23 avril 2008
L'Autobiographie d'Alice B. Toklas - Gertrude Stein
Dans la famille « prise de tête », je demande L’Autobiographie d’Alice B. Toklas (1933).
Franchement, dès qu’on pose un œil sur la couverture, on se dit que ça va être compliqué. Parce qu’à côté du titre, L’Autobiographie d’Alice B. Toklas donc, il y a le nom de l’auteur. Qui n’est pas Alice B. Toklas.
C’est Gertrude Stein.
Là on pourrait se dire qu’Alice B. Toklas est un être fictionnel, au même titre que, chépamoi, Célestine (Le Journal d’une femme de chambre, Mirbeau), Des Grieux (Manon Lescaut, mémoires d’un homme de qualité, Prévost), Jane Eyre, (Jane Eyre, An Autobiography, Charlotte Brontë), Octave (Confessions d’un enfant du siècle, Musset).
Ce serait si simple !
Sauf que si on connaît bien ses couples mythiques, on se souvient qu’Alice B. Toklas était la compagne de Gertrude Stein. On se trouve donc face à l’autobiographie d’une vraie personne par une autre personne qui a été très proche d’elle. Gertrude Stein le dit mille fois mieux que moi (en même temps elle n’a pas de mérite, c’est son concept à elle) : il s’agit « d’explorer l’intérieur de l’extérieur ».
Ouvrons le livre à présent. Ca commence de façon très traditionnelle, vieille école dirons nous. Alice B. Toklas est née en telle année, à tel endroit, elle aimait faire de la couture etc. Cependant le récit se concentre presque immédiatement sur sa vie à Paris avec Gertrude Stein, où elles ont vécu à l’aube de la deuxième guerre mondiale et pendant la guerre. Toutes deux fréquentent le milieu artistique de Montmartre, et le livre raconte plein d’anecdotes sur Pablo et ses maîtresses, Monsieur Matisse, Guillaume Apollinaire, Marie Laurencin et d’autres gens très bien.
Tout le livre est comme ça ou presque : une série d’anecdotes, pas nécessairement reliées logiquement, comme elles semblent affleurer à la mémoire de celle qui se souvient. De plus, comme le style est très superficiel, se limitant aux faits et n’évoquant que peu d’émotions, de pensées intimes, j’ai eu l’impression de me retrouver devant un Paris Match pour intellos.
C’est très déconcertant ; on a envie de calmer Gertrude Stein, de lui offrir de la modestie en boite.
Et puis en même temps c’est agréable d’observer ces personnes par le petit trou de la serrure, de comprendre ce qu’il se cache derrière la création de telle œuvre d’art. Par exemple on apprend que pour l’une de ses nombreuses natures mortes, Matisse avait dépensé une fortune pour acheter les fruits. Et comme il n’avait plus les moyens d’en acheter d’autres, et qu’il fallait que les fruits durent jusqu’à l’achèvement du tableau, Matisse faisait en sorte de rendre son appartement le plus froid possible, en hiver.
Après ma lecture, j’ai une autre impression : Gertrude Stein ne fait que raconter leur vie telle qu’elle était, et elle n’y peut rien si elle n’était entourée que de génies. En même temps, elle a sans doute fait une sélection des personnes desquelles elle allait parler.
Ce compte rendu de la bohème parisienne exaspère et fascine à la fois.
Un autre point irritant mais ô combien intéressant : d’Alice B. Toklas il n’est point question dans son autobiographie. Tout tourne autour de Gertrude Stein telle qu’en elle-même, sa vie, son œuvre. Du coup on a l’impression de lire l’autobiographie de Gertrude Stein, vue à la troisième personne. Vertigineux n’est-ce pas ? Le concept d'autobiographie en prend un coup! L’Autobiographie d’Alice B. Toklas est en réalité le fantasme de Gertrude Stein sur elle-même.
Ce que ces lignes confirment (c’est Alice qui parle, mais c’est Gertrude Stein qui la manipule, nous sommes d’accord) :
“The three geniuses of whom I wish to speak are Gertrude Stein, Pablo Picasso and Alfred Whitehead. I have met many important people, I have met several great people but I have only known three first class geniuses and in each case on sight within me something rang. In no one of the three cases have I been mistaken.” (je n’ai pas trouvé de traduction française, mais en gros Alice explique que Gertrude Stein est une génie à l’égal de Picasso.)
On n’est pas en plein culte de la personnalité là? (Ceci n’est pas un jugement de valeur)
Un livre curieux donc. Passionant si on passe outre l’exaspération que suscite l’auteur. A noter que c’est une des œuvres « lisibles » de Gertrude Stein. Parce qu’il y a les œuvres « illisibles ». Non ce n’est pas moi qui ai posé cette distinction. Allez lire Tender Buttons si vous voulez expérimenter l’Incompréhensible dans toute sa gloire. Tout un poème.
