour
parler de la pièce.
Un petit résumé (mais
petit hein parce que comme d’habitude je vais écrire des tonnes) : « Martin
Schulse, Allemand et Max Eisenstein, juif Américain, sont deux galeristes
associés, aux Etats-Unis. Ils sont surtout deux amis fervents, deux frères.
Malgré l'installation de Martin à Munich, ils poursuivent leur amitié à travers
des lettres chaleureuses, passionnées. En juillet 1933 pourtant, les
doutes et le malaise de Martin face aux remous du gouvernement allemand font
vite place à un antisémitisme que ne tempère plus la moindre trace d'affection.
D'une cruauté imparable, sa décision tombe comme une sentence : "Ici en
Allemagne, un de ces hommes d'action énergiques, essentiels, est sorti du rang.
Et je me rallie à lui." Max ne peut se résoudre à une telle révolution,
sentimentale et politique. » (piqué sur Amazon)
Et maintenant des petits
spoilers de mon cru : Max supplie tout de même Martin de protéger sa
petite sœur qui joue à Berlin, au nom de leur ancienne amitié. En effet une
lettre lui revient avec la mention « Inconnu à cette adresse ».
Martin n’en fait rien et la laisse mourir. Max, pour se venger, va alors mettre
en danger la vie de Martin en lui envoyant des lettres volontairement
compromettantes, sachant qu’elles sont ouvertes par le service de censure en
Allemagne. Un deuxième « Inconnu à cette adresse » ne va donc pas
tarder à lui parvenir.
Cette nouvelle épistolaire
a été écrite en 1938. Je trouve ça complètement ouf une telle compréhension et conscience
politique avec une distanciation temporelle aussi réduite.
Ils jouaient
« Inconnu à cette adresse » depuis plusieurs mois, et j’étais
vraiment curieuse de voir ce que ça pouvait donner. En général, je me méfie des
adaptations pour la scène de textes non dramatiques. J’en ai vu d’excellentes
pourtant, mais j’ai toujours une petite appréhension.
Une mise en scène sobre
et simple. Trois comédiens: les deux amis et au centre, un violoniste. De
part et d’autre de la scène, côté cour et côté jardin, deux fauteuils chacun assortis
d’une lampe se font face. Au centre une ligne invisible que les acteurs ne
dépassent pas ; chacun reste de son côté de l’Atlantique. Ce couloir
central ne cesse de s’agrandir au fur et à mesure de la dégradation de la
relation, en même temps que s’instaure un jeu des lumières. Les deux acteurs
ont un jeu complètement différent : Max est passionné et très expressif,
tandis que Martin est plus posé, enfermé qu’il est dans sa réflexion. L’un
parle et l’autre écoute. Mais en réalité il s’agit d’un dialogue, car visages
et corps parlent et réagissent, s’illuminent ou se décomposent. On observe
alors visuellement la portée de la parole et en quoi elle constitue un acte à
part entière selon l’adoucissement ou le durcissement du ton. En effet, elle est
présentée dépouillée, et donc apparait encore plus forte que dans la nouvelle,
où la densité du genre rend l’écriture déjà très intense. Le support
épistolaire demeure tout de même, car les adresses du destinateur et
destinataire, la date, les formules de début et fin de lettres sont annoncées
lors des « tirades » des personnages. Je n’ai pas bien compris le
rôle du musicien tout d’abord. Je pense qu’il agit comme un entre-deux entre
les deux personnages, accentuant les silences de l’un et la parole de l’autre.
