un renard dans une bibliothèque

"Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique; on se laisse tellement influencer." O.Wilde

31 octobre 2007

The Conjure Woman - Charles Chesnutt

Vous voyez Mama, dans Autant en emporte le vent ?conjure
Que je vous rafraîchisse la mémoire…
« Mamzel Scarlet’ Mamzel Scarlet’ une fem’ ça doit manger co’ un piti oiseau. Les hom’ ça n’aime pas les fem’ ave’ un trop g’and appétit. Venez que j’ vous lace mon chou. »

mammy

 

Et Prissy, vous vous rappelez Prissy ? Celle qui ne se presse pas pour trouver un médecin, alors que Melly beugle tellement un accouchement c’est pas sympa…Tenez, vous savez à qui elle me fait penser dans cette scène où elle chantonne et balance ses jupes en plein Atlanta alors que Scarlett lui hurle de se bouger les fesses?
A « la belle Dorothée » de Baudelaire :
Cependant Dorothée, forte et fière comme le soleil, s'avance dans la rue déserte, seule vivante à cette heure sous l'immense azur, et faisant sur la lumière une tache éclatante et noire.
   Elle s'avance, balançant mollement son torse si mince sur ses hanches si larges. Sa robe de soie collante, d'un ton clair et rose, tranche vivement sur les ténèbres de sa peau et moule exactement sa taille longue, son dos creux et sa gorge pointue.
(« La Belle Dorothée », Le Spleen de Paris)
On la voit autrement Prissy non ? Vraiment pas?

prissy

Tout ça pour vous dire que Mama et Prissy réunissent à elles deux les caractéristiques du « Nègre » selon quelques auteurs sudistes du 19è et du début du 20è (le but de mon propos donc). Ils forment un courant littéraire très particulier que l’on appelle la « plantation fiction « , dont les plus célèbres représentants sont Thomas Nelson Page (In Ole Virginia) et Joel Chandler Harris (Uncle Remus, His Songs and His Sayings).
Traditionnellement, ces œuvres mettent en scène un ancien esclave racontant à un public de blancs sa vie sur la plantation, sous forme de contes plaisants (« folktales ») en « negro dialect ». Naturellement, tout était beau et bon au domaine, le maître était gentil, les esclaves l’aimaient et s’amusaient comme des petits fous, même si travailler, c’est dur.
Venons-en à l’esclave en lui-même : il était gentil, joyeux, affectueux, un peu bête, paresseux, toujours prêt à faire un coup en douce. Un vrai gamin en somme. On lui donne un nom : Sambo.

A première vue, The Conjure Woman de Charles Chesnutt, publié en 1899, est dans la lignée de ces œuvres. Un ancien esclave, Julius, raconte des contes traditionnels de plantation à un couple de Nordistes (John et Annie) venu s’établir dans le Sud. Ces contes mettent plus précisément en scène la façon dont les esclaves pratiquent le vaudou. Par exemple dans « Po’ Sandy », un couple d’esclaves refuse d’être séparé. La femme transforme donc son homme en arbre et fait croire qu’il s’est échappé. Ils peuvent ainsi rester ensemble. Dans « The Goophered Grapvine », un esclave voit son apparence physique changer de concert avec la vigne : en été il est en pleine forme, en hiver il est tout décrépit. Et quand le maître décide de faire quelques petites expériences sur sa vigne, ce n’est pas beau à voir… Ces histoires sont pittoresques à souhait, hautes en couleurs et plaisent énormément au public de l’époque.

Ce pittoresque est aussi du à la langue employée par Julius, le « negro dialect ». Juste pour rigoler, je vous file quelques extraits :
“But ef you en young miss dere doan’ min’ lis’nin ter a ole nigger run on a minute er two w’ile you er restin’, I kin ‘splain to you how it all happen’“His niggers wuz bleedzd ter slabe fum daylight ter da’k, w’iles yuther folks’s didn’ hafter wuk ‘cep’n’ fum sun ter sun; en dey didn’ git no mo’ ter eat dan dey oughter, en dat de coa’ses’ kin’”

Allez, un petit dernier: “Dey could hear sump’n moanin’ en groanin’ ‘bout de kitchen in de night-time, en w’en de win’ would blow dey could hear sump’n a-hollerin’ en sweekin’ lack it wuz in great pain en’ sufferin’.”