10 avril 2008
De l'adulte dans "Mary Poppins"
Vous ferais-je l’affront de pitcher Mary Poppins ?
Je crois bien que oui, car je me suis rendue compte – horreur ! que pas mal de personnes ne connaissaient pas mon film préféré ou n’étaient plus trop sûres.
Pitch (version Disney avec Julie Andrews) :17 Cherry Tree Lane. Londres. Début du XXè siècle
Jane et Michael Banks font fuir leur énième nurse, ce qui commence à agacer leurs parents, qui n’ont pas que ça à faire de les élever. Mr Banks, comme son nom l’indique, est banquier et fait des choses très compliquées de grandes personnes. Mrs Banks, comme son nom ne l’indique pas, est suffragette – activité ô combien estimable, mais prenante et pleine de risques. Jane et Michael décident donc de prendre les choses en main et rédigent eux-mêmes une petite annonce pour recruter une nanny, à l’insu de leurs parents. Arrive Mary Poppins, qui correspond aux critères. Comme elle le dit elle-même, elle est « pratiquement parfaite », et un peu sorcière aussi.
Les enfants, Mary Poppins et leur ami Bert forment une grande famille recomposée. S’ensuit une grande aventure dans un Londres magique, où l’on danse sur les toits avec des ramoneurs, où l’on saute dans un dessin et s’y promène, où l’on prend le thé en apesanteur car il suffit de rire pour voler. Mary Poppins parle de l’importance de vivre pleinement sa propre enfance, mais également de « devenir vieux sans être adulte » (copyright J. Brel) Voilà ce que ça donne chez Bert et Mary:
Maintenant un mot sur Bert, à mes yeux le personnage le plus intéressant de l’histoire car il est celui qui en bouleverse tout le sens.

Bert est un ami de longue date de Mary Poppins. Enfin ami… un ami qui flirte quoi. Il connaît et appartient à son univers magique. Tout au long du film, on le voit exercer plusieurs petits métiers romantiques comme homme orchestre, peintre des rues, ramoneur, dans lesquels il semble s’amuser comme un fou… « I draws what I likes and I likes what I do » déclare-t-il dans la scène du dessin. Il semble être l’un des rares adultes à ne pas l’être justement. Mais.
Quand on regarde le générique de fin, on s’aperçoit que Bert et Mr Dawes sont joués par le même acteur : Dick Van Dyke.
Mr Dawes est l’affreux patron de Mr Banks, qui est convaincu qu’investir est la clef de l’avenir. Il n’a pas tout à fait tort, mais il casse un peu l’ambiance, surtout quand il essaie de piquer les pauvres tuppence (= deux pence) de Michael. Pour lui ces tuppence représentent le début de la fortune. Mr Dawes représente la vie dans sa mécanique, le prévisible, la rationalité, l’adultat. Cependant, à la fin du film il meurt de rire au sens littéral. Et à ce moment survient une scène cruciale : il s’envole, comme les initiés au monde de Mary Poppins quand ils rient. Voyez plutôt.
Mr Dawes s’envole quand il rit, tout comme Bert, et tous les deux sont joués par le même acteur. Troublant n’est-ce pas ? S’agit-il juste d’une blague de la part de Disney ? Ou Mary Poppins contient-il un sens caché beaucoup moins enchanteur que ce qui parait à première vue ? Car si le fait que ces deux personnages soient joués par le même acteur n’a rien d’une coïncidence, faut-il en conclure que Bert contient en lui Mr Dawes, lequel se révélera petit à petit au fil des années ? Il semble que l’on ne puisse échapper à l’adultat : la magie de Mary Poppins n’est qu’éphémère.
Et en effet, des indices préfigurant Mr Dawes apparaissent déjà en Bert : tous ces petits boulots sont amusants, mais demeurent des petits boulots tout de même. Il s’agit de gagner de l’argent, ne serait-ce que des piécettes. « No remuneration do I ask of you but me cap would be glad of a copper or two.” dit-il dans la scène du dessin. A copper or two: tuppence donc. Ah, ces fameux tuppence!
Il me semble donc que cet éloge de l’enfance qu’est Mary Poppins contient en son sein la menace de l’adultat. Si l’enfant ressurgit, c’est à la toute fin, quand l’adulte retombe en enfance. Vous avez dit désespérant ?
Edit: Bien sûr que je n'y pense pas quand je regarde Mary Poppins! Il ne faut pas exagerer non plus... Personne ne va me gâcher mon film préféré, pas même moi!