Au départ, pendant une
bonne demi-heure, j’ai vraiment craint le pire. Limite si je ne me cachais pas
le visage derrière les mains. De honte pour eux. En effet, le jeu sonnait
terriblement faux et creux ; les comédiens avaient des têtes d’ahuris, des
rires et des sourires idiots. Ils surjouaient la joie, l’amitié à coups de
« Mon cheeeeeer Maaaartin !! », « Max tu nous
maaaanques… »(oui je sais, le théâtre est amplification, mais il y a une
différence entre surjouer et en rajouter des tonnes). Les passages censés faire
rire ne sont pas drôles et inversement. Je ne veux rien dire, mais le texte de
Kressmann Taylor y est un peu pour quelque chose, même si on ne s’en rend pas
forcément compte lors de la lecture. Et puis parler de schnetzels et de
streusel ne fait naturel que dans « La mélodie du bonheur ». Donc
comme je disais, je craignais vraiment le pire. C’était très déroutant. On se
demande s’ils savent, s’ils font exprès, s’ils se rendent compte, si on devrait
leur dire.
Et puis petit à petit cette fausseté dans le jeu et le texte tombe. A
partir du moment où Martin rompt leur amitié, où la haine et la souffrance
entrent en jeu, cela devient très bon. Tous deux revêtent leur veste laissée
jusque là sur leurs fauteuils respectifs, et s’asseyent. Cette formalité marque
la distance irréductible que Martin a établie entre eux, celle de la race, et à laquelle Max se
soumet. Ca me rappelle d’ailleurs l’expression anglaise « dressed to
kill » qui signifie « se mettre sur son 31 ». C’est le cas de le
dire ; ce jeu de mot parait approprié même s’il est déplacé.
L’éclairage faiblit et le
jeu des ombres et des lumières devient de plus en plus sophistiqué et prend
plusieurs significations. Max et Martin allument et éteignent leur lampe et
marquent ainsi le début et la fin de leurs interventions. Ainsi on comprend que
le fil qui les unissait est définitivement rompu, puisqu’ils ne baignent plus
dans la même lumière, ce qu’appuie le dispositif technique. Quand l’obscurité
surgit, elle signifie le silence absolu. Ainsi les appels désespérés de Max
s’adressent au néant. En revanche, l’on a un autre silence et une autre
obscurité du côté de Martin quand Max envoie ses lettres fatales : ils
font signe vers la mort. Le dernier sursaut de vie de Martin s’effectue
d’ailleurs en pleine lumière, ce qui renvoie de façon ironique à la lumière
crue et cruelle qui le nimbait lors de son discours passionné et terrifiant sur
les juifs : « Le Juif est
le bouc émissaire universel. Il doit bien y avoir une raison à cela .... ». On retrouve cette lumière au moment où Max connaît le
paroxysme de la douleur (quand il apprend la mort de sa petite sœur), qui le
mène à écrire ses lettres meurtrières.
L’on atteint l’excellence,
le prodige (n’ayons pas peur des mots) lors du face-à-face final où la haine
répond à la haine et la souffrance à la souffrance. On voit aussi la résurgence
violente des sentiments, car Martin semble redevenir humain, après son long
silence. Son visage est décomposé, ses cheveux sont en bataille, sa voix se
brise. A cela s’oppose l’impassibilité de Max, visage et corps figés, la voix
cassée et monocorde. Les lettres sont à présent matérialisées et balancées sur
le plancher comme pour montrer leur nouvelle signification et leur accumulation
traduit le danger grandissant pesant sur Max. Le jeu, de plus en plus incarné,
a ce mérite de montrer que la cruauté possède une dimension essentielle, et
peut être le fait de chacun, que ce soit justifié ou non. Car le texte dépasse
la simple visée historique pour montrer la nature plus profonde de l’homme. Ce
renversement et toute la douleur qu’il traduit est à couper le souffle. Quand
intervient le deuxième « Inconnu à cette adresse », énoncé d’un ton
neutre et informatif, l’on mesure toute la profondeur de la tragédie. L’on
ressent alors le vide de l’anéantissement, que rien ne saura combler.
Du coup je me demande
encore ce qui leur a pris pendant la première demi-heure. Je me suis creusée la
tête à chercher des justifications même si elles ne me paraissent pas
convaincantes : était-ce pour montrer le décalage avant-après ? pour
montrer la superficialité des rapports humains avant que n’émerge la véritable
nature de l’homme ? ……… Franchement je me demande……….. Monsieur Béja, si
vous me lisez….
