un renard dans une bibliothèque

"Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique; on se laisse tellement influencer." O.Wilde

28 mars 2007

Les raisins de la colère (The Grapes of Wrath) - John Steinbeck *

Dans la famille « Monstre Sacré de la Littérature avec un M, S et L majuscules », je demande John Steinbeck !
Je veux vous parler des « Raisins de la Colère » ou 500 pages d’argot écrit en tout petit, odyssée familiale au cœur des Etats-Unis durant la crise des années 30, véritable pamphlet révolutionnaire faisant appel aux prolétaires de tous les pays. « Steinbeck, c’est le Zola du Middle West » dixit le seul, l’unique.


 Hum. Le pitch : Il s’agit de l’exode de milliers de familles, chassées de leurs terres de l’est des Etats-Unis, du fait des nuages de poussière rendant leurs champs impraticables et de l’industrialisation de l’agriculture. L’on suit plus particulièrement le cheminement de la famille Joad sur la route 66, d’Oklahoma en Californie, le pays de Canaan de l’Ouest américain, où l’on mange du raisin à s’en exploser le ventre (et où l’on trouve du travail, et de quoi survivre accessoirement). Qu’ils disent.
Dans le camion, au premier jour de leur odyssée, l’on trouve : Ma et Pa Joad, Grampa et Granma, Tom Joad (tout juste sorti de prison), Rose of Sharon enceinte et son benêt de mari Connie, Uncle John, Noah le bizarre, Al le spécialiste des camions qui rendent l’âme, Ruthie et Winfield les enfants, et Jim Casy, le prêtre défroqué.
A l’arrivée les choses auront bien changé, du fait de la faim, de la révolte, de la peur, de la colère. Le mythe américain du renouveau en prend un sacré coup.

 

 

Si son message politique n’est plus aussi subversif que lors de sa parution, l’évocation des Etats-Unis des pauvres blancs des années 30 a gardé toute sa force. On voit les immenses paysages de la route 66 avec ses panneaux et ses stands. On entend les voix de ces « Okies ». On sent l’odeur des frites et des hamburgers et de la sueur. On frémit devant la description minutieuse de la misère et de la germination de la colère (le Zola du Middle West, vous vous rappelez ? héhé) devant l'exploitation et le racisme. Car les Joads sont une famille parmi des milliers. Steinbeck étend leur destin à celui des travailleurs en général, consacrant des chapitres entiers à cette masse silencieuse et anonyme à laquelle se mêlent les Joads. C’est Ma Joad qui le dit : « We are the people » (« nous sommes le peuple »). D’où la dimension épique et prophétique de cette aventure humaine.

 Et c’est là que je vais parler du titre : « les raisins de la colère », « the grapes of wrath » (très beau titre soit dit en passant, surtout en anglais, avec la tournure archaisante de « wrath »).
Il provient d’un chant anti-esclavagiste très connu aux Etats-Unis (vous connaissez forcément : lala-♪lalala-lalala-♫lalala♪…)
The battle hymn of the republic :
Mine eyes have seen the glory of the coming of the Lord:/ He is trampling out the vintage where the grapes of wrath are stored ; / He hath loosed the fateful lightning of his terrible swift sword : / his truth is marching on »
“mes yeux ont vu la gloire de la venue du Seigneur : / Il foule aux pieds la vendange où sont conserves les raisins de la colère; / Il a dégainé l’éclair fatal de son épée terrible et prompte, / Sa vérité s’est mise en marche”)



Le titre traduit donc l’esprit révolutionnaire américain en marche. TA-DA !!

 Bien sûr, Steinbeck s’est ultra bien documenté. Ce n’était pas du tout genre : « ah tiens, et si je faisais un livre de 500 pages d’argot écrit tout petit aujourd’hui ? ». Non non. A l’origine du roman se trouve une série d’articles pour le « San Francisco News », où Steinbeck relate la vie de ces migrants qu’il voit évoluer dans son Etat, mu par le désir de témoigner de cette réalité terrible. Ces articles sont réunis dans un ouvrage qui s’appelle « The Harvest Gypsies » (sous titre : « On the road to The Grapes of Wrath »). On le trouve en français sous le titre : « les bohémiens des vendanges ». « Les raisins de la colère » reprennent très fidèlement ces articles. Cet ouvrage est illustré par les photos de Dorothy Lange entre autres, qui montrent ces hommes et ces femmes, sublimes de dignité et de stoïcisme dans leur misère. Tout comme les Joads : ils ne se plaignent pas et vont de l'avant. Dans "Les raisins de la colère", les choses nous sont données de l'extérieur, Steinbeck nous décrit rarement leurs pensées, sinon par les dialogues. Du coup l'on a un véritable reportage, auquel s'ajoute l'épaisseur humaine des Joads.

