Zitkala-Ša (prononcer « sha »), aussi connue sous le nom de Gertrude Simmons Bonnin, est un auteur amérindien. Elle est néezit_sha dans une réserve sioux dans le Dakota du sud en 1876, et à l’âge de huit ans, elle est envoyée dans une école quaker créée pour les indiens, comme des milliers d’autres enfants à cette époque. Faut bien ramener ces peaux rouges dans le droit chemin. C’est quoi ces coupes de barbares, ces fringues de sauvages ? On leur passe un coup de ciseaux et de peigne, on les habille à la WASP, et les voilà devenus beaux comme tout. « Tuer l’Indien et sauver l’Homme », telle est en effet la devise de Richard Henry Pratt, fondateur de la Carlisle Indian Industrial School. Il s’agit donc de détruire la culture indienne, sa langue, sa religion, ses traditions, d’une part pour civiliser le peuple rouge (l’enfer est pavé de bonnes intentions) et d’autre part pour asseoir la domination de l’homme blanc en Amérique.

C’est dans ce contexte que se comprend la mise par écrit (en anglais, la « seconde langue d’Amérique ») des contes traditionnels dakotas par Zitkala-Ša en 1901. Perpétuer sa propre culture en utilisant l’anglais est une manière pour elle d’utiliser l’arme de l’homme blanc contre lui. C’est bien de lutte dont il s’agit car ce tournant du 20è siècle voit l’affrontement sanglant entre Sioux et colonisateurs, qui donne lieu à la bataille de Little Big Horn en 1876, au massacre de Wounded Knee Creek en 1890. De tout cela Zitkala- Ša est un témoin, une survivante et une victime.

Les contes retranscrits par Zitkala-Ša sont très plaisants à lire, avec des personnages hauts en couleur. Iktomi, l’esprit malin qui trouve toujours plus malin que lui, est celui qui apparaît le plus et l’on rit de ses mésaventures. Les contes présentent également nombre d’animaux doués de parole et de conscience, des tribus indiennes, des êtres surhumains qui se cherchent des noises, le tout dans une nature sauvage et non domestiquée. Ils m’ont fait l’effet de fables, car beaucoup possèdent une morale à la fin, représentative des valeurs dakotas (dakotiennes ? dakotes ? dakotasses ?).

J’ai lu le tout de façon assez innocente, riant quand on me demandait de rire, pleurant quand on me demandait de pleurer. Je suis très bon public. C’est en lisant l’introduction après ma lecture (jamais avant malheureux ! ça gâche tout ! ce qui est le comble pour une introduction), que ça a fait tilt dans ma tête : pourquoi cette sélection de contes ? Il y en a des centaines d’autres !

On s’aperçoit en refeuilletant le livre que ces contes sont en réalité une dénonciation des agissements des colonisateurs. Les voleurs, menteurs, tricheurs, profiteurs, et surtout les meurtriers, ce sont eux. Ceux qui s’approprient un lieu qui n’est pas le leur en terrorisant les propriétaires légitimes par la démonstration de leur force, ce sont eux. Ceux qui ne sont point reconnaissants de l’hospitalité généreusement offerte et s’engraissent aux dépends de leurs hôtes, ce sont toujours eux. Déguisés en ours, en loups, en esprit malin.

Voilà le conte qui m’a le plus touchée : « Dance in a buffalo skull ». Je vais vous expliquer après pourquoi.
Ceux qui pensent ne pas maitriser l’anglais, surmontez vos angoisses ! C’est super court et vraiment pas difficile à lire. (Bon ok, je fais un résumé en bas…)