Mise en scène
de Xavier Béja
Avec Xavier Béja (Max), Guillaume Orsat (Martin), François Perrin (violon)
Du mardi au samedi à 20h au Lucernaire (rue
ND des Champs dans le 6è)
Jusqu'au 2 décembre 06 (bon la
critique vient peut-être un peu tard…) (allez allez on se dépêche)
Téléphone réservations : 01 45 44 57 34
01 novembre 2006
La Mère (the Mother) - Pearl Buck *
Je voudrais remercier mes parents car sans eux je n’écrirais pas
cet article. En effet j’ai découvert Pearl Buck dans leur
bibliothèque. Sans
demander l’avis de qui que ce soit, je me suis appropriée ces bouquins, et bien
d’autres encore. Ce n’était que justice ; après tout c’est grâce à moi,
qui les ai lus une bonne demi-douzaine de fois, qu’ils ont connu une nouvelle
raison de vivre. Ma mère ne proteste pas, elle sait que c’est trop tard. Par
contre mon père commence à m’inquiéter, il a repris ses Arthur Koestler et ses
Sherlock Holmes.
Pearl Buck a écrit en très grande partie sur la Chine d’avant la Révolution et ses habitants. Cependant, aucun comportement, aucune parole, aucune pratique ou coutume n’apparaît comme « pittoresque », « typique », « folklo ». On a le sentiment de vivre ce monde révolu de l’intérieur, de devenir soi-même chinois. Tout d’un coup, on en vient à espérer que le nouveau-né ne sera pas une fille (c’est une fille qui le dit !). Qu’une fille s’appelle Fleur-de-poirier ne fait pas bizarre (tandis que là, comme ça, ça le fait tout de suite moins…) (allez dites-le). La Chine ne se donne pas en spectacle mais apparaît telle qu’elle est, sans que l’on soit tenté de donner notre jugement d’occidental. Il faut savoir que Pearl Buck a vécu toute son enfance en Chine dans une petite ville de province à cette époque, au contact des humbles gens, et qu’elle en a gardé un attachement profond pour ce pays, sa culture et son peuple. Son écriture reflète cet amour et ce respect de la Chine.
Ainsi l’écriture de Pearl Buck s’inspire non pas de la littérature occidentale classique, mais de l’œuvre romanesque chinoise. Lors d’une conférence, elle affirme : "Happily for the Chinese novel, it was not considered by the scholars as literature.(...) The Chinese novel was free. It grew as it liked out of its own soil, the common people, nurtured by the heartiest of sunshine, popular approval, and untouched by the cold and frosty winds of the scholar's art." . (« Heureusement pour le roman chinois, celui-ci n’était pas considéré comme de la littérature aux yeux des érudits(…) Le roman chinois était libre. Il naquit de sa propre terre et des simples gens, nourri par la lumière du soleil, l’enthousiasme populaire et ne fut pas affecté par les vents froids et glaciaux de la science des lettrés. »). Cela explique son style simple, mais pas simpliste : il s’agit de rendre hommage à ce peuple, mais aussi de pouvoir s’en faire comprendre. Voilà aussi pourquoi elle est un peu méprisée par les universitaires, malgré son prix Nobel. Des fois je vous jure… En même temps elle le voulait bien. Oui mais c’est de la littérature, ya pas à discuter… Oui mais…
La littérature est une jungle.
Elle écrit sur une culture mais aussi sur des hommes et des femmes. « Ses bouquins puent la vérité » disait joliment la mère de mon amie Myriam. Moi j’aurais plutôt dit : « Son œuvre romanesque dresse un portrait de la nature humaine vibrant de justesse et d’authenticité… » (ton inspiré). Mais la maman en question avait le mérite d’être concise, donc je préfère sa formule.
La mère me semble la meilleure œuvre illustrant tout ce que je viens de dire. Donc voilà.