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Et maintenant je vais vous rassurer : non ce livre ne verse pas dans le misérabilisme, non on ne pleure pas à chaudes larmes. Il y a des moments très drôles (les petits qui voient des WC pour la première fois), des anecdotes savoureuses (Ma qui frappe un colporteur avec un poulet déplumé), un parler franc savoureux.                                                                                 Ce qui m'a fait entrer dans le livre? Pas la sortie de prison de Tom Joad, mais l'aventure de la tortue au début. Je l'ai trouvée pleine d'humour (l'aventure, pas la tortue) et elle m'a donnée envie de lire la suite.                                   
Tout ça pour vous dire que ce livre est plein de vie.

Sans transition, le film de John Ford ne traduit pas trop cette idée de fresque, je trouve. Il se limite aux Joads et du coup il a moins de souffle.
Et puis ce n'est pas du tout la même fin! Aaaah la pudibonderie hollywoodienne.... (*petites étoiles dans les yeux*)
Moi je l’ai quand même trouvé très beau et bouleversant. Henry Fonda est extraordinaire (comment il fait pour avoir l’air aussi gentil ? Même dans « Il était une fois dans l’Ouest » je le trouve gentil). Jane Darwell en Ma Joad est lumineuse. Elle incarne vraiment la figure de la Mère, de la bonté sous des dehors un peu Calamity Jane.

Si vous regardez le film en anglais, il vous faudra les sous-titres ! (du moins pour les non native speakers) Vous voyez « Le secret de Brokeback Mountain » ? C’est ça, en pire. "Rose of Sharon", ça donne "Rosasharn". En effet, les personnages ont le parler populaire de l’Amérique profonde, avec de grosses fautes grammaticales, une syntaxe chamboulée. De plus Steinbeck rend l’oralité en retranscrivant les mots de façon phonétique.
“Them dirty sons-a-bitches. I tell ya, men, I’m stayin’. They ain’t getting’ rid a me. If they throw me off, I’ll come back, an’ if they figger I’ll be quiet underground, why, I’ll take couple-three of the sons-a-bitches along for company.”
Pas évident. Limite si je ne lisais pas les dialogues à voix haute pour les comprendre. J’ai mis 250 pages avant de comprendre que “cuss” voulait dire “curse” (= fléau).C’est décourageant. Mais au final j’ai trouvé ça rigolo. Essayez !
En français c'est moins pittoresque et ça le fait moins. Mais en même temps ils n’allaient pas les faire parler en patois bourbonnais !

 lala-♪lalala-lalala-♫lalala♪…

Verdict: Je relirai

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26 mars 2007

Quatre!

Chic chic chic Lilly veut que je parle de mes livres ! Je ne vais pas me faire prier…

 Les quatre livres (je triche : groupes de livres) de mon enfance :

- une pile de bandes dessinées sur la mythologie indienne (et maintenant je me la pète dans les soirées mondaines)

- Astérix et Tintin (cette association ne va pas de soi, je sais)

- La comtesse de Ségur (née Rostopchine)

- Edgar Allan Poe (ne jamais, jamais faire lire Poe à un gamin. Je me souviens de cauchemars terribles sur des femmes revenant de chez les morts, des mecs emmurés…et vous voyez comment je suis)

 Les quatre écrivains que je lirai et relirai encore :

- Michel Tournier (sa réflexion est fascinante et complètement tordue)

- Edgar Allan Poe (délicieux frissons) (d’angoisse)

- William Faulkner (déroutant, perturbant, ouf en un mot)

- Albert Cohen (oh je vous aime, et votre écriture fleuve qui, telle le Gange, descend du ciel et se verse sur la terre, véritable bénédiction, apportant la vie aux hommes qui s’en abreuvent, y mêlant leurs larmes et leurs rires, et qui grâce à elle deviennent forts, meilleurs, et c’est bon, j’ai fini, vous pouvez revenir)

Les quatre auteurs que je ne relirai JAMAIS (même s'il ne faut jamais dire jamais) :

      - Florian Zeller

      - Paulo Coelho

      - Lolita Pille (je commence à manquer d'inspiration)

      - euh...allez un dernier...ah oui. Amélie Nothomb

Ne me frappez pas, je n'y peux rien, ils ne sont pas morts...

