Tout le monde se rappelle d’Undine, la tête-à-claques notoire des Beaux Mariages. Tout le monde se rappelle de son but dans la vie qui est, je vous écoute…

SE TROUVER UN MARI

Bien. Mais encore ?

AVOIR DES $$$

C’est très bien, je vois que tout le monde suit. Et quel effet m’avait fait cette héroïne ? Elle était… ? Elle était… ?

COMPLETEMENT FLIPPANTE

Trrrrrrrès bien. Nous allons poursuivre notre étude de l’héroine whartonienne si vous voulez bien.

 

Undine Spragg et Lily Bart, même combat : nous sommes toujours dans les hauts cercles new-yorkais au tournant du siècle, nous sommes toujours au sommet de notre gloire et de notre beauté.
Pour compliquer un peu les choses, sinon ce n’est pas drôle, nous sommes fauchées, ce qui ne nous empêche pas d’avoir des goûts de luxe.
Notre mission : trouver un mari avec beaucoup d’argent. Et si on a l’embarras du choix, on se met aux enchères.

C’est que la société exige un sacrifice bien particulier de ces jeunes filles des hautes sphères en échange d’un semblant de liberté : elles doivent se faire passer la bague au doigt. Sinon il y a deux solutions :

- être considérée vieille fille (brrrr)

- être qualifiée de traînée (pouah !)

Edith Wharton sait de quoi elle parle, elle en a fait les frais.

Une femme célibataire comme Lily Bart ne peut se promener seule dans les rues de New-York, bien qu’elle ait déjà vingt-neuf ans. Elle ne peut fumer, jouer, emprunter de l’argent. Elle ne peut se contenter de flirter pour le plaisir, ni même rendre innocemment visite à un ami. Comme le dit je-ne-sais-plus-qui dans le roman: on ne saurait avoir les avantages du mariage sans en assumer les obligations.
Car seul le mariage peut  permettre à la femme d’être libre de ses actes et mouvements. Il s’agit d’un marché : la femme sert de vitrine à la fortune de son époux avec ses bijoux, ses robes, ses dîners. Le couple n’est rien moins qu’une association, un moyen pour l’un comme pour l’autre de progresser dans leur carrière sociale. Bref, pour que l’homme ait accès à la 5è Avenue, il faut que sa femme ait accès à Wall Street. La réciproque est vraie.

Seulement, pour parvenir à se marier, il faut encore pouvoir se montrer, et donc suivre le train de vie cette haute société. Il faut réussir à posséder les plus belles robes (et donc les plus chères). Il faut accepter de jouer aux cartes si on veut plaire à ses hôtes, et si l’on peut gagner, on peut surtout perdre. Il faut également résider en un lieu honorable, où l’on n’aura pas honte de recevoir. Et si on peut suivre cette société dans ses déplacements sur la côte Est et outre-Atlantique, c’est encore mieux.
Lily Bart y arrive. On a ainsi de belles descriptions de robes, de soirées, de voyages, de dîners. Mais elle a de plus en plus de mal. La seule différence entre elle et les pauvres, c’est que chez elle ça ne se voit pas.

Elle a de plus en plus de mal disais-je, pas seulement à cause du manque d’argent, mais aussi parce qu’elle s’interroge sur cette fameuse entreprise de se trouver un bon petit mari. En a-t-elle vraiment envie ?
Mais il y a toujours ce problème de faire carrière.

La vie est une jungle.

Lily Bart est infiniment attachante, déchirée qu’elle est entre ses aspirations matérielles et son désir de s’émanciper de cette société qui la force à faire le clown. Elle a cette étincelle d’humanité dont sont dépourvus ceux qui suivent mécaniquement les préceptes de ce haut monde. Sa lucidité sur elle-même et sur la condition de la femme lui donne l’étoffe d’une vraie héroïne et en fait un très beau personnage. Un personnage tragique du fait de ses chaînes qui la rattachent à la 5è Avenue sous la forme d’un bracelet.

Chez les heureux du monde : un univers étincelant qui fait rêver et laisse rêveur. A la lecture, je me sentais l’envie de secouer Lily, de la supplier de se tirer de là. « T’es moins cruche que l’autre (= Undine), fais quelque chose! »
Et en même temps, j’aurais tué pour porter son petit drapé crème de la soirée des tableaux vivants.

La haute société est réellement fascinante : bien que l’on en connaisse les dessous, l’on ne peut se garder d’être ébloui par son glamour. Serait-ce la pure apparence qui nous séduit tant ? Ou alors serait-ce la cruauté de cette beauté.

Un des personnages fait la remarque suivante au début du roman : de nombreux sacrifices ont du être exigés pour dessiner le personne de Lily Bart. On peut y voir le sacrifice de l’héroïne elle-même, mais pas seulement. Le Prince Heureux d’Oscar Wilde n’est pas qu’un conte.