Parce que les livres, c’est pas que les livres non plus…                                                                   belle
Hommage à une de mes librairies préférées. Je demande le silence.

 (raclement de gorge)

 Les livres, c’est un peu toute ma vie. Un de mes rêves, c’est de devenir professeur de littérature. Mon autre rêve est de devenir libraire. J’ai aussi d’autres rêves plus funky, comme devenir la nouvelle Paris Hilton avec les vidéos, la prison et tout.

 Tout ça pour vous dire que bien que je me dirige lentement mais sûrement vers une carrière de professeur, le métier de libraire me fait quand même du pied. Je crois que je serais une fabuleuse libraire : il y aurait du parquet et des fauteuils anglais où les gens pourraient lire avant d’acheter, tout en mangeant les cookies que je préparerais et distribuerais gracieusement, et en buvant le thé que je ferais infuser dans de belles théières.

Mon entourage croit surtout que sans diplôme d’école de commerce, sans argent, et avec ces idées farfelues de cookies, je peux toujours rêver.
En attendant, j’ai le droit de rêver et de me croire dans La Belle et la Bête.
Quoiqu’il en soit, à chaque fois que j’entre dans CETTE Librairie, que je m’accroche à CES vitrines, cette envie d’avoir ma librairie me reprend.

Entrons dans ce temple de la jouissance intellectuelle voulez-vous ?

 C’est tout petit, et tous les livres tiennent dans une seule pièce. Du coup, ils s’empilent, sur des étagères qui montent jusqu’au plafond, sur des tables, par terre, sur la caisse. Ils s’immiscent dans des ouvertures invraisemblables, sont adossés contre les meubles, tiennent en équilibre sur la tête des deux-trois libraires dévoués à la Cause et sachant rentabiliser l’espace. Les murs sont couverts d’affiches racolant le client pour un livre, une expo, un débat, une rencontre.

Ces livres sont extrêmement bien choisis. Ici, tous les grands écrivains (morts, mais aussi vivants), les artistes, les penseurs, les historiens se bousculent et cohabitent tant bien que mal sous le petit lustre tout mignon. On trouve les classiques bien sûr, mais aussi des ouvrages inconnus, surprenants, intrigants. C’est bien simple, on a envie de tout lire. Et c’est encore pire quand on commence à causer avec les maîtres de ces lieux.
Ils sont tellement passionnés par leur métier que c’est un plaisir de parler bouquins avec eux, de se laisser tenter par leurs suggestions livresques, de les écouter parler avec les autres « habitués » à lunettes et avec plein de cheveux.

 Cette librairie est ouverte tout le temps (c’est fou, ils doivent en avoir marre quand même). Même le dimanche, on y organise parfois des débats. Je me rappelle que quand je sortais tard le soir de ma petite piaule faire ma promenade quotidienne sur le boulevard du Montparnasse, j’y entrais presque systématiquement (surtout en hiver quand il fait froid, en été je me contente de regarder les vitrines). Parfois j’achetais, mais souvent je feuilletais, je touchais, je regardais. J’achète toutes les dix visites, faut bien qu’elle vive ma librairie.

J’ai déménagé cette année, et je dois dire qu’elle me manque, ma librairie unique au monde. Je m'y sentais un peu à la maison, tellement elle est chaleureuse, cosy, mignonne. J’y retourne de temps en temps. Voilà ce que l’Homme et moi avons déniché la dernière fois, et que nous avons trouvé très drôle.

Ca s’appelle « Singularités de l’éléphant d’Europe », et c’est de Pascal Varejka (que je ne connaissais pas), aux éditions Ginkgo.

Car il y a bien un éléphant européen. Et même que les artistes (Bosch, Rembrandt), philosophes (Aristote, Kant), écrivains (Dumas, Shakespeare, Brecht), saints, naturalistes, théologiens européens en font grand cas, depuis l’Antiquité jusqu’ à l’époque moderne.

Est-ce que vous avez déjà vu une peinture représentant un éléphant en vous disant « Clairement, le mec n’en a jamais vu de sa vie» ? Ben voilà. Cet éléphant est en réalité la projection de tous les fantasmes de l’homme européen, qui le rêve donc (florilège) : arabo-normand, balzacien, chaste, chrétien, epicurien, fragile des intestins, galant, Juif (ashkénaze), marial, mélomane, multicolore, pluricentenaire, politicien, pudique, surréaliste, versatile.

 

elepele
Ce livre traite point par point, et dans l’ordre alphabétique s’il vous plait, des « singularités » de cet bestiole sortie de l’imaginaire collectif. L’auteur le fait avec érudition certes, mais aussi pas mal d’humour.

 Extrait : « Glabre »
« En dehors d’une sous-espèce attestée par certains documents iconographiques, l’éléphant d’Europe a en général peu ou pas de poils. « Sa peau est tout à fait rase », comme le dit Georges Louis Leclerc, comte de Buffon. Il est semblable en cela à la Vierge Marie, « dépourvu de tout ce qui est superficiel et vain », note Richard de Saint-Laurent [sans doute le seul théologien médiéval ayant jamais fait allusion à la pilosité ou l’absence de pilosité de la Madone] (voir Marial). Précis, Buffon note tout de même la présence de quelques « soies ». […] Bien que rares, les poils de l’éléphant d’Europe ne sont toutefois pas dénués d’utilité : Kant signale en effet que sa courte queue a « de longs poils dont on se sert pour nettoyer les pipes ».

 En général, l’ensemble de ces représentations est cohérent ! Ainsi l’éléphant est « chaste », « doux », « fidèle », « frigide », « pudique », « protecteur », « sentimental ». Un gentleman un rien fleur bleue en somme ! Mais parfois « peloteur », ce qui casse le mythe…

 Même si on finit par tourner en rond  car ce sont souvent les mêmes thèmes reformulés qui reviennent, à savoir l’aspect religieux et galant  cet ouvrage est vraiment drôle et éclairant au sujet de l’imaginaire européen.

On en retient deux choses : « l’éléphant est considérable » (André Vialatte), et la librairie Tschann aussi.