 Les quatre livres que j’emmènerais sur une île déserte :

- Robinsons Crusoés (Defoe et Tournier), histoire qu’ils me filent des tuyaux

- Les œuvres complètes de Baudelaire, incluant ses traductions de Poe (ah non, je ne triche pas ! Ses traductions sont considérées comme des œuvres à part entière !)

- Autant en emporte le vent (pour Rhett Butler, oh Rhett, dis le, répète le : « My dear, I don’t give a damn »)

- La recherche du temps perdu (pour avoir longtemps de quoi lire)

 Les quatre premiers livres de ma liste à lire :

- Le choix de Sophie de William Styron

- Les nouvelles de DH Lawrence

- Blonde de J.C.Oates

- What Maisie said de Henry James

 Les quatre x quatre derniers mots d’un de mes livres préférés :

« What is this terror ? What is this ecstasy ? he thought to himself. What is it that fills me with extraordinary excitement?
It is Clarissa, he said.
For there she was."

 « D'où venait cette terreur ? Et cette extase ? se demanda-t-il. Qu'est-ce qui me remplit de cette extraordinaire émotion ?
C'est Clarissa, dit-il.
Et elle était là. »

 Virginia Woolf, Mrs Dalloway

 Personnes qui vont répondre à ce questionnaire (partiellement si elles veulent) au moins via les commentaires sinon je leur dévisse la tête virtuellement :

Gabriel, Aurélie/Erzébeth, Cédric, Sibylline

Liste certainement pas exhaustive !!! Laurent, Prawn, Véro, Holly G, Lamousmé, et vous qui ne vous exprimez pas (Aude! Hélène! Daniel! Leslie!), si vous passez par là, entendez ma voix !

Edit : ici sont demandés Onlykey et Cécile, par ordre de la big boss de L/E. Sinon dévissage de tête en règle. Ce serait dommage.

 


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16 mars 2007

L'Homme qui rit - Victor Hugo *

Victor Hugo. Moui. Je n’ai rien contre hein, il se débrouille, on ne peut pas dire le contraire.hugo

Mais voilà, je trouve qu’il fait un peu trop son Victor Hugo - c’est ce qui fait son charme, et même tout son intérêt diront certains. Mais…trop d’emphase, trop de coups de théâtre, trop de situations invraisemblables, trop de malheurs, trop de personnages marginaux, et au bout de dix pages, je n’en peux plus.

 Et aussi, il est partout et a un avis sur tout. On ouvre une anthologie de théâtre, il est là. De poésie, il est là. De littérature, il est là. Et même dans les livres d’histoire ! Mais pas seulement.
Il est chez Disney, il figure sur des pubs, il fait des films avec Depardieu, des comédies musicales avec Hélène Ségara, il est au Panthéon et partout à Paris. C’est une conspiration gouvernementale.

 « L’Homme qui rit » est le roman qui m’a réconciliée avec Hugo. C’est sans doute parce que c’était quelque chose de tout à fait neuf pour moi. Et vous savez quoi ? Tout ce qui m’horripile chez lui y est porté à son paroxysme, et fonctionne ! Donc bien sûr j’ai souvent eu la tentation de balancer le bouquin, bien sûr j’ai sauté plein de pages.
Malgré tout, j’étais éblouie : cette œuvre est absolument sublime.

 Le pitch, bien sûr.

Dans l’Angleterre du XVIIè siècle, un saltimbanque-philosophe-ventriloque nommé Ursus recueille deux enfants venus frapper à sa porte une nuit de tempête. L’un, Gwynplaine, arbore un rire perpétuel sur son visage du fait d’une mutilation des lèvres. Il est la laideur même. L’autre, Déa, incarne la beauté. Elle est aveugle. Ils s’aiment.
Tous les trois accompagnés de leur loup, Homo, vivent de leurs spectacles et de « l’Homme qui rit » qui attirent foule. Durant l’hiver 1704-1705 ils arrivent à Londres.
Je pourrais vous raconter la suite, mais je suis une grande âme.