I

T was night upon the prairie. Overhead the stars were twinkling bright their red and yellow lights. The moon was young. A silvery thread among the stars, it soon drifted low beneath the horizon. Upon the ground the land was pitchy black. There are night people on the plain who love the dark. Amid the black level land they meet to frolic under the stars. Then when their sharp ears hear any strange footfalls nigh they scamper away into the deep shadows of night. There they are safely hid from all dangers, they think. Thus it was that one very black night, afar off from the edge of the level land, out of the wooded river bottom glided forth two balls of fire. They came farther and farther into the level land. They grew larger and brighter. The dark hid the body of the creature with those fiery eyes. They came on and on, just over the tops of the prairie grass. It might have been wildcat prowling low on soft, stealthy feet. Slowly but surely the terrible eyes drew nearer and nearer to the heart of the level land.
There in a huge old buffalo skull was a gay feast and dance! Tiny little field mice were singing and dancing in a circle to the boom-boom of a wee, wee drum. They were laughing and talking among themselves while their chosen singers sang loud a merry tune.
They built a small open fire within the center of their queer dance house. The light streamed out of the buffalo skull through all the curious sockets and holes.
A light on the plain in the middle of the night was an unusual thing. But so merry were the mice they did not hear the "king, king" of sleepy birds, disturbed by the unaccustomed fire.
A pack of wolves, fearing to come nigh this night fire, stood together a little distance away, and, turning their pointed noses to the stars, howled and yelped most dismally. Even the cry of the wolves was unheeded by the mice within the lighted buffalo skull.
They were feasting and dancing; they were singing and laughing--those funny little furry fellows.
All the while across the dark from out the low river bottom came that pair of fiery eyes.
Now closer and more swift, now fiercer and glaring, the eyes moved toward the buffalo skull. All unconscious of those fearful eyes, the happy mice nibbled at dried roots and venison. The singers had started another song. The drummers beat the time, turning their heads from side to side in rhythm. In a ring around the fire hopped the mice, each bouncing hard on his two hind feet. Some carried their tails over their arms, while others trailed them proudly along.
Ah, very near are those round yellow eyes! Very low to the ground they seem to creep--creep toward the buffalo skull. All of a sudden they slide into the eye-sockets of the old skull.
"Spirit of the buffalo!" squeaked a frightened mouse as he jumped out from a hole in the back part of the skull.
"A cat! a cat!" cried other mice as they scrambled out of holes both large and snug. Noiseless they ran away into the dark.

Le résumé tant promis: C’est la nuit. Une ribambelle de souris fait la fête autour d’un feu dans un crâne de bison (et pourquoi pas ?), se pensant à l’abri de tout danger. Elles ne voient pas le chat qui se cache non loin de là, près de la rivière. Celui-ci surgit brusquement, interrompant les festivités, contraignant les souris à s’enfuir. Fin.

Quand je l’ai lu, j’ai trouvé ce conte étrange. Il est très court, l’histoire tient en deux lignes (ok, en quatre quand c’est moi qui raconte, mais vous me connaissez, j’aime bien m’étaler), on sent un certain malaise. Cette fête endiablée est angoissante, on y sent une urgence. La présence du chat, dont on ne voit que les yeux enflammés, est très inquiétante. Et ça se finit un peu en queue de poisson.

En réalité, il faut connaître l’histoire du massacre de Wounded Knee Creek de 1890 pour y voir plus clair (merci l’intro). A cette époque, une danse devenait populaire chez les Sioux : la « Ghost dance ». On croit qu’en l’exécutant, la population de bisons (animal sacré chez les Sioux) et d’indiens massacrée reviendrait à la vie, que l’homme blanc repartirait chez lui et que les terres seraient retournées aux indiens. Cette danse exprime la nostalgie du passé et la rejection des colonisateurs. Craignant qu’elle ne représente une menace effective, les autorités font assassiner Sitting Bull, le chef des Sioux, et font massacrer trois cents indiens sans armes à Wounded Knee Creek. En passant, on l’a longtemps fait passer pour une bataille, mais depuis quelques décennies, elle est véritablement reconnue comme massacre.

Ainsi l’histoire « dance in a buffalo skull » prend tout son sens. Les souris sans défense qui dansent en cachette dans un crâne de bison sont les « ghost dancers ». Le chat est bien entendu le colonisateur, et ses « two balls of fire » sont en réalité des coups de feu mettant fin à la fête. Et on y reconnaît la rivière de Wounded Knee Creek (le mot « creek » étant un synonyme pour « river » en anglais américain.)

Les contes sont au final l’histoire de la tragique rencontre de l’homme blanc et l’indien. Par leurs fins souvent heureuses, ils semblent représenter une lueur d’espoir chez ce peuple à la culture décimée. Malheureusement, un siècle après la retranscription de ces contes, il ne semble pas que leur condition se soit beaucoup améliorée.

Je sais que ce post fait un peu cours magistral, mais cette histoire et ces contes m’ont tellement touchée que je voulais vous en faire profiter si vous ne connaissiez pas déjà. Malheureusement, il me semble que les contes ne sont pas traduits en français. J’ai l’édition anglaise en Pingouin, présentée sous le titre American Indian Stories, Legends and Other Writings, qui contient encore d’autres écrits de type autobiographique.

Je m’arrête d’écrire tout de suite.