Vous voyez Mama, dans Autant en emporte le vent ?conjure
Que je vous rafraîchisse la mémoire…
« Mamzel Scarlet’ Mamzel Scarlet’ une fem’ ça doit manger co’ un piti oiseau. Les hom’ ça n’aime pas les fem’ ave’ un trop g’and appétit. Venez que j’ vous lace mon chou. »

mammy

 

Et Prissy, vous vous rappelez Prissy ? Celle qui ne se presse pas pour trouver un médecin, alors que Melly beugle tellement un accouchement c’est pas sympa…Tenez, vous savez à qui elle me fait penser dans cette scène où elle chantonne et balance ses jupes en plein Atlanta alors que Scarlett lui hurle de se bouger les fesses?
A « la belle Dorothée » de Baudelaire :
Cependant Dorothée, forte et fière comme le soleil, s'avance dans la rue déserte, seule vivante à cette heure sous l'immense azur, et faisant sur la lumière une tache éclatante et noire.
   Elle s'avance, balançant mollement son torse si mince sur ses hanches si larges. Sa robe de soie collante, d'un ton clair et rose, tranche vivement sur les ténèbres de sa peau et moule exactement sa taille longue, son dos creux et sa gorge pointue.
(« La Belle Dorothée », Le Spleen de Paris)
On la voit autrement Prissy non ? Vraiment pas?

prissy

Tout ça pour vous dire que Mama et Prissy réunissent à elles deux les caractéristiques du « Nègre » selon quelques auteurs sudistes du 19è et du début du 20è (le but de mon propos donc). Ils forment un courant littéraire très particulier que l’on appelle la « plantation fiction « , dont les plus célèbres représentants sont Thomas Nelson Page (In Ole Virginia) et Joel Chandler Harris (Uncle Remus, His Songs and His Sayings).
Traditionnellement, ces œuvres mettent en scène un ancien esclave racontant à un public de blancs sa vie sur la plantation, sous forme de contes plaisants (« folktales ») en « negro dialect ». Naturellement, tout était beau et bon au domaine, le maître était gentil, les esclaves l’aimaient et s’amusaient comme des petits fous, même si travailler, c’est dur.
Venons-en à l’esclave en lui-même : il était gentil, joyeux, affectueux, un peu bête, paresseux, toujours prêt à faire un coup en douce. Un vrai gamin en somme. On lui donne un nom : Sambo.

A première vue, The Conjure Woman de Charles Chesnutt, publié en 1899, est dans la lignée de ces œuvres. Un ancien esclave, Julius, raconte des contes traditionnels de plantation à un couple de Nordistes (John et Annie) venu s’établir dans le Sud. Ces contes mettent plus précisément en scène la façon dont les esclaves pratiquent le vaudou. Par exemple dans « Po’ Sandy », un couple d’esclaves refuse d’être séparé. La femme transforme donc son homme en arbre et fait croire qu’il s’est échappé. Ils peuvent ainsi rester ensemble. Dans « The Goophered Grapvine », un esclave voit son apparence physique changer de concert avec la vigne : en été il est en pleine forme, en hiver il est tout décrépit. Et quand le maître décide de faire quelques petites expériences sur sa vigne, ce n’est pas beau à voir… Ces histoires sont pittoresques à souhait, hautes en couleurs et plaisent énormément au public de l’époque.

Ce pittoresque est aussi du à la langue employée par Julius, le « negro dialect ». Juste pour rigoler, je vous file quelques extraits :
“But ef you en young miss dere doan’ min’ lis’nin ter a ole nigger run on a minute er two w’ile you er restin’, I kin ‘splain to you how it all happen’“His niggers wuz bleedzd ter slabe fum daylight ter da’k, w’iles yuther folks’s didn’ hafter wuk ‘cep’n’ fum sun ter sun; en dey didn’ git no mo’ ter eat dan dey oughter, en dat de coa’ses’ kin’”

Allez, un petit dernier: “Dey could hear sump’n moanin’ en groanin’ ‘bout de kitchen in de night-time, en w’en de win’ would blow dey could hear sump’n a-hollerin’ en sweekin’ lack it wuz in great pain en’ sufferin’.”

TOUT LE BOUQUIN EST COMME CA!!!!
Je vous le dis, c’est décourageant. Surtout quand on a fait la fête après avoir fini Les Raisins de la Colère en VO. On se croit perfectly fluent en américain de la cambrousse, et tout d’un coup on tombe de haut : on n’était qu’au level 1.
Au début, on a juste envie de balancer le livre, mais comme on se rend compte que c’est bien, on s’acharne, on lit à haute voix, on compose un dictionnaire, on lit en fermant un œil et en penchant la tête à droite. A la fin, on n’a pas tout compris, mais on en est au niveau LV10 donc faut pas trop en demander.

