26 septembre 2007
Une Renarde et Beigbéder
Les gens, parmi ceux d'entre vous qui ont lu Windows on the World de Frédéric Beigbéder, sur le 11 septembre, combien se souviennent de LA scène de fin? Tous je parie.
Je veux évidemment parler du moment où les tours s'effondrent et où un couple fait furieusement l'amour pour la dernière fois, au vu et au su de tous : une vision de fin du monde.
Rappelez-vous: la description de cette scène est très minutieuse, s'étale sur pas mal de page, et est extrêmement crue. Faite pour choquer et pour marquer les mémoires.
Tout ça pour en venir où? Tenez-vous bien.
CETTE SCENE A DISPARU DE L'EDITION AMERICAINE!
remplacée par un pudique et très bégueule "Et ils s'embrassèrent", ou quelque chose de ce goût là (selon mes informateurs).
D'où ils se permettent de tronquer l'oeuvre d'un auteur? Je dis bien "tronquer", je pourrais même dire "passer à la tronçonneuse", car c'est bien de plusieurs pages dont il s'agit.
C'est pour ne pas choquer nos amis états-uniens j'imagine. Mais qui sont-ils pour décider ce qu'on peut lire ou ne pas lire? Comment peuvent-ils faire ce choix à la place du lecteur? Parce que là je pense à de nombreux écrivains américains n'ayant pas
froid aux yeux ni ailleurs : Henry Miller, Anais Nin, Philip Roth, Walt
Whitman... et ils passent très bien.
Peut-être estimaient-ils que cette scène nous détournait (et comment!) de l'événement principal qui est l'effondrement des Tours. Et ont donc décidé de réécrire l'histoire, qui prend ainsi un éclairage tout différent, abandonnant les contingences du particulier pour se placer à une plus petite échelle. Ceci explique peut-être cela.
Je cherche d'autres raisons, mais je pense qu'aucune ne sera assez bonne pour justifier cette censure.
09/11 est considéré comme limite "sacré" ce qui explique qu'on ne veuille pas le souiller. Un couple faisant l'amour ternit l'image immaculée des victimes des terroristes et serait donc un manque de respect à leur égard. Mais cette image est un deni de ce qui est humain à mon sens.
Rendre la littérature aussi aseptisée que leur nourriture? Faudrait y réfléchir à deux fois, vu le goût de leurs yaourts.
Edit de 17h30: comme le dit Erzébeth, et je suis complètement d'accord avec elle, ça peut se comprendre que cela puisse les choquer, vu le traumatisme qu'a été le 09/11 pour eux, mais dans ce cas on ne publie pas. On ne peut pas réécrire le livre de quelqu'un à sa place.
19 septembre 2007
The Yellow Wallpaper - Charlotte Perkins Gilman
J'ai fait une belle découverte aujourd'hui, celle de la nouvelle de Charlotte Perkins Gilman: "The Yellow Wallpaper". Jamais entendu parler avant, alors qu'elle est censée être un classique de la littérature américaine du 19è. Je suis une mauvaise angliciste.
En tout cas, voilà comment mon initiation à cet auteur s'est déroulée. J'ai d'abord consciencieusement lu une biographie.
Charlotte Perkins Gilman est considérée comme une des féministes les plus importantes aux Etats Unis au tournant du 20è siècle. Elle a produit une oeuvre très riche sur le rôle de la femme dans nos sociétés. Ainsi, "The Yellow Wallpaper" dénonce le traitement médical des femmes "hystériques", qui consiste en une isolation et une oisiveté absolues. Mme Gilman a en effet gardé le très mauvais souvenir de sa dépression post-natale, déjà pas sympa en soi, qui s'est doublée d'une "cure de repos" s'apparentant à de la séquestration. C'est d'ailleurs pour ça qu'un des titres français de "The Yellow Wallpaper" est "La séquestrée". Dans sa nouvelle, Charlotte Perkins Gilman règle son compte au médecin qui s'est chargée de son cas, le Dr S.Weir Mitchell, éminent spécialiste des nerfs, qu'elle nomme et dénonce au travers de la narratrice. Oui je sais, il a le même nom que l'acteur qui joue Haywire dans "Prison Break". C'est merveilleux la correspondance entre les oeuvres parfois.
