un renard dans une bibliothèque

"Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique; on se laisse tellement influencer." O.Wilde

30 juin 2007

Les (sept) dessous d'une Renarde...

Voilà, c’est les vacances, et yen a marre de parler de vieux bouquins d’intellos qui n’intéressent personne. Laissons entrer un vent de nouveauté et de légèreté sur ce blog, voulez vous ?
Je vous promets du PEOPLE, du SEXE, du TRASH!
Il est temps d’embrasser la vraie vie avec fougue, et de la partager ensemble, c’est tout. C’est pourquoi, encouragée par Lilly qui a aussi compris ça, je vais vous dévoiler les dessous (pas toujours propres) de ma vie fascinante…
Voilà, le rideau se lève…

- Je ressemble beaucoup à une héroïne Disney. Et même qu’à l’époque où est sorti le film, les gens m’arrêtaient et me disaient que les dessinateurs se sont inspirés de moi. On me demandait aussi de chanter… Cependant, ça n’a rien à voir avec la ressemblance que peuvent avoir d’autres personnes de ma connaissance avec des célébrités de renommée mondiale. L’an dernier, je me suis faite interrogée par le SOSIE de Colin Firth Mark Darcy à un de mes oraux, et cette semaine, j’ai dîné avec Kate Winslet.

- Je suis allée aux oraux du bac de français avec ma panoplie de rebelle en carton : des épingles à nourrice dans les oreilles, un tee-shirt moulant noir avec des taches de sang (fausses hein) et des épingles à nourrices accrochées dessus, mes vans noir, un immense jeans, et du vernis pailleté vert aux ongles. Je ne savais pas qu’il fallait être bien habillé.
J’ai un peu fait n’importe quoi aux écrits aussi : j’étais au fond de la classe, avec mon prof de français à côté de moi pour nous surveiller. C’est en papotant une vingtaine de minutes avec lui en pleine épreuve que j’ai découvert Boulgakov...

- A Londres, juste à côté de Big Ben, je me suis fait mater par Ewan Mc Gregor (la réciproque est vraie), qui s’est retrouvé juste à un mètre de moi. Mais l’Homme était là ; c’est pour ça qu’Ewan n’a rien tenté. Elle ne s’en est toujours pas remise la Renarde…

- J'étais mise à contribution pour rouler les cigarettes de mon grand-père à l'âge de sept ans et j’ai fumé mon premier joint à l’âge de douze ans, avec le groupe des enfants de chœur, durant un chemin de croix… Mais depuis, j’ai été super sage : je n’ai jamais plus rien fumé, j’ai toujours su garder ma dignité quel que soit le nombre de verres enchaîné… Je ne suis pas très drôle comme fille…

- En parlant de religion, j’ai été successivement hindou, bouddhiste, et catholique. J’ai construit de petits temples en terre à la gloire de Shiva en Inde, j’ai donné des offrandes aux moines au Laos, et j’ai été cinq ans enfant de chœur revenue en France.  Et j’ai pris les trois (parfois en même temps) très au sérieux. Aujourd’hui je mets tout le monde d’accord en étant agnostique.

- Jne suporte pa le langaj tXto ds lé tXto, sur msn, par mail, surtt qd g 1 convRsation CriEz ac qq1. Du cou, si jle tolR cz lé otr, jne le pratik pa moi-mm. Mm si jdoi avoué ke qq tXtoteri m’échap 2 tp en tp.

- Je ne porte que des jupes. Du coup, bien sûr c’est un combat de tous les jours pour éviter les grilles du métro, pour trouver les chaussures adéquates ET confortables, pour ne pas ressembler à une pouffe ni à une grand-mère… Mais c’est le prix à payer pour ce mode de vie über conceptuel.


 

Voilà, les masques sont tombés. Je me suis ouverte à vous et cette vulnérabilité m'a rendue plus forte.




Hum, pour redevenir sérieuse, je crois qu'à peu près toute la blogosphère mondiale a répondu à ce questionnaire... Je transmets à qui veut bien. J'aimerais bien qu'Aurzébeth prenne le relai sur son blog, Cédric aussi, mais c'est à vous deux de voir!

