Quand on dit « épopée », on pense tout de suite à Ulysse, au Roi Arthur, à Beowulf (incarné avec grâce par Christophe Lambertduck il fut un temps)… Mais quelle bande de petits joueurs comparé au grand, à l’immense Balthazar Picsou. Que l’on croit connaître, mais à tort. En effet, Balthazar Picsou est souvent ramené à une caricature risible de riche pingre, à l’image de l’Harpagon de Molière. Cette représentation, de l’épaisseur d’une feuille de papier, ne rend pas honneur à la richesse humaine du personnage. Car nous montre-t-elle autre chose que son immense coffre fort orné d’un $ ? Ses lorgnons de vieillard et son haut-de-forme ringard ? Et l’imagine-t-on en une autre compagnie que celle de Donald Duck et ses neveux ? Cette image d’Epinal est bien rassurante, car nous, innocents lecteurs, nous croyons en position de savoir et donc de maîtrise.

Notre vision du monde n’est plus tout à fait la même lorsque nous apprenons un beau jour que Balthazar Picsou est né en 1867 à Glasgow en Ecosse, et qu’il décède centenaire en 1967 à Donaldville, dans l’Etat du Calisota.
Sa vie et ses aventures, telles que nous les rapporte Don Rosa dans sa merveilleuse bande dessinée « La Jeunesse de Picsou », lui valent les surnoms de « Furie du Far-West, Massacreur du Montana, Poison de Pizen Bluff, Terreur du Transvaal, Bête noire du bush australien » entre autres. Cela vous donne une idée du canard.

« La Jeunesse de Picsou » raconte comment Balthazar Picsou gagne sa fortune, sou par sou, en commençant par le célèbre sou fétiche, symbole et origine de sa richesse. Il s’agit d’une pièce américaine qu’un client sans scrupules donne comme premier salaire au petit cireur de chaussure de Glascow. Ceci déclenche le désir acharné de Picsou de gagner de l’argent, le plus possible, d’abord pour faire survivre sa famille, ensuite pour le simple plaisir d’accumuler et de nager dans de l’or. Le départ vers les Etats-Unis et le monde moderne ne tarde pas ; c’est le début de son premier tour du monde. Il ne devient pas tout de suite l’avare sans cœur que l’on ne présente plus (même si c'est plus compliqué que ça). Il est d’abord un jeune canard naïf, plein de bonne volonté, désireux d’aider son prochain. Ce sont les évènements terribles de sa vie et les hommes qui ont fait de lui quelqu’un de dur et d’impitoyable. On ne nait pas grand kapitaliste. On le devient. Une des scènes les plus poignantes est celle où l’on voit Picsou en train d’exulter en découvrant qu’il est l’homme le plus riche du monde, au moment même où sa famille l’abandonne. La bulle d’avant, il se remémorait avec émotion ses souvenirs d’enfance. Il oublie tout celle d’après. Cette évolution dans le personnage est un crève-cœur.

Don Rosa a ainsi créé une cohérence dans l’univers des canards de Disney, à travers Picsou. Cette biographie en 12 épisodes, reconstituée à partir des planches de Carl Barks (le créateur de Picsou), permet d’éclairer les origines de certaines animosités. Ainsi les Rapetous apparaissent dans le 2è épisode ; le père de Flairsou, dessiné sous les traits d’un petit bourgeois insupportable, aide Picsou à s’approprier sa première mine de cuivre ; Grippesou est un Afrikaner sans scrupules qui profite de l’hospitalité de Picsou.
On comprend également mieux les liens familiaux. On voit les parents de Picsou, ses ancêtres qui érigeaient déjà l’avarice en institution. On voit aussi Donald –tout petit : il est le fils d’Hortense (sœur de Picsou) et de Rodolphe (fils de Grand-mère Donald), qui tous deux ont des caractères de cochon. Avec tous les personnages présents, il est possible de reconstituer de façon très précise l’arbre généalogique des Mc Picsou, façon Rougon-Macquart ! Ce n’est pas triste.
On voit aussi la mise en place du coffre-fort, les débuts des Castor-Junior et leur manuel (pas encore en poche). Ainsi que mille autres surprises chers lecteurs !

Picsou a vraiment existé. Pour vous en convaincre, Don Rosa le fait fréquenter des personnages historiques, tels Geronimo (« Celui-qui-baille »), les frères Dalton ou encore Jack London. On le voit également à bord du Titanic (en réalité, c’est lui et non pas l’iceberg qui est à l’origine du naufrage). Il assiste également à la construction de la Statue de la Liberté, à l’installation de l’électricité (pendant laquelle il a bien failli perdre toutes ses plumes).
Des clins d’œil à d’autres œuvres existent. Ainsi, le dernier épisode débute comme « Citizen Kane ». On voit une récapitulation de sa vie effectuée par la télévision, ainsi qu’une interview de ses proches et qu’un plan sur son coffre-palace dans lequel il a décidé de s’enfermer. On voit la boule de neige évocatrice de souvenirs nostalgiques. On entend un prénom de femme.


Il y a également une référence à une bande dessinée Disney très connue, "Donald au pays des oeufs carrés", dont l'auteur est Carl Barks qui la considérait comme sa meilleure histoire.


Si ça intéresse quelqu’un, des « reader’s compagnon » (genre d’explication de texte publiée en livre) en anglais existent sur Amazon.

Le dessin de Don Rosa est magnifique, très précis, riche en détails. Dans chaque bulle, parallèlement à l’histoire principale, se déroule une autre histoire, aussi savoureuse et haute en couleurs! Ainsi on voit Daphné, la fille de Grand-mère Donald, trouver une bague en diamant dans un œuf frais alors que Picsou fait connaissance avec ses parents fermiers. (D’après vous, qui est le fils de Daphné ?)
Certaines planches sont sublimes : lorsque Picsou entre dans un théâtre en feu pour sauver Goldie O’Gilt, ou encore lorsque Picsou découvre sa première pépite d’or. C’est tout simplement impressionnant.

En un mot comme en cent chers lecteurs : procurez vous cette très grande œuvre dès sa prochaine réédition (en général faite par Picsou Magazine) et ne le prêtez à personne, surtout pas à un prêtre sénégalais en partance pour son pays et qui n’a pas l’intention de vous la rendre, comme l’a fait un ami à moi.

En attendant, voilà les titres des 12 épisodes:
- Canards, centimes et destinée (épisode 0)
- Le Dernier du clan Mc Picsou
- Le Roi du Mississippi
- Buck Picsou des Badlands
- l'Aventurier de la Colline de cuivre
- le maître du manoir Mc Picsou
- la Terreur du Transvaal
- le Rêveur du never never
- l'Empereur du Klondike
- le Milliardaire des landes perdues
- l'Envahisseur de Fort Donaldville
- le Bâtisseur d'empires du Calisota
- le Canard le plus riche du monde


 

Edit du 18/08/07: parce que Cédric vient de m'y faire penser... Allez, tous avec moi: "c'est le plus grand boss de toute la ville picsouu picsouu"