<-- Silas Weir Mitchell Silas Weir Mitchell -->
Je disais donc, spécialiste des nerfs. A ce propos, saviez-vous que l'hystérie vient du mot grec "hystera" qui signifie "utérus"? Ca aussi j'ai découvert aujourd'hui - quelle journée! - et bouillante d'indignation, portée par les ailes du Féminisme, je suis allée faire quelques recherches là dessus. En réalité, l'hystérie se manifeste de façon plus visible chez les femmes, car elle exprime le profond malaise qu'elles peuvent ressentir dans certaines sociétés, où elles sont sujettes à des valeurs patriarchales oppressantes. Et ça tombe bien puisque notre auteur et son héroïne se trouvent justement dans une telle société, où l'on considère la femme comme une pauvre petite chose fragile incapable d'action et surtout de pensée rationnelle. En effet, elle met sa santé gravement en danger si elle réfléchit trop, car son cerveau n'est pas capable de tenir le choc. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est le professeur Silas Weir Mitchell. (à gauche donc)
"The Yellow Wallpaper" est donc la chute dans la folie d'une femme écrivain, lentement détruite par le zèle de son mari à faire respecter les préceptes de la médecine: pas bouger - pas parler - pas penser.
Après avoir lu ces informations sur l'auteur et le contexte de son écriture, j'étais fin prête pour lire la nouvelle.
Pour ceux qui savent lire en anglais, allez par ici! Et pour ceux qui ne maitrisent pas trop, essayez quand même, ce n'est pas de l'anglais difficile et le texte est court. Je suis désolée, je n'ai pas réussi à trouver une version en français...
Le pitch: La narratrice, qui n'est jamais nommée, est sommée de prendre quelques semaines de repos pour cause de dépression post-parentale. Son époux et elle trouvent une maison de campagne à louer pour ce laps de temps.
La maison est très isolée, éloignée de la route,
à cinq bons kilomètres du village. C'est un endroit merveilleux !
Évoquant ces descriptions littéraires de paysages anglais, avec leurs
innombrables petites maisons encloses de haies et de murets, fermés de
petits portails, abritant toute une population de jardiniers et de gens
du peuple.
Et le jardin ! Un véritable enchantement !
Vaste et ombragé, parcouru d'allées ourlées de buis et où l'on peut s'asseoir sous des treilles lourdes de grappes.
Jadis, il y avait des serres, elles sont aujourd'hui détruites.
Il a dû y avoir un conflit entre héritiers ; en tout cas, les lieux sont désertés depuis des années.
J'ai bien peur que ma fantomanie en soit quelque peu déçue, mais tant
pis - il y a quelque chose d'étrange dans cette maison - je le sens.
Je l'ai même dit à John par une nuit de lune, mais il m'a répondu que
ce que je sentais, c'était un courant d'air et il a fermé la fenêtre.
J'ai quelquefois des accès de colère irraisonnée contre John. Je suis
sûre qu'autrefois je n'étais pas aussi sensible... Ce doit être ma
nervosité.
Mais John dit qu'à me vouloir nerveuse je vais finir par perdre la
maîtrise que j'ai sur moi ; et je m'efforce de me contrôler - au moins
devant lui, ce qui me fatigue beaucoup.
Je n'aime pas du tout notre chambre. J'en voulais une au
rez-de-chaussée, ouvrant sur la véranda, avec une fenêtre couverte de
roses et tendue d'un merveilleux chintz vieux style ! Mais John n'a
rien voulu savoir.
Le couple se retrouve donc au dernier étage de la maison, dans ce qui était auparavant une chambre d'enfant. Cauchemardesque. Il y a des barres aux fenêtres, un lit cloué au sol, des anneaux incrustés dans le mur (on dirait un donjon sm...........). Et surtout, le papier peint est d'un jaune repoussant, orné d'un motif irrégulier et doté d'une odeur jaune répugnante. Une version dégradée de la tour d'ivoire de l'artiste en somme.
L'auteur-narratrice ici n'a pas le droit d'exercer son art. Son récit clandestin en souffre: dans la forme, car il y a de nombreuses interruptions-ellipses, mais aussi dans le style. On dirait qu'elle tient à s'exprimer le plus possible dans un temps limité. On sent l'urgence. J'ai eu l'impression qu'elle mitraillait ses mots.
Puisqu'elle ne peut pas écrire à sa guise, elle projette son imagination et sa douleur sur le papier peint jaune de sa chambre, et commence à y voir des formes humaines monstrueuses constamment en mouvement. Ce qui m'est apparu sont les corps torturés de Francis Bacon. 
Petit à petit, elle devient obsédée par ce jaune, ces figures, l'odeur du papier, jusqu'à y discerner la présence d'une femme de l'autre côté.