TOUT LE BOUQUIN EST COMME CA!!!!
Je vous le dis, c’est décourageant. Surtout quand on a fait la fête après avoir fini Les Raisins de la Colère en VO. On se croit perfectly fluent en américain de la cambrousse, et tout d’un coup on tombe de haut : on n’était qu’au level 1.
Au début, on a juste envie de balancer le livre, mais comme on se rend compte que c’est bien, on s’acharne, on lit à haute voix, on compose un dictionnaire, on lit en fermant un œil et en penchant la tête à droite. A la fin, on n’a pas tout compris, mais on en est au niveau LV10 donc faut pas trop en demander.

Bon heureusement, il y a de l’anglais standard qui nous repose de temps en temps. En effet, une autre histoire cadre celles racontées par Julius, et rapporte les relations entre l’ancien esclave et le couple de Nordistes. On s’aperçoit que Julius raconte ses histoires pour escroquer ses maîtres. Par exemple, il raconte l’histoire de la maison maudite parce qu’en réalité il ne veut pas que John la détruise car il y tient ses prières. A la fin de « Mars Jeems’s Nightmare », on s’aperçoit qu’il raconte cette histoire de maître cruel pour convaincre John de réembaucher son petit-fils. Toujours cette histoire de nègre un peu gamin donc.Un rapport de force se dessine ainsi entre les deux hommes, d’autant que socialement parlant, John est en position de supériorité par rapport à Julius, étant un blanc et son patron. Son mépris est très visible, notamment dans l’attitude paternaliste qu’il adopte vis-à-vis de son employé. Franchement, on ne l’aime pas John. En plus il traite sa femme comme de la merde, ce qui n’arrange pas son cas.

On pourrait donc penser que Charles Chesnutt est raciste, nostalgique des jours du beau Sud, misogyne, aveugle aux réalités de l’esclavage, réac. Puis on nous apprend que le monsieur est noir. Oui oui, le monsieur bien WASP qui pose en première de couverture est noir en fait.

charles_chesnutt

Du coup ça change tout. A la différence de ses collègues blancs qui croyaient à fond que l’esclavage c’était le bon temps, Charles Chesnutt dénonce violemment cette période au travers des contes. Certes, on n’est pas obligé de croire qu’un homme a été transformé en arbre par sa bien-aimée, mais on peut imaginer la douleur qu’éprouvaient ces personnes à être séparées. Quand le maître fait couper l’arbre pour construire une cabane, on comprend que l’on a bâti les Etats-Unis par la souffrance et le sacrifice de vies humaines.

Charles Chesnutt dénonce également le racisme dont souffrent les noirs à la fin du XIXè siècle (qui voit le lynchage de masse) à travers la voix condescendante de John. Et on comprend que les petits coups en douce de Julius ne font pas sens par le profit matériel qu’il en tire, mais par la résistance qu’il oppose à l’oppression des blancs. Du coup le dialecte prend une certaine noblesse, comme le refus d’adopter totalement la langue des maîtres. Ce sont eux qui sont obligés de s’adapter, pas lui.

En réalité, « Sambo » n’existait pas. Il n’était qu’une pure idée conçue pour justifier l’esclavage, moralement contestable même pour les propriétaires de plantation. L’esclavage ne peut pas être un mal en soi si l’esclave est heureux et satisfait de sa condition. « Sambo » servait aussi à rassurer les maîtres, en réalité flippant comme des bêtes à la pensée d’une insurrection, et ne s’endormant jamais sans une arme à leurs côtés. Un esclave heureux ne va venir égorger qui que ce soit en pleine nuit.

Ainsi Charles Chesnutt utilise et renverse le genre de la « plantation fiction » contre les blancs eux-mêmes, sous une forme plutôt plaisante. Car ces histoires le sont. Je dois avouer que je n’ai pas pu m’empêcher d’apprécier ces contes, même si j’en avais vraiment honte.
Comme il pouvait « faire » blanc (je n'en reviens toujours pas), il ne s’est pas révélé comme auteur noir au départ, ne voulant pas influencer le jugement de ses lecteurs. Son but était qu’ils voient les réalités de l’esclavage, pas qu’ils se demandent si le livre était pas mal pour un noir ou pas. Ca n'a pas si bien marché que ça en fait, son lectorat ne voulant lire que ce qu'il avait envie de lire. On a préféré voir l'aspect pittoresque des histoires, ce qui explique la couverture originale, où l'on voit Julius rieur entouré de deux lapins.

 Je ne pense pas que The Conjure Woman existe en français. Mais je trouvais ce livre, et le concept de « plantation fiction » vraiment très intéressants, donc je voulais vous en faire profiter !

 Une dernière chose : apparemment ils n’assument toujours pas l’esclavage là en bas. On m’a raconté que lorsqu’on fait des visites guidées d’anciennes plantations, les guides ne mentionnent que le faste, les grandes fêtes, les belles robes et le teint laiteux des dames sudistes. L’esclavage ? Connaît pas.