Posté par celinevixen à 12:29 - Le renard vous parle - Commentaires [23] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


26 juin 2007

The Hours - Michael Cunningham *

Bilan provisoire au matin du 18 juin 2007 :hours
- visionnages du film : fait (dont deux fois au cinéma)
- lecture-accrochez-vous de « Mrs Dalloway » : fait (et si ce n’est pas fait pour vous, allez jeter un œil à mon post)
- chapardage éhonté du bouquin « The Hours » : fait
- mémoire de master : écarté
- expérience homosexuelle : pas fait
- litre de thé vert à l’amande : prêt
La lecture de « The Hours » est déclarée ouverte.

Le pitch : Ce livre raconte une journée dans la vie de trois femmes : Virginia Woolf dans l’Angleterre des années 1920, Laura Brown dans la banlieue de Los Angeles des 50’s, et Clarissa Vaughan à New York de nos jours. Tout semble séparer ces trois femmes. Seulement, leurs destins sont intimement liés par « Mrs Dalloway »: l’une l’écrit, l’une le lit et l’autre le vit. Trois portraits de femmes qui se superposent et s'entremêlent par delà l’espace et le temps .

Je suis bien contente d’avoir lu « Mrs Dalloway » avant ! Je pense que la lecture de « The Hours » prend tout son sens si on lu Woolf, parce que le livre y fait constamment référence, de façon implicite ou non, au niveau de l’histoire, du style... Mais en même temps, je pense qu’on peut tout à fait apprécier le livre sans cela.

Il faut un peu connaître l’histoire de V.Woolf cependant. Là c’est pas bien compliqué, il suffit de savoir qu’elle faisait partie du Bloomsbury Group (un groupe d’intello qui se la pétait un peu et où tout le monde batifolait avec tout le monde), qu’elle avait des crises de folie (pendant lesquelles elle entendait des oiseaux chanter en grec) et qu’à cause de ses problèmes de santé, elle s’est retrouvée bloquée dans la banlieue de Londres qu’elle ne supportait pas (comme je la comprend). Elle finit par se suicider par noyade dans la rivière Ouse en 1941. Elle a révolutionné en littérature le modernisme dit britannique, avec sa technique d’écriture (« the stream of consciousness ») par laquelle elle explore les pensées les plus profondes de ses personnages. En gros. Je devrais écrire des articles Wikipédia.

J’ai trouvé le style de Cunningham admirable, inspiré de Virginia Woolf, mais pas vulgairement imité de. Il ne suffit pas de faire de longues phrases états d’âme en commentant de temps à autre le paysage pour recréer la complexité des personnages woolfiens. Cunningham réussit à traduire le flot de pensée de ses héroïnes solitaires en adoptant à chaque fois un ton s’accordant avec leur propre environnement. Et pour aboutir au même résultat : l’exploration en profondeur de ses personnages, de leurs souffrances, de leur amour, qui contraste vivement avec leur rôle social se révélant pur masque. Tout transparaît à travers de petits gestes, de petites observations. Et l'on flotte avec elles, l'on vit leur rêve éveillé avec elles ! Qui se douterait que derrière Laura Brown, la mère au foyer lisse et aimante, se cache une femme prête à tout plaquer mais épouvantée par cette perspective? On voit comment la confection d’un gâteau traduit cette détresse. En même temps, il y a des scènes qui, si elles sont peu spectaculaires, sont très marquantes : quand Virginia organise les funérailles d’un oiseau, quand Laura fait participer son garçon à la confection du gâteau, quand Clarissa tente de réjouir son poète.