Je vous laisse découvrir la suite!
Je vous dit juste que Gilman s'est fait refuser sa nouvelle par le premier éditeur auquel elle s'est adressé, celui-ci trouvant l'histoire trop horrible.
J'ai donc été séduite par Gilman, et je vous recommande cette lecture à tous, si vous ne la connaissez pas encore. Cela dit, apprendre qu'elle était raciste, et que la couleur jaune avait un sens bien précis de ce point de vue là m'a un peu refroidie. (C'est vers 1882 qu'on interdit aux Etats Unis toute émigration venue de Chine.)
Et c'est là que l'on va invoquer l'ami Proust et sa belle distinction entre le "moi social" et le "moi créatif" de l'écrivain - qui rend service à pas mal d'artistes soit dit en passant.
09 septembre 2007
La renarde fait la teuf.
Vendredi soir, j'ai été à ma première grosse fête sur le campus. Il s'agissait du Fall Ball, autrement dit le bal de la rentrée.
J'étais un peu déstabilisée: qu'est-ce qu'ils ont fait de leurs shorts en pilou? et de leurs T-shirts aux couleurs de l'université? C'étaient des ladies et des gentlemen qui traversaient le campus à 23h pour se rendre au gymnase, métamorphosé en night-club pour l'occasion.
Pour ma part, j'ai essayé de m'habiller aussi élégamment que possible, mais je ne pouvais pas rivaliser avec les robes fourreaux, les bustiers et les talons aiguilles de ces dames. Mais au moins, mes seins à moi n'essayaient pas de se faire la malle. Héhé.
Arrivée sur place, j'ai stoppé net devant le spectacle de cette foule immense qui s'affairait aux portes du gymnase. Ils étaient au moins 1000 et il y en avait déjà le double à l'intérieur. Avec toute cette agitation, on a eu des Cendrillons.
On n'était pas seuls: à l'extérieur se trouvaient
- les flics
- les pompiers
- une baraque à pizza
Dans la queue, plusieurs étaient déjà malades, titubants, complètement ivres. Comme l'alcool était interdit à l'intérieur, à cause de la présence des mineurs (ici la majorité est à 21 ans, ce qui exclue les trois quarts de l'université), la plupart ont eu la bonne idée de jouer à qui boira le plus avant de venir, lors de ce qu'ils appellent les "pregames" (autrement dit les échauffements). La plupart sont des Freshmen, des premières années donc, qui goûtent pour la première fois les voluptés de la débauche et de la luxure, et qui ne connaissent pas leurs limites. Ce soir là, trois élèves ont attéri à l'hôpital du campus.
Une fois à l'intérieur, on vérifie au moins trois fois ta carte d'étudiant, pour s'assurer que tu étudies bien à Tufts. On fouille aussi ton sac, pour vérifier que tu ne transportes pas d'alcool clandestinement, et la fête peut commencer. En réalité, ils se donnent complètement dès les premières minutes, avec de la techno et du hip hop en fond et à fond. Comme la police vire tout le monde à 1h du matin, il s'agit d'en profiter et de se donner en spectacle le plus possible, là, tout de suite. Ex: des simulations de fornication. Soit dit en passant, ils ont pas mal d'imagination, j'ai appris plein de choses ce soir là.
Dans le même esprit, un mec a supplié à genoux, en hurlant, une amie à moi de le gifler. Elle a fini par s'exécuter. Ca a résonné bien fort.
Cela m'a à la fois amusée et choquée. Votre humble servante n'est pas très rigolote vous savez. En tout cas je me suis sentie extérieure à tout ce cirque. J'étais spectatrice de ce tableau de la vie moderne, devenue pur pour-soi au regard distancié, conceptualisateur et un rien condescendant.
Je ne suis donc pas poète, selon la définition de Baudelaire ("Les Foules" Le Spleen de Paris)(ben oui, c'est un blog de littérature, vous avez cru que c'était la fête?):
Il n'est pas donné à chacun de prendre un
bain de multitude: jouir de la foule est un art; et celui-là seul peut
faire, aux dépens du genre humain, une ribote de vitalité, à qui une
fée a insufflé dans son berceau le goût du travestissement et du
masque, la haine du domicile et la passion du voyage.
Multitude, solitude: termes égaux et convertibles pour le
poète actif et fécond. Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas
non plus être seul dans une foule affairée.