Bon heureusement, il y a de l’anglais standard qui nous repose de temps en temps. En effet, une autre histoire cadre celles racontées par Julius, et rapporte les relations entre l’ancien esclave et le couple de Nordistes. On s’aperçoit que Julius raconte ses histoires pour escroquer ses maîtres. Par exemple, il raconte l’histoire de la maison maudite parce qu’en réalité il ne veut pas que John la détruise car il y tient ses prières. A la fin de « Mars Jeems’s Nightmare », on s’aperçoit qu’il raconte cette histoire de maître cruel pour convaincre John de réembaucher son petit-fils. Toujours cette histoire de nègre un peu gamin donc.Un rapport de force se dessine ainsi entre les deux hommes, d’autant que socialement parlant, John est en position de supériorité par rapport à Julius, étant un blanc et son patron. Son mépris est très visible, notamment dans l’attitude paternaliste qu’il adopte vis-à-vis de son employé. Franchement, on ne l’aime pas John. En plus il traite sa femme comme de la merde, ce qui n’arrange pas son cas.

On pourrait donc penser que Charles Chesnutt est raciste, nostalgique des jours du beau Sud, misogyne, aveugle aux réalités de l’esclavage, réac. Puis on nous apprend que le monsieur est noir. Oui oui, le monsieur bien WASP qui pose en première de couverture est noir en fait.

charles_chesnutt

Du coup ça change tout. A la différence de ses collègues blancs qui croyaient à fond que l’esclavage c’était le bon temps, Charles Chesnutt dénonce violemment cette période au travers des contes. Certes, on n’est pas obligé de croire qu’un homme a été transformé en arbre par sa bien-aimée, mais on peut imaginer la douleur qu’éprouvaient ces personnes à être séparées. Quand le maître fait couper l’arbre pour construire une cabane, on comprend que l’on a bâti les Etats-Unis par la souffrance et le sacrifice de vies humaines.

Charles Chesnutt dénonce également le racisme dont souffrent les noirs à la fin du XIXè siècle (qui voit le lynchage de masse) à travers la voix condescendante de John. Et on comprend que les petits coups en douce de Julius ne font pas sens par le profit matériel qu’il en tire, mais par la résistance qu’il oppose à l’oppression des blancs. Du coup le dialecte prend une certaine noblesse, comme le refus d’adopter totalement la langue des maîtres. Ce sont eux qui sont obligés de s’adapter, pas lui.

En réalité, « Sambo » n’existait pas. Il n’était qu’une pure idée conçue pour justifier l’esclavage, moralement contestable même pour les propriétaires de plantation. L’esclavage ne peut pas être un mal en soi si l’esclave est heureux et satisfait de sa condition. « Sambo » servait aussi à rassurer les maîtres, en réalité flippant comme des bêtes à la pensée d’une insurrection, et ne s’endormant jamais sans une arme à leurs côtés. Un esclave heureux ne va venir égorger qui que ce soit en pleine nuit.

Ainsi Charles Chesnutt utilise et renverse le genre de la « plantation fiction » contre les blancs eux-mêmes, sous une forme plutôt plaisante. Car ces histoires le sont. Je dois avouer que je n’ai pas pu m’empêcher d’apprécier ces contes, même si j’en avais vraiment honte.
Comme il pouvait « faire » blanc (je n'en reviens toujours pas), il ne s’est pas révélé comme auteur noir au départ, ne voulant pas influencer le jugement de ses lecteurs. Son but était qu’ils voient les réalités de l’esclavage, pas qu’ils se demandent si le livre était pas mal pour un noir ou pas. Ca n'a pas si bien marché que ça en fait, son lectorat ne voulant lire que ce qu'il avait envie de lire. On a préféré voir l'aspect pittoresque des histoires, ce qui explique la couverture originale, où l'on voit Julius rieur entouré de deux lapins.

 Je ne pense pas que The Conjure Woman existe en français. Mais je trouvais ce livre, et le concept de « plantation fiction » vraiment très intéressants, donc je voulais vous en faire profiter !

 Une dernière chose : apparemment ils n’assument toujours pas l’esclavage là en bas. On m’a raconté que lorsqu’on fait des visites guidées d’anciennes plantations, les guides ne mentionnent que le faste, les grandes fêtes, les belles robes et le teint laiteux des dames sudistes. L’esclavage ? Connaît pas.