 Ce roman rencontra l’incompréhension à sa parution. Il est vrai qu’il est dérangeant, fondé qu’il est sur l’antithèse (ce qui apparaît dans le titre même, on ne peut plus ironique). Cette épopée réconcilie lumière et ténèbres, beauté et laideur, bien et mal, sensualité et pureté, sarcasme et exaltation, or et misère. Cette bizarrerie, cette ambivalence, cet équilibre instable des contraires donne une dimension très baroque à l’écriture hugolienne. Bien sûr, c’est magnifique, mais comme d’habitude il ne sait pas s’arrêter et ça peut devenir agaçant même si ça fait partie du truc. Ca dépend de votre humeur en fait. Ouvrons une page au hasard : « Son existence, telle qu’elle était, était le résultat d’un double choix inouï. C’était le point intersection des deux rayons d’en bas et d’en haut, du rayon noir et du rayon blanc. La même miette peut être becquetée à la fois par les deux becs du mal et du bien, l’un donnant la morsure, l’autre le baiser. Gwynplaine était cette miette, atome meurtri et caressé. Gwynplaine était le produit d’une fatalité compliquée d’une providence. Le malheur avait mis le doigt sur lui, le bonheur aussi . Deux destinées extrêmes composaient son sort étrange. Il y avait sur lui un anathème et une bénédiction etc»

 Certaines scènes du roman où on voit l’homme en prise avec l’immensité, touchent au sublime, inspirant à la fois terreur et fascination. La scène de la tempête en mer et sur terre est éblouissante, véritable et immense Turner de cauchemar. La scène où Ursus mime une foule pour tromper Dea (je ne vais quand même pas vous dire pourquoi) est un des plus beaux moments du livre : « Alors Ursus devint extraordinaire. Ce ne fut plus un homme, ce fut une foule. Forcé de faire la plénitude avec le vide, il appela à son secours une ventriloquie prodigieuse. Tout l’orchestre de voix humaines et bestiales qu’il avait en lui entra en branle à la fois. Il se fit légion. Quelqu’un qui eût fermé les yeux eût cru être dans une place publique un jour de fête ou un jour d’émeute…. » Je trouve ça…brrrrrr.

 La richesse et la diversité incroyable de la langue participe bien sûr à la beauté de l’écriture. Elle touche à la fois les noms communs et les noms propres dans une multitude de langues, qu’elles soient modernes ou classiques. On y trouve des termes très techniques de marine, de musique, des références à des divinités antiques, à d’illustres inconnus, des listes énumérant les biens des lords, et j’en passe.
On retrouve cette langue dans le personnage misanthrope d’Ursus, qui parle beaucoup, peut-être même un peut trop. En lui se retrouve tout le langage humain et même animal, langage qui paradoxalement n’en est pas un car Ursus soliloque (= parle tout seul) et n’a pas pour but de communiquer. La complexité du langage semble donc se suffire à elle-même, et apparaît comme faisant partie du décor, un immense cabinet de curiosités.
Ainsi j’ai lu sans tout comprendre, et je pense que ce n’est pas plus mal, puisque ces objets étranges qui nous échappent font partie de la beauté bizarre et baroque de l’œuvre. Et puis surtout, c’est chiant d’aller lire toutes les notes. On a assez à faire avec les quelques sept cent pages du livre (je ne vous avais pas dit ?).

 « L’Homme qui rit » est aussi une œuvre métaphysique et politique. (Il sait tout faire je vous dis !) Métaphysique car il est une réflexion sur le bonheur terrestre et le destin, l’amour charnel et l’amour pur, l’aspiration au ciel et le vertige de l’immonde.
Politique (publié en 1869, sous le Second Empire, et Hugo est encore en exil) car il dénonce le décalage entre les nobles et le peuple dans une société fondamentalement inégalitaire. Il rend compte de l’aveuglement, de la surdité volontaires des puissants qui rient lorsque l’Homme qui rit s’insurge contre cette inégalité et finit, impuissant, par éclater en sanglots.
Et surtout, il dit comment la parole de l’artiste, vaine en apparence, est en réalité prophétie.

 Je relirai du Hugo. Je n’aurais jamais cru dire ça un jour.

Posté par celinevixen à 14:35 - Lagarde & Michard XIXè - Commentaires [12] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

07 mars 2007

Le livre de ma mère - Albert Cohen *

 J’ai ouvert ce livre tout à l’heure et je l’ai feuilleté ; toute une journée d’été a ressurgi. Là, le marque-page de la librairie où jem_re l’avais acheté le jour même où je l’ai lu. Et puis le billet de train plié en deux calé entre deux pages. Tiens, des miettes de gâteau. Ce livre sent une journée de juillet ensoleillée, la fin d’une époque, le commencement d’une autre. J’étais complètement perdue. Ce livre a réussi à me faire pleurer (je ne pleure jamais sur un livre).