L’auteur met également en lumière un grand principe de « Mrs Dalloway » : la connection des « caves ». V.Woolf disait en effet qu’elle creusait de grands tunnels derrière ses personnages, révélant leur moi le plus profond. Enfin, s’il fallait traduire exactement, faudrait dire « caverne » et pas « tunnel », mais c’est mon blog et je fais ce que je veux. Et tout l’intérêt de « Mrs Dalloway », c’est le lien souterrain et insoupçonnable entre les personnages, entre Clarissa Dalloway et Septimus. "The idea is that the caves shall connect, & each comes to daylight at the present moment.” qu’elle dit. Bon ici, c’est moins subtil, on voit clairement ce qui les relie (le livre), mais c’est bien quand même.

Et comme chez Woolf, on retrouve cette importance du sacrifice (suicide ou disparition) qui est en réalité un éloge de la vie.
Dans le film, les dernières paroles de V.Woolf expriment très bien cela :
« Dear Leonard. To look life in the face, always to look life in the face and to know it for what it is, at last, to know it, to love it for what it is, and then to put it away. Leonard, always the years between us, always the years, always the love, always the hours.” 
Le poète choisit de mourir pour garder intacte la vie,en lui et chez les autres. Mourir pour des idées. Il y a ce moment extraordinaire où Virginia Woolf choisit lequel de ses personnages dans « Mrs Dalloway » va être sacrifié : 
« Clarissa will be bereaved, deeply lonely, but she will not die. She will be too much in love with life, with London. Virginia imagines someone else, yes, someone strong of body, but frail-minded; someone with a touch of genius, of poetry, ground under by the wheels of the world, by war, by government, by doctors; a someone who is, technically speaking, insane, because that person sees meaning everywhere, knows that trees are sentient beings and sparrows sing in Greek. Yes, someone like that. Clarissa, sane Clarissa – exultant, ordinary Clarissa- will go on, loving London, loving her life of ordinary pleasures, and someone else, a deranged poet, a visionary, will be the one to die." On sait que Virginia pense en même temps à son propre sacrifice et on ne peut s’empêcher de penser à cette scène très marquante qui ouvre « The Hours » : le corps de Virginia Woolf flottant comme un fantôme dans l’Ouse.

Malgré tout, je n’ai pas trouvé le livre triste. Je l’ai pris comme une réflexion sur la vie et sur les choix à faire pour lui faire honneur et affronter son destin.
On voit des personnages qui s’aiment, qui rient. Car ce livre est aussi un éloge de l’amour qui donne un sens à la vie des personnages. Et moi l’amour, je trouve ça cool.

Voilà, j'ai fait ma pub! Si vous n'êtes pas convaincus, allez du côté de chez Lilly ou encore Cécile.
Qui elles aussi battent des deux mains devant un livre dont l'auteur est... toujours vivant bizarrement.

Edit: au diable la distance critique, lachez tout et courez voir le film, achetez vous le dévédé en dix exemplaires pour être sûrs que vous en aurez toujours un quoiqu'il arrive. C'est une véritable merveille, les acteurs sont juste fabuleux (mention spéciale à Nicole et son nez, Ed avec sa robe de chambre), la musique superbe, et tout le film finit par vous tordre les tripes d'émotion.

Verdict: Je relirai.

 


 


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13 juin 2007

Ensemble (tout devient possible, même ça), c'est tout - Anna Gavalda

Attention : note à forte teneur en vénéritude… Car oui, je suis un peu vener. Et je prie ceux qui ont aimé ce livre d’excuser paranna avance la verdeur de mon ton. Il faut que je me lache !

Une amie m’a prêtée « Ensemble c’est tout » d’Anna Gavalda.

Pitch de l’éditeur : " Et puis, qu'est-ce que ça veut dire, différents ? C'est de la foutaise, ton histoire de torchons et de serviettes... Ce qui empêche les gens de vivre ensemble, c'est leur connerie, pas leurs différences... " Camille dessine. Dessinais plutôt, maintenant elle fait des ménages, la nuit. Philibert, aristo pur jus, héberge Franck, cuisinier de son état, dont l'existence tourne autour des filles, de la moto et de Paulette, sa grand-mère. Paulette vit seule, tombe beaucoup et cache ses bleus, paniquée à l'idée de mourir loin de son jardin. Ces quatre là n'auraient jamais dû se rencontrer. Trop perdus, trop seuls, trop cabossés... Et pourtant, le destin, ou bien la vie, le hasard, l'amour -appelez ça comme vous voulez -, va se charger de les bousculer un peu. Leur histoire, c'est la théorie des dominos, mais à l'envers. Au lieu de se faire tomber, ils s'aident à se relever.