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03 octobre 2007

Old Indian Legends - Zitkala-Ša

Zitkala-Ša (prononcer « sha »), aussi connue sous le nom de Gertrude Simmons Bonnin, est un auteur amérindien. Elle est néezit_sha dans une réserve sioux dans le Dakota du sud en 1876, et à l’âge de huit ans, elle est envoyée dans une école quaker créée pour les indiens, comme des milliers d’autres enfants à cette époque. Faut bien ramener ces peaux rouges dans le droit chemin. C’est quoi ces coupes de barbares, ces fringues de sauvages ? On leur passe un coup de ciseaux et de peigne, on les habille à la WASP, et les voilà devenus beaux comme tout. « Tuer l’Indien et sauver l’Homme », telle est en effet la devise de Richard Henry Pratt, fondateur de la Carlisle Indian Industrial School. Il s’agit donc de détruire la culture indienne, sa langue, sa religion, ses traditions, d’une part pour civiliser le peuple rouge (l’enfer est pavé de bonnes intentions) et d’autre part pour asseoir la domination de l’homme blanc en Amérique.

C’est dans ce contexte que se comprend la mise par écrit (en anglais, la « seconde langue d’Amérique ») des contes traditionnels dakotas par Zitkala-Ša en 1901. Perpétuer sa propre culture en utilisant l’anglais est une manière pour elle d’utiliser l’arme de l’homme blanc contre lui. C’est bien de lutte dont il s’agit car ce tournant du 20è siècle voit l’affrontement sanglant entre Sioux et colonisateurs, qui donne lieu à la bataille de Little Big Horn en 1876, au massacre de Wounded Knee Creek en 1890. De tout cela Zitkala- Ša est un témoin, une survivante et une victime.

Les contes retranscrits par Zitkala-Ša sont très plaisants à lire, avec des personnages hauts en couleur. Iktomi, l’esprit malin qui trouve toujours plus malin que lui, est celui qui apparaît le plus et l’on rit de ses mésaventures. Les contes présentent également nombre d’animaux doués de parole et de conscience, des tribus indiennes, des êtres surhumains qui se cherchent des noises, le tout dans une nature sauvage et non domestiquée. Ils m’ont fait l’effet de fables, car beaucoup possèdent une morale à la fin, représentative des valeurs dakotas (dakotiennes ? dakotes ? dakotasses ?).

J’ai lu le tout de façon assez innocente, riant quand on me demandait de rire, pleurant quand on me demandait de pleurer. Je suis très bon public. C’est en lisant l’introduction après ma lecture (jamais avant malheureux ! ça gâche tout ! ce qui est le comble pour une introduction), que ça a fait tilt dans ma tête : pourquoi cette sélection de contes ? Il y en a des centaines d’autres !

On s’aperçoit en refeuilletant le livre que ces contes sont en réalité une dénonciation des agissements des colonisateurs. Les voleurs, menteurs, tricheurs, profiteurs, et surtout les meurtriers, ce sont eux. Ceux qui s’approprient un lieu qui n’est pas le leur en terrorisant les propriétaires légitimes par la démonstration de leur force, ce sont eux. Ceux qui ne sont point reconnaissants de l’hospitalité généreusement offerte et s’engraissent aux dépends de leurs hôtes, ce sont toujours eux. Déguisés en ours, en loups, en esprit malin.

Voilà le conte qui m’a le plus touchée : « Dance in a buffalo skull ». Je vais vous expliquer après pourquoi.
Ceux qui pensent ne pas maitriser l’anglais, surmontez vos angoisses ! C’est super court et vraiment pas difficile à lire. (Bon ok, je fais un résumé en bas…)