« Le livre de ma mère » dit la vie d’une mère. Elle revit à travers les souvenirs d’Albert Cohen et ses larmes, sa douleur de l’avoir perdue. On la voit tour à tour à travers les yeux d’un petit garçon, d’un adolescent, d’un jeune adulte, mais elle, reste toujours la même, avec son dévouement de sainte, ses sacrifices, sa sagesse, ses ridicules. La mère n’est pas idéalisée, et elle nous apparaît d’autant plus réelle, avec son chapeau étriqué, son mauvais français, ses régimes. Et lui, le monsieur de soixante ans qui écrit ces lignes, reste un éternel enfant qui appelle sa mère « maman ».

On dirait qu’il tente de ne pas perdre une miette de souvenir, comme si chaque moment oublié la tuait un peu plus. L’on suit le fil d’une pensée bric à brac qui mêle évocations et reflexions, faisant fi de la chronologie. On peut abandonner à un endroit, reprendre à un autre, sauter des pages, revenir en arrière. L’amour d’une mère étant sans limites, l’écriture de cet amour ne saurait être linéaire.

Dans son amour, la mère est davantage « La mère » que « Ma mère ». Même si ce n’est pas si clair que ça… Elle est sa « chérie », sa « bien-aimée ». On a envie de rappeler à Cohen que c’est de sa maman dont il parle, hein, sa mère quoi. Mais cela rend ce chant d’amour encore plus passionné et plus beau, triste. Et on se dit que si c’est pour la bonne cause, il a le droit d’appeler sa mère comme il veut.

Parfois on a envie de la frapper la maman. On a envie de lui dire d’arrêter d’être aussi pomme! « Avec la légèreté cruelle des fils, je frappais à deux heures ou trois heures du matin et toujours elle me répondait, réveillée en sursaut, qu’elle ne dormait pas, que je ne l’avais pas réveillée. »
Et parfois on a envie de frapper le narrateur. C’est comme ça que tu traites ta mère ??? « Elle m’a attendu trois heures dans ce square. Ces trois heures j’aurais pu les passer avec elle. Tandis qu’elle m’attendait, auréolée de patience, je préférais, imbécile et charmé, m’occuper d’une de ces poétiques demoiselles ambrées, abandonnant ainsi le grain pour l’ivraie. J’ai perdu trois heures de la vie de ma mère. »

 « Le livre de ma mère » ne fait donc pas que raconter l’histoire de la mère d’Albert Cohen. Il est un vibrant hommage, une offrande douloureuse fait sur l’autel de la maternité (ça n’ira pas si je commence à écrire comme Cohen…). Son écriture poétique retransmet tendresse, agacement, remords mais surtout vénération pour celle qui incarne pour lui l’éternelle idée de la mère. A travers elle, il chante toutes les mères. « Louange à vous, mères de tous les pays, louange à vous en votre sœur ma mère, en la majesté de ma mère morte. » On peut avoir l’impression qu’il en fait un peu trop, qu’il verse un peu trop dans le pathos. Je pense qu’il a mis tout son amour dans ses mots, et que dans ce cas les mots ne seront jamais assez violents. Et puis c’est Albert Cohen, vous ne vous attendiez quand même pas à de la sobriété et de la retenue ?

Ce livre est un magnifique et déchirant roman d’amour, un livre unique parce que l’on peut chacun y reconnaître sa propre mère. « Aucun fils ne sait vraiment que sa mère mourra et tous les fils se fâchent et s’impatientent contre leur mère, les fous si tôt punis ».

Je ne sais pas vous, mais moi j’ai envie d’aller serrer ma maman.

 

 

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02 mars 2007

Petit déjeuner chez Tiffany (Breakfast at Tiffany's) - Truman Capote *

Au commencement était la Photographie. Audrey Hepburn en noir et blanc devant Tiffany’s, robe fourreau noire Givenchy,images tiare en diamants, lunettes de soleil énormes, un croissant à la main.
Fascinante. Eblouissante. Se suffisant à elle-même.

Un jour on m’a dit : « elle est nulle Audrey Hepburn (oooooo), va voir la vraie Holly Golightly ! »

Comme je n’avais aucune idée de qui était Holly Golightly de toute façon, je me suis procurée le livre et le film. J’ai pouffé en voyant le nom de l’auteur puis je suis redevenue sérieuse. J’ai (re-re-re)regardé le livre et (re-re-re)lu le film.

Je ne vois pas le problème avec Audrey Hepburn.