Je ne sais pas comment le dire autrement : ce livre n’a rien à voir avec la littérature.

Bon, je vais dire les trucs gentils, comme ça on passe tout de suite au reste. L’histoire est mignonne, les personnages sont attachants, ça finit bien, on est contents pour eux.

(Voilà, la véner-attitude commence) Mais malgré les apparences, il est difficile à lire. Les mots sont pourtant très simples, voire monosyllabiques. Les phrases sont réduites à la structure S-Vb-Complément en dehors de laquelle point de salut. L’histoire n’est pas très complexe. Les références historiques/littéraires/artistiques ne sont pas dures à repérer malgré leur côté très allusif. Mais j’ai failli arrêter de lire plusieurs fois, complètement exaspérée, avant de me reprendre : « allez, tu as laissé sa chance à Stendhal (ô pardonne moi ce rapprochement) pendant deux ans, fais un effort pour l’amour de l’Equité. »

Pourquoi tant de haine ?

Voici pêle-mêle:

- L’auteur veut nous parler du bonheur. Son message : peu importe les sales coups de la vie, pourvu qu’on soit « ensemble, c’est tout ». L’union fait la force. Aimez vous les uns les autres. Un pour tous, tous pour un. Rejeter son prochain parce qu’il est différent, c’est mal. Aimer, par contre, c’est bien. C’est rempli de bons sentiments, c’est bien pensant à outrance, pire qu’une comédie musicale américaine (où au moins c’est assumé).

- On n’a AUCUNE surprise sur l’histoire en général. Non seulement on voit venir la fin depuis le début, mais en plus on sait comment ça va venir. C’est quand même terrible. Bon, il y a des petites choses inattendues, mais qui n’apportent pas grand-chose. Mais à partir du moment où les trois personnages principaux se rencontrent, c’est fini.

- Parlons-en des personnages… Des caricatures verbalisées.

* Le gros dur au cœur tendre et avec une moto (et le tatouage de biker ? où est-il passé ?)  
* L’aristo coincé, féru d’histoire, citant ses ancêtres et employant un langage châtié, avec un château, un vrai (elle n’a pas osé ? ben si) ;
* La jeune fauchée artiste et cultivée (ah oui, moi qui croyait que tous les pauvres étaient cons et incultes…) ;
* La grand-mère avec un joli jardin qu’on met dans une maison de retraite et qui se laisse dépérir (……….).
Et le tout avec une enfance malheureuse, dont on finit par apprendre les détails dans des coming-out larmoyants (oui, là il faut pleurer lecteur, tu vois pas le panneau « pleurer »?). Mais après, ensemble, ils sont heureux (là lecteur, il faut sourire. Il faut tout t’expliquer.)
Je ne m’en remets toujours pas…

 - Le style est d’une médiocrité affligeante. Référez vous dans un premier temps à ce que j’ai mentionné ci-dessus. Mais quand il n’y en a plus, il y en a encore. Il y a beaucoup trop de (mauvais) dialogues, où l’on a du mal à comprendre qui parle à qui et de quoi, où les personnages s’arrêtent au milieu de leurs phrases. Peu de liaisons entre les (très courts) chapitres, voire parfois entre les paragraphes. Ca fait très « oh, je ne sais pas comment faire une transition, pas grave, j’en fais pas ».

Et puis ça m’exaspère tellement le style qui se veut branché… Genre on emploie des mots de djeunz dans une langue très oralisée. Si ces mots contenaient un message, ça passerait, mais là on touche le fond du gouffre de l’inanité « littéraire »…
Et puis de temps en temps un mot trisyllabique pour rappeler qu’on est dans un bouquin ici, hein, c’est pas la fête non plus.
Ce qui passe dans un blog est inadmissible dans ce qui se veut une œuvre littéraire. Quelle imposture.