I

T was night upon the prairie. Overhead the stars were twinkling bright their red and yellow lights. The moon was young. A silvery thread among the stars, it soon drifted low beneath the horizon. Upon the ground the land was pitchy black. There are night people on the plain who love the dark. Amid the black level land they meet to frolic under the stars. Then when their sharp ears hear any strange footfalls nigh they scamper away into the deep shadows of night. There they are safely hid from all dangers, they think. Thus it was that one very black night, afar off from the edge of the level land, out of the wooded river bottom glided forth two balls of fire. They came farther and farther into the level land. They grew larger and brighter. The dark hid the body of the creature with those fiery eyes. They came on and on, just over the tops of the prairie grass. It might have been wildcat prowling low on soft, stealthy feet. Slowly but surely the terrible eyes drew nearer and nearer to the heart of the level land.
There in a huge old buffalo skull was a gay feast and dance! Tiny little field mice were singing and dancing in a circle to the boom-boom of a wee, wee drum. They were laughing and talking among themselves while their chosen singers sang loud a merry tune.
They built a small open fire within the center of their queer dance house. The light streamed out of the buffalo skull through all the curious sockets and holes.
A light on the plain in the middle of the night was an unusual thing. But so merry were the mice they did not hear the "king, king" of sleepy birds, disturbed by the unaccustomed fire.
A pack of wolves, fearing to come nigh this night fire, stood together a little distance away, and, turning their pointed noses to the stars, howled and yelped most dismally. Even the cry of the wolves was unheeded by the mice within the lighted buffalo skull.
They were feasting and dancing; they were singing and laughing--those funny little furry fellows.
All the while across the dark from out the low river bottom came that pair of fiery eyes.
Now closer and more swift, now fiercer and glaring, the eyes moved toward the buffalo skull. All unconscious of those fearful eyes, the happy mice nibbled at dried roots and venison. The singers had started another song. The drummers beat the time, turning their heads from side to side in rhythm. In a ring around the fire hopped the mice, each bouncing hard on his two hind feet. Some carried their tails over their arms, while others trailed them proudly along.
Ah, very near are those round yellow eyes! Very low to the ground they seem to creep--creep toward the buffalo skull. All of a sudden they slide into the eye-sockets of the old skull.
"Spirit of the buffalo!" squeaked a frightened mouse as he jumped out from a hole in the back part of the skull.
"A cat! a cat!" cried other mice as they scrambled out of holes both large and snug. Noiseless they ran away into the dark.

Le résumé tant promis: C’est la nuit. Une ribambelle de souris fait la fête autour d’un feu dans un crâne de bison (et pourquoi pas ?), se pensant à l’abri de tout danger. Elles ne voient pas le chat qui se cache non loin de là, près de la rivière. Celui-ci surgit brusquement, interrompant les festivités, contraignant les souris à s’enfuir. Fin.

Quand je l’ai lu, j’ai trouvé ce conte étrange. Il est très court, l’histoire tient en deux lignes (ok, en quatre quand c’est moi qui raconte, mais vous me connaissez, j’aime bien m’étaler), on sent un certain malaise. Cette fête endiablée est angoissante, on y sent une urgence. La présence du chat, dont on ne voit que les yeux enflammés, est très inquiétante. Et ça se finit un peu en queue de poisson.

En réalité, il faut connaître l’histoire du massacre de Wounded Knee Creek de 1890 pour y voir plus clair (merci l’intro). A cette époque, une danse devenait populaire chez les Sioux : la « Ghost dance ». On croit qu’en l’exécutant, la population de bisons (animal sacré chez les Sioux) et d’indiens massacrée reviendrait à la vie, que l’homme blanc repartirait chez lui et que les terres seraient retournées aux indiens. Cette danse exprime la nostalgie du passé et la rejection des colonisateurs. Craignant qu’elle ne représente une menace effective, les autorités font assassiner Sitting Bull, le chef des Sioux, et font massacrer trois cents indiens sans armes à Wounded Knee Creek. En passant, on l’a longtemps fait passer pour une bataille, mais depuis quelques décennies, elle est véritablement reconnue comme massacre.

Ainsi l’histoire « dance in a buffalo skull » prend tout son sens. Les souris sans défense qui dansent en cachette dans un crâne de bison sont les « ghost dancers ». Le chat est bien entendu le colonisateur, et ses « two balls of fire » sont en réalité des coups de feu mettant fin à la fête. Et on y reconnaît la rivière de Wounded Knee Creek (le mot « creek » étant un synonyme pour « river » en anglais américain.)

Les contes sont au final l’histoire de la tragique rencontre de l’homme blanc et l’indien. Par leurs fins souvent heureuses, ils semblent représenter une lueur d’espoir chez ce peuple à la culture décimée. Malheureusement, un siècle après la retranscription de ces contes, il ne semble pas que leur condition se soit beaucoup améliorée.

Je sais que ce post fait un peu cours magistral, mais cette histoire et ces contes m’ont tellement touchée que je voulais vous en faire profiter si vous ne connaissiez pas déjà. Malheureusement, il me semble que les contes ne sont pas traduits en français. J’ai l’édition anglaise en Pingouin, présentée sous le titre American Indian Stories, Legends and Other Writings, qui contient encore d’autres écrits de type autobiographique.

Je m’arrête d’écrire tout de suite.

Posté par celinevixen à 06:36 - De l'Amérique - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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