Le pitch : La mère raconte le quotidien au rythme des saisons, d’une paysanne chinoise d’avant la Révolution, en adoptant son point de vue. Sa vie humble s’écoule avec lenteur et monotonie, et est ponctuée ça et là par des évènements pathétiques, d’autant plus signifiants qu’ils la marquent au fer rouge.
Si la douleur est toujours présente en arrière-plan dans la vie de la Mère, elle ne vire jamais au pathos. Elle est silencieuse et digne, car la Mère s’exprime peu. On la voit ployer sous le poids de sa vie, acceptant son sort sans se laisser abattre ni se plaindre. Ainsi La Mère rend compte non pas simplement du malheur d’une femme mais d’une profonde sagesse, d’une philosophie de vie toute rurale me semble-t-il. Elle rend hommage à la noblesse secrète des simples et des humbles.
En effet, il n’y a aucun nom dans cette œuvre. Est-ce pour étendre la condition de cette femme à celle de la femme chinoise ? La Mère est une simple paysanne, sans rien pour la distinguer et si sa vie est rude, elle ne doit pas se différencier tellement d’une autre dans les mêmes conditions. En effet, la Mère n’a pas d’autre ambition que celle de vivre correctement, elle n’est pas choisie parmi cent mille vierges pour batifoler avec l’Empereur, elle n’a pas de d’intelligence ni de talent particuliers. C’est une paysanne lambda. Elle n’a pas de vision d’ensemble de la société. Ainsi, elle ne se rend pas compte de l’ampleur que commence à prendre le communisme. Pour elle c’est surtout des jeunes qui s’amusent comme ils peuvent et qui feraient mieux de se marier. D’ailleurs ça me fait penser à un ouvrage d’Alain Corbin (spécialiste de l'histoire sociale et l'histoire des représentations en France au XIXè) : Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot, sur les traces d’un inconnu, 1798-1876. Alain Corbin a choisi un paysan au pif dans les archives de l’Orme pour en écrire la biographie (il a plein d’idées du même genre, je vous en toucherai un mot un jour), et son ouvrage montre en quoi ce brave Louis-François Pinagot est représentatif de la condition paysanne en France au XIXè. C’est pareil pour la Mère pour en revenir à nos renards.
Revenons à ce sentiment de vivre l’histoire de l’intérieur de façon plus explicite. L’auteur dit les choses comme si elles étaient évidentes, comme si nous étions censés les comprendre dans leur contexte sans que cela nous choque. Quand elle parle de mariages arrangés à la façon des chinois, ou alors quand elle évoque leurs superstitions et rapports aux dieux, elle ne met pas ses gros sabots pour dire « allez lecteur blanc ignare, je vais t’apprendre un peu la vie ». Il y a donc une complicité bienvenue avec le lecteur. On la retrouve aussi quand les choses sont suggérées sans être dites : quand ***** (si vous avez l’intention de le lire, vous m’en voudrez de dire qui) veut se faire avorter, la chose est sous-entendue. On fait appel à l’intelligence du lecteur (moi j’ai pas compris tout de suite l’histoire de l’avortement hein) (on se moque pas !). On retrouve la même chose au moment où l’on parle du communisme : l’auteur donne des indices de ce que c’est, et ne le nomme que tardivement. Il y a donc tout un rapport avec le lecteur qui fait que celui-ci ne peut avoir un regard d’observateur, il est véritablement projeté dans ce monde. Lequel monde est évoqué avec un luxe de détails, ce qui laisse penser qu’il ne peut pas avoir été inventé, qu’il a forcément été. La description de la robe bleue pour laquelle le mari se languit et dépérit la rend vraie : on voit la couleur dans son exacte nuance, on sent sa texture. L’écriture synesthésique de l’auteur ressuscite ainsi la Chine de cette période.
Pearl Buck était chinoise malgré ses yeux bleus. J’ai dit.
Madame maman de Myriam, si vous me lisez, rendez-moi ma biographie des Romanov s’il vous plait. Ca fait huit ans, et j’aimerais bien connaître la suite.