Le poète jouit de cet incomparable privilège, qu'il peut à sa
guise être lui-même et autrui. Comme ces âmes errantes qui cherchent un
corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun. Pour lui
seul, tout est vacant; et si de certaines places paraissent lui êtres
fermées, c'est qu'à ses yeux elles ne valent pas la peine d'être
visitées.
Le promeneur solitaire et pensif tire une singulière ivresse
de cette universelle communion. Celui-là qui épouse facilement la foule
connaît des jouissances fiévreuses, dont seront éternellement privé
l'égoïste, fermé comme un coffre, et le paresseux, interné comme un
mollusque. Il adopte comme siennes toutes les professions, toutes les
joies et toutes les misères que la circonstance lui présente.
Ce que les hommes nomment amour est bien petit, bien restreint
et bien faible, comparé à cette ineffable orgie, à cette sainte
prostitution de l'âme qui se donne tout entière, poésie et charité, à
l'imprévu qui se montre, à l'inconnu qui passe.
Il est bon d'apprendre quelquefois aux heureux de ce monde, ne
fût-ce que pour humilier un instant leur sot orgueil, qu'il est des
bonheurs supérieurs au leur, plus vastes et plus raffinés. Les
fondateurs de colonies, les pasteurs de peuples, les prêtres
missionnaires exilés au bout du monde, connaissent sans doute quelque
chose de ces mystérieuses ivresses; et, au sein de la vaste famille que
leur génie s'est faite, ils doivent rire quelquefois de ceux qui les
plaignent pour leur fortune si agitée et pour leur vie si chaste.
Ps: l'après-soirée en revanche valait le détour. Je n'ai pas perdu ma nuit.
Edit du 10/09: A tous ceux qui spéculent sur ma nuit de vendredi à samedi, je leur dis: "L'imagination est la reine des facultés".
05 septembre 2007
La renarde va au supermarché.
Hier, lundi 3 septembre 2007, je suis allée au supermarché.
Mais si, ça vaut la peine d'écrire un post dessus...
Pour commencer, sachez que j'ai fait mes courses de 23h à 1h du matin.
Ce n'est pas fini. On était le premier lundi de septembre, qui est un jour férié aux Etats Unis.
Ce n'est toujours pas fini. C'était "Labour Day" ou "La Fête du travail" (le 1er mai, ce serait trop simple).
Le "Target Extravaganza" est organisé chaque année pour les étudiants de première année de Tufts University. Il s'agit d'une sortie au supermarché organisée par l'université, afin que tous ces petits jeunes puissent aménager leur chambre et dépenser l'argent de leurs parents. D'où l'horaire un peu fou: le supermarché leur est réservé pendant trois heures après l'heure ordinaire de fermeture, et seuls les élèves de Tufts peuvent y effectuer leurs achats. Autant de petits Madonnas.
La chose est assez bien faite: des navettes les y emmènent, et en attendant d'y arriver, Pizza Hut les approvisionne généreusement et à titre gracieux en sodas et pizzas.
Une fois sur place, ils sont les rois du supermarché, ils peuvent même faire des courses de caddies s'ils veulent. Et ils veulent.
On peut effectivement parler de royaume, car avec la quantité et la variété de produits qu'ils proposent, on peut facilement vivre en autarcie pendant quelques semaines.
Pour les remercier de leur visite, la maison leur offre deux-trois babioles. Là ça consistait en un "laundry bag" (sac à linge), un T-Shirt Monsieur Bonhomme ("Mr Men and Little Miss") et du Fébrèze.
Ils sont fin prêts pour leur premier jour de cours.
Je ne vous cache pas que je suis ravie de mes achats, qui rendent ma chambre et mes ablutions agréables à vivre. Mais je dois vous avouer que j'ai bien eu peur.
En effet, je ne suis pas une "first year student" (mais une "exchange student"), et je n'étais donc pas destinée à effectuer cette sortie. Seulement, comme vous le savez sans doute, une renarde c'est rusé. Et en l'occurence, ça a des amis haut placés - dans l'équipe des organisateurs de la sortie en question par exemple. Des amis qui peuvent lui prêter un affreux t-shirt jaune affirmant de façon éhontée qu'elle fait bien partie des "Host advisors" - même si personne ne l'a jamais vue avant.
Je vous l'avoue, j'ai grugé, moi, la bonne citoyenne respectueuse des lois n'ayant même jamais fraudé dans le métro. Oui, je n'ai pas peur de l'affirmer devant vous tous - maintenant que 24h se sont écoulées.
C'est seule que j'ai peur, seule, la nuit, face à la noirceur de mon âme.