Chim Chimney Chim Chimney Chim Chim Cheeroo!
01 avril 2008
Mon Odyssée dans "Ulysses" de Joyce
Il y a plusieurs livres monumentaux que je n'ai aucune envie de lire. Enfin, il ne faut jamais dire jamais, ma liste réduit progressivement au fil des années.
Par exemple, Moby Dick est sorti de la blacklist l'an dernier. Les sept cent pages de descriptions philosophico-scientifiques de cétacés ne me parlaient pas spécialement. Puis un jour une personne au goût très sûr autant en termes de gâteaux que de livres m'en a parlé avec un enthousiasme délirant. Donc j'ai emprunté l'édition Pléiade, histoire de me raccrocher aux notes (et je me suis accrochée en effet. Comme une noyée)(cette parenthèse n'est pas destinée à décourager qui que ce soit). Au bout de quelques mois semaines je suis sortie de l'épreuve non pas indemne, mais plus forte. Au final, ce fut une merveilleuse expérience de lecture.
La Recherche du temps perdu (ou La Recherche tout court pour ceux qui se la pètent) faisait également partie des pestiférés. Rapport aux phrases interminables, même qu'il faut souligner les sujet-verbe-compléments circonstanciels avec différentes couleurs pour en comprendre le sens, pour ensuite se demander si ce sens nous intéresse et si on a vraiment envie de partir à sa recherche pendant quelques milliers de pages. Bref, ma première expérience de Proust n'a pas été un franc succès.
Et puis à force d'entendre mes amis se demander mutuellement où ils en étaient dans la Recherche (mes amis se la pètent un peu), à force de me sentir exclue de ce cercle très privé, j'ai décidé de faire une seconde tentative d'approche de la bête. Mes motivations étaient purement sociales, très Guermantes dirons nous. Et ça marche assez bien je dois dire.
Pour ceux qui comme moi galèrent, je leur dis (comme on me l'a dit à moi) : commencez par "Un amour de Swann", la seconde partie du Côté de chez Swann. Le style est beaucoup plus accessible que le reste du tome, tout en nous donnant une idée de ce qui nous attend, et comme ce récit est détaché du reste de la narration, on ne se gâche pas la lecture en lisant cette partie en premier.
Et vous, z'en êtes où dans La Recherche?
Un des monstres que je ne pensais jamais lire, mais vraiment jamais, et que forcément je suis en train de lire sinon vous ne liriez pas ce post, c'est l' Ulysses de Joyce. Je ne le lis même pas de ma propre volonté. C'est pour mes cours (ah qu'elle est horrible cette phrase...). Je viens de lire les cent premières pages (il y en a huit cent), et j'ai cru que j'allais mourir. Pour vous donner une idée, Ulysses nous place dans la tête de quelqu'un, c'est-à-dire que vous avez accès direct à toutes ses pensées. Mais sans leur contexte. Mais oui, quand vous pensez, vous n'explicitez pas pour vous-mêmes toutes vos réflexions: il y a des blancs, des passages du coq à l'âne, des références à des événements ou d'autres pensées connus de vous seuls. Voilà, ça c'est Ulysses et je n'ai plus qu'un mois pour le lire.
Ce que j'ai compris: on est à Dublin et on suit deux personnages, Stephen Dedalus et Leopold Bloom. Le premier est artiste (mais je connais Portrait of the Artist as a Young Man du même Joyce, dont il est le héros et l'artiste en question, donc c'est de la triche). Le second est un négociant qui se fait cocufier par sa femme dès qu'il sort de la maison.
Voilà voilà.
En plein désespoir voilà ce que j'ai fait ce soir:
- j'ai acheté un "companion" sur Amazon.uk, un livre avec uniquement des notes explicatives sur une oeuvre. Des gens très sympas et intelligents se cassent la tête à notre place, mais ça a un prix. En livres, c'est déjà cher, mais quand on se rend compte que le dollar a deux fois moins de valeur que la livre, on se sent soudain mal.
- j'ai acheté une traduction française de Ulysses, la toute nouvelle sortie en 2004. Oui je sais, c'est TRES mal de la part d'une fille qui est spécialiste de littérature anglophone. Si ça sort d'entre ces quatre murs virtuels, j'irai mourir de honte au fond de mon lit (j'en profiterai pour dormir). Ce delai fatidique d'un mois me fait renoncer à tous mes principes. Je suis une fille perdue, et j'en rajoute à peine.
Dans un mois, vous aurez donc une vraie note sur Ulysses, et vous saurez si mes deux compagnons m'auront été d'une aide quelconque dans mon Odyssée. Je vous promets du sang, du travail, des larmes et de la sueur.
Vos encouragements et tuyaux seront acceptés avec reconnaissance.