Pitchons : Holly Golightly est une étoile filante. Hallucinée, hallucinante, elle est en fuite perpétuelle du passé et vit de ses charmes. Elle happe au passage un écrivain en herbe qu’elle rebaptise Fred et qu’elle entraîne dans ses nuits folles, ses balades dans New-York, sa contemplation des diamants du Tiffany’s. Ceci est le récit d’une aventure à deux, par un homme fasciné par une croqueuse de diamants, à la fois translucide et opaque.

Pourquoi Tiffany’s ? « Vous savez ces jours où vous êtes dans le cirage ?
- Autrement dit le cafard ?
- Non, fit-elle méditativement. Le cafard (…) ça vous rend triste, c’est tout. Mais le cirage, c’est horrible. Vous avez peur, vous suez d’angoisse, mais vous ne savez pas de quoi vous avez peur. (…) Ce que j’ai trouvé de mieux c’était de prendre un taxi et d’aller chez Tiffany. Ca, ça me calme immédiatement. La sérénité, l’air de supériorité. On a le sentiment que rien de très mauvais ne pourrait vous atteindre là. »
Tout Holly G. est là dedans. Elle apaise sa douleur dans la frivolité qu’elle affiche avec impudeur, et qui parfois fait froid dans le dos. « Dès qu’elle vit la lettre, elle loucha et ses lèvres se tordirent en un dur petit sourire qui la vieillit terriblement. « Chéri, me dit-elle, peux-tu atteindre le tiroir là-bas et me donner mon sac ? Une fille bien ne lit pas ce genre de lettre sans se mettre du rouge aux lèvres. »
Ainsi, l’ambiance « New-York est une fête » cache et révèle à la fois une noirceur essentielle, et cette ambivalence se traduit par le style léger et grave, drôle et grinçant de l’auteur.

 Holly G. est une créature irrémédiablement marginale. Elle fait de la solitude un mode de vie, au sens où elle ne se livre pas et ne se crée pas d’attaches, pas même avec son chat (« Le chat »)(c’est son nom). Si vous voulez tout savoir, Holly Golightly n’est pas son vrai nom, elle se l’est inventé. (En même temps on la comprend, son ancien nom faisait un peu plouc). Et qui dit marginalité dit non conformation aux normes de la société, extravagance : c’est la bizarre attitude. Holly G. se lave tout le temps les cheveux, rend visite à des types louches qu’elle ne connaît pas en prison, est un peu lesbienne mais pas trop, rentre chez ses voisins par la fenêtre. Elle nous parait d’autant plus étrange car distante : on n’a pas d’accès direct à ses pensées. Tout est filtré par la voix du narrateur (= « Fred »). Et c’est pour ça qu’elle me fascine autant : elle est à la fois brillante et lointaine, une « inaccessible étoooooooile » comme dirait un pote à moi.

 Un écrivain vivant une relation platonique avec une « ravissante idiote » (fausse) blonde et mal dans sa tête, ça ne vous dit rien ? Truman Capote et Marilyn Monroe à tout hasard ? T.Capote voulait qu’elle soit Holly G. dans la version cinéma d’Edward Blake en 1961 (pas très fidèle soit dit en passant, trop édulcorée). Michel Schneider rapporte même qu’elle aurait commencé à répéter certaines scènes. T.Capote a-t-il donc imaginé Holly G. à partir de Marilyn ? J’ai lu quelque part qu’il la voyait un peu cocotte, vulgaire. On peut donc comprendre qu’il ait été furieux du choix d’Audrey Hepburn pour le rôle, elle qui aurait été classe même en jogging pêche, et qu’il ait détesté le film. Seulement, je trouve qu’elle correspond tout à fait au personnage, du moins à la description qu’en fait « Fred », même si Truman Capote n’est pas d’accord. Et je trouve que c’est un cas intéressant de personnage qui échappe à son auteur, et devient multiforme : Marilyn M. et Audrey H. sont toutes deux crédibles en Holly G. tout en étant à deux extrêmes de la féminité.

 Ce que je trouve de plus réussi dans le film, c’est son titre français : « Diamants sur canapés ». Tout le monde ne sait pas ce qu’est Tiffany’s. Et puis je trouve ça plus fin, évocateur et fidèle à l’esprit du livre que « Petit déjeuner chez Tiffany », traduction exacte du titre original, mais qui ne suggère rien à un lecteur français.

« Petit déjeuner chez Tiffany »…Franchement, ils ne se sont pas foulés.

 

 

Posté par celinevixen à 01:58 - Monstres sacrés - Commentaires [23] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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