28 octobre 2006
Adrienne Mesurat - Julien Green
Quand un livre commence par décrire la médiocrité d’une ville de province, puis met l’accent sur une jeune femme en particulier, je ne sais pas vous, mais je le sens mal. En général on peut s’attendre au pire : regardez Emma Bovary.
J’ai découvert Julien Green grâce à Stricky, mon prof bien-aimé. Il nous avait donné un thème extrait d’Adrienne Mesurat, qui a eu le mérite de m’intriguer. Il y était question d’une jeune femme angoissée, au restaurant d’un hôtel, qui ne voulait pas retourner dans sa chambre. Puis elle sort dans la nuit. Ayant eu l’occasion d’examiner ce passage sous toutes les coutures pendant quatre petites heures, je me suis posée quelques questions : il y a quoi dans cette chambre ? un mari ? un mort ? elle a tué son mari ? non, c’est un vampire !
En fait pas du tout.
Le pitch : Adrienne Mesurat habite à La Tour-L’Evêque, avec sa grande sœur Germaine, vieille-fille-malade-chronique-jalouse-aigrie-et-méchante (ça fait beaucoup) et leur père retraité. Leur vie est soigneusement réglée, avec ses codes, ses habitudes et on ne saurait y apporter du nouveau. "Il y a quelque chose de terrible dans ces existences de provinces où rien ne paraît changer, où tout conserve le même aspect, quelles que soient les profondes modifications de l'âme. Rien ne s'aperçoit au dehors de l'angoisse, de l'espoir et de l'amour, et le coeur bat mystérieusement jusqu'à la mort sans qu'on ait osé une fois cueillir les géraniums le vendredi au lieu du samedi ou faire le tour de la ville à onze heures du matin plutôt qu'à cinq heures du soir." Un jour, Adrienne aperçoit pendant quelques instants le visage d’un homme qui la bouleverse ; elle s’en éprend passionnément. Pas toujours de bonnes idées Adrienne. Mais qu'importe l'éternité de la damnation à qui a trouvé dans une seconde l'infini de la jouissance? disait un bon ami à moi. Ca sonne bien comme ça, mais bon…
Je l’ai lu alors qu’il faisait moche et que j’étais seule la journée cet
été. Je n’aurais pas du.
Ce livre est un des livres les plus oppressants que j’ai lu, avec Belle du Seigneur. L’histoire et la vie d’Adrienne se referment sur elle comme un piège : d’abord prisonnière de sa famille, sa maison et sa ville, elle se retrouve seule avec son angoisse, sa culpabilité, ses pauvres espoirs. De plus, si le point de vue est d’abord celui d’Adrienne, nous enfermant donc dans son moi ô combien troublé, il finit par adopter le regard jugeur de La Tour-L’Evêque sur elle. Ainsi, Adrienne devient irréductiblement étrangère aux yeux de tous, y compris du lecteur, qui l’observe s’en aller seule vers sa perte, d’un œil soulagé car délivré de ce huis-clos interne.
Grande amoureuse, mais surtout grande passionnée. En effet, son amour vient du plus profond d’elle-même, avec un simple regard comme catalyseur. Ce n’est pas une relation amoureuse qui la transporte, mais l’amour silencieux qu’elle s’est construite seule. Il me semble que sa nature passionnée mais refoulée ne peut plus s’accommoder de sa vie d’ennui, et l’amour semble donc intervenir comme en réaction face à celle-ci. Il est une affaire privée. Voilà qui en fait une belle héroïne - je dois avouer que j'ai un faible pour le côté envers et contre tous.
Son entrée dans sa vie de femme - de personne à part entière (et non plus seulement « sœur » ou « fille ») - se fait donc par la recherche du nouveau. Elle devient ce qu’elle est. Même si ce n’est pas une innovation de ouf, sa lutte discrète, sans cesse contrariée mais obstinée, contre la médiocrité de son existence en fait un beau portrait de femme.
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel,
qu'importe ?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du
nouveau !
(Baudelaire,
« le voyage » Les Fleurs du Mal)