 - Je crois que ce qui m’énerve le plus, c’est le nombre de références artistiques et historiques qu’on nous balance sans trop de justification ni de développement. Genre ça fait bien de citer Vivaldi, Dürer, Charles Quint (limite ensemble, au point où on en est…). Parfois, on trouve même des listes pour montrer qu’on connaît. L’auteur veut peut-être faire croire qu’elle a pondu une œuvre intelligente. Avec tous ces noms, ça ne peut pas être autrement.

Bon, pourquoi est-ce que je l’ai lu jusqu’au bout ? Parce que c’est agréable et léger à lire si on fait attention à l’histoire en elle-même uniquement, un peu comme un croissant ou une glace, ce qui justifie son succès. Ce livre m’a fait sourire. Oui, mais un sourire : « c’est mignon ». Je n’ai pas vibré, rêvé, je ne me suis pas sentie bouleversée. C’est ce que je demande à un livre en général.
Je n’ai pas ressenti leur bonheur, ni celui de l’auteur à l’écrire. Pour un livre dont le but est de rendre les lecteurs heureux, ce n’est pas un franc succès (en ce qui me concerne). N’est pas Stendhal qui veut. Le master de l'écriture du bonheur, c'est lui.

C’est terrible, Anna Gavalda m’a fait inaugurer une nouvelle rubrique dans mon blog : « Sacrés monstres » est déclarée ouverte.

Edit: Je suis sûre que l'histoire passe mieux en film qu'en livre... Si quelqu'un peut confirmer (ou non)...

Posté par celinevixen à 22:33 - Sacrés monstres. - Commentaires [18] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

08 juin 2007

Singularités de l'éléphant d'Europe - Pascal Varejka

Parce que les livres, c’est pas que les livres non plus…                                                                   belle
Hommage à une de mes librairies préférées. Je demande le silence.

 (raclement de gorge)

 Les livres, c’est un peu toute ma vie. Un de mes rêves, c’est de devenir professeur de littérature. Mon autre rêve est de devenir libraire. J’ai aussi d’autres rêves plus funky, comme devenir la nouvelle Paris Hilton avec les vidéos, la prison et tout.

 Tout ça pour vous dire que bien que je me dirige lentement mais sûrement vers une carrière de professeur, le métier de libraire me fait quand même du pied. Je crois que je serais une fabuleuse libraire : il y aurait du parquet et des fauteuils anglais où les gens pourraient lire avant d’acheter, tout en mangeant les cookies que je préparerais et distribuerais gracieusement, et en buvant le thé que je ferais infuser dans de belles théières.

Mon entourage croit surtout que sans diplôme d’école de commerce, sans argent, et avec ces idées farfelues de cookies, je peux toujours rêver.
En attendant, j’ai le droit de rêver et de me croire dans La Belle et la Bête.
Quoiqu’il en soit, à chaque fois que j’entre dans CETTE Librairie, que je m’accroche à CES vitrines, cette envie d’avoir ma librairie me reprend.

Entrons dans ce temple de la jouissance intellectuelle voulez-vous ?

 C’est tout petit, et tous les livres tiennent dans une seule pièce. Du coup, ils s’empilent, sur des étagères qui montent jusqu’au plafond, sur des tables, par terre, sur la caisse. Ils s’immiscent dans des ouvertures invraisemblables, sont adossés contre les meubles, tiennent en équilibre sur la tête des deux-trois libraires dévoués à la Cause et sachant rentabiliser l’espace. Les murs sont couverts d’affiches racolant le client pour un livre, une expo, un débat, une rencontre.

Ces livres sont extrêmement bien choisis. Ici, tous les grands écrivains (morts, mais aussi vivants), les artistes, les penseurs, les historiens se bousculent et cohabitent tant bien que mal sous le petit lustre tout mignon. On trouve les classiques bien sûr, mais aussi des ouvrages inconnus, surprenants, intrigants. C’est bien simple, on a envie de tout lire. Et c’est encore pire quand on commence à causer avec les maîtres de ces lieux.
Ils sont tellement passionnés par leur métier que c’est un plaisir de parler bouquins avec eux, de se laisser tenter par leurs suggestions livresques, de les écouter parler avec les autres « habitués » à lunettes et avec plein de cheveux.

 Cette librairie est ouverte tout le temps (c’est fou, ils doivent en avoir marre quand même). Même le dimanche, on y organise parfois des débats. Je me rappelle que quand je sortais tard le soir de ma petite piaule faire ma promenade quotidienne sur le boulevard du Montparnasse, j’y entrais presque systématiquement (surtout en hiver quand il fait froid, en été je me contente de regarder les vitrines). Parfois j’achetais, mais souvent je feuilletais, je touchais, je regardais. J’achète toutes les dix visites, faut bien qu’elle vive ma librairie.

J’ai déménagé cette année, et je dois dire qu’elle me manque, ma librairie unique au monde. Je m'y sentais un peu à la maison, tellement elle est chaleureuse, cosy, mignonne. J’y retourne de temps en temps. Voilà ce que l’Homme et moi avons déniché la dernière fois, et que nous avons trouvé très drôle.

Ca s’appelle « Singularités de l’éléphant d’Europe », et c’est de Pascal Varejka (que je ne connaissais pas), aux éditions Ginkgo.

Car il y a bien un éléphant européen. Et même que les artistes (Bosch, Rembrandt), philosophes (Aristote, Kant), écrivains (Dumas, Shakespeare, Brecht), saints, naturalistes, théologiens européens en font grand cas, depuis l’Antiquité jusqu’ à l’époque moderne.

Est-ce que vous avez déjà vu une peinture représentant un éléphant en vous disant « Clairement, le mec n’en a jamais vu de sa vie» ? Ben voilà. Cet éléphant est en réalité la projection de tous les fantasmes de l’homme européen, qui le rêve donc (florilège) : arabo-normand, balzacien, chaste, chrétien, epicurien, fragile des intestins, galant, Juif (ashkénaze), marial, mélomane, multicolore, pluricentenaire, politicien, pudique, surréaliste, versatile.

 

elepele
Ce livre traite point par point, et dans l’ordre alphabétique s’il vous plait, des « singularités » de cet bestiole sortie de l’imaginaire collectif. L’auteur le fait avec érudition certes, mais aussi pas mal d’humour.

 Extrait : « Glabre »
« En dehors d’une sous-espèce attestée par certains documents iconographiques, l’éléphant d’Europe a en général peu ou pas de poils. « Sa peau est tout à fait rase », comme le dit Georges Louis Leclerc, comte de Buffon. Il est semblable en cela à la Vierge Marie, « dépourvu de tout ce qui est superficiel et vain », note Richard de Saint-Laurent [sans doute le seul théologien médiéval ayant jamais fait allusion à la pilosité ou l’absence de pilosité de la Madone] (voir Marial). Précis, Buffon note tout de même la présence de quelques « soies ». […] Bien que rares, les poils de l’éléphant d’Europe ne sont toutefois pas dénués d’utilité : Kant signale en effet que sa courte queue a « de longs poils dont on se sert pour nettoyer les pipes ».

 En général, l’ensemble de ces représentations est cohérent ! Ainsi l’éléphant est « chaste », « doux », « fidèle », « frigide », « pudique », « protecteur », « sentimental ». Un gentleman un rien fleur bleue en somme ! Mais parfois « peloteur », ce qui casse le mythe…

 Même si on finit par tourner en rond  car ce sont souvent les mêmes thèmes reformulés qui reviennent, à savoir l’aspect religieux et galant  cet ouvrage est vraiment drôle et éclairant au sujet de l’imaginaire européen.

On en retient deux choses : « l’éléphant est considérable » (André Vialatte), et la librairie Tschann aussi.

Posté par celinevixen à 18:30 - Cabinet de curiosites - Commentaires [13] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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