un renard dans une bibliothèque

"Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique; on se laisse tellement influencer." O.Wilde

28 mars 2007

Les raisins de la colère (The Grapes of Wrath) - John Steinbeck *

Dans la famille « Monstre Sacré de la Littérature avec un M, S et L majuscules », je demande John Steinbeck !
Je veux vous parler des « Raisins de la Colère » ou 500 pages d’argot écrit en tout petit, odyssée familiale au cœur des Etats-Unis durant la crise des années 30, véritable pamphlet révolutionnaire faisant appel aux prolétaires de tous les pays. « Steinbeck, c’est le Zola du Middle West » dixit le seul, l’unique.


 Hum. Le pitch : Il s’agit de l’exode de milliers de familles, chassées de leurs terres de l’est des Etats-Unis, du fait des nuages de poussière rendant leurs champs impraticables et de l’industrialisation de l’agriculture. L’on suit plus particulièrement le cheminement de la famille Joad sur la route 66, d’Oklahoma en Californie, le pays de Canaan de l’Ouest américain, où l’on mange du raisin à s’en exploser le ventre (et où l’on trouve du travail, et de quoi survivre accessoirement). Qu’ils disent.
Dans le camion, au premier jour de leur odyssée, l’on trouve : Ma et Pa Joad, Grampa et Granma, Tom Joad (tout juste sorti de prison), Rose of Sharon enceinte et son benêt de mari Connie, Uncle John, Noah le bizarre, Al le spécialiste des camions qui rendent l’âme, Ruthie et Winfield les enfants, et Jim Casy, le prêtre défroqué.
A l’arrivée les choses auront bien changé, du fait de la faim, de la révolte, de la peur, de la colère. Le mythe américain du renouveau en prend un sacré coup.

 

 

Si son message politique n’est plus aussi subversif que lors de sa parution, l’évocation des Etats-Unis des pauvres blancs des années 30 a gardé toute sa force. On voit les immenses paysages de la route 66 avec ses panneaux et ses stands. On entend les voix de ces « Okies ». On sent l’odeur des frites et des hamburgers et de la sueur. On frémit devant la description minutieuse de la misère et de la germination de la colère (le Zola du Middle West, vous vous rappelez ? héhé) devant l'exploitation et le racisme. Car les Joads sont une famille parmi des milliers. Steinbeck étend leur destin à celui des travailleurs en général, consacrant des chapitres entiers à cette masse silencieuse et anonyme à laquelle se mêlent les Joads. C’est Ma Joad qui le dit : « We are the people » (« nous sommes le peuple »). D’où la dimension épique et prophétique de cette aventure humaine.

 Et c’est là que je vais parler du titre : « les raisins de la colère », « the grapes of wrath » (très beau titre soit dit en passant, surtout en anglais, avec la tournure archaisante de « wrath »).
Il provient d’un chant anti-esclavagiste très connu aux Etats-Unis (vous connaissez forcément : lala-♪lalala-lalala-♫lalala♪…)
The battle hymn of the republic :
Mine eyes have seen the glory of the coming of the Lord:/ He is trampling out the vintage where the grapes of wrath are stored ; / He hath loosed the fateful lightning of his terrible swift sword : / his truth is marching on »
“mes yeux ont vu la gloire de la venue du Seigneur : / Il foule aux pieds la vendange où sont conserves les raisins de la colère; / Il a dégainé l’éclair fatal de son épée terrible et prompte, / Sa vérité s’est mise en marche”)



Le titre traduit donc l’esprit révolutionnaire américain en marche. TA-DA !!

 Bien sûr, Steinbeck s’est ultra bien documenté. Ce n’était pas du tout genre : « ah tiens, et si je faisais un livre de 500 pages d’argot écrit tout petit aujourd’hui ? ». Non non. A l’origine du roman se trouve une série d’articles pour le « San Francisco News », où Steinbeck relate la vie de ces migrants qu’il voit évoluer dans son Etat, mu par le désir de témoigner de cette réalité terrible. Ces articles sont réunis dans un ouvrage qui s’appelle « The Harvest Gypsies » (sous titre : « On the road to The Grapes of Wrath »). On le trouve en français sous le titre : « les bohémiens des vendanges ». « Les raisins de la colère » reprennent très fidèlement ces articles. Cet ouvrage est illustré par les photos de Dorothy Lange entre autres, qui montrent ces hommes et ces femmes, sublimes de dignité et de stoïcisme dans leur misère. Tout comme les Joads : ils ne se plaignent pas et vont de l'avant. Dans "Les raisins de la colère", les choses nous sont données de l'extérieur, Steinbeck nous décrit rarement leurs pensées, sinon par les dialogues. Du coup l'on a un véritable reportage, auquel s'ajoute l'épaisseur humaine des Joads.

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Et maintenant je vais vous rassurer : non ce livre ne verse pas dans le misérabilisme, non on ne pleure pas à chaudes larmes. Il y a des moments très drôles (les petits qui voient des WC pour la première fois), des anecdotes savoureuses (Ma qui frappe un colporteur avec un poulet déplumé), un parler franc savoureux.                                                                                 Ce qui m'a fait entrer dans le livre? Pas la sortie de prison de Tom Joad, mais l'aventure de la tortue au début. Je l'ai trouvée pleine d'humour (l'aventure, pas la tortue) et elle m'a donnée envie de lire la suite.                                   
Tout ça pour vous dire que ce livre est plein de vie.

Sans transition, le film de John Ford ne traduit pas trop cette idée de fresque, je trouve. Il se limite aux Joads et du coup il a moins de souffle.
Et puis ce n'est pas du tout la même fin! Aaaah la pudibonderie hollywoodienne.... (*petites étoiles dans les yeux*)
Moi je l’ai quand même trouvé très beau et bouleversant. Henry Fonda est extraordinaire (comment il fait pour avoir l’air aussi gentil ? Même dans « Il était une fois dans l’Ouest » je le trouve gentil). Jane Darwell en Ma Joad est lumineuse. Elle incarne vraiment la figure de la Mère, de la bonté sous des dehors un peu Calamity Jane.

Si vous regardez le film en anglais, il vous faudra les sous-titres ! (du moins pour les non native speakers) Vous voyez « Le secret de Brokeback Mountain » ? C’est ça, en pire. "Rose of Sharon", ça donne "Rosasharn". En effet, les personnages ont le parler populaire de l’Amérique profonde, avec de grosses fautes grammaticales, une syntaxe chamboulée. De plus Steinbeck rend l’oralité en retranscrivant les mots de façon phonétique.
“Them dirty sons-a-bitches. I tell ya, men, I’m stayin’. They ain’t getting’ rid a me. If they throw me off, I’ll come back, an’ if they figger I’ll be quiet underground, why, I’ll take couple-three of the sons-a-bitches along for company.”
Pas évident. Limite si je ne lisais pas les dialogues à voix haute pour les comprendre. J’ai mis 250 pages avant de comprendre que “cuss” voulait dire “curse” (= fléau).C’est décourageant. Mais au final j’ai trouvé ça rigolo. Essayez !
En français c'est moins pittoresque et ça le fait moins. Mais en même temps ils n’allaient pas les faire parler en patois bourbonnais !

 lala-♪lalala-lalala-♫lalala♪…

Verdict: Je relirai

Posté par celinevixen à 15:30 - Monstres sacrés - Commentaires [17] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Deux mots : parfait, merci !

Posté par Cédric, 29 mars 2007 à 10:34

Quinze mots : Mais pourquoi tu ne parles toujours que de livres que je n'ai pas lus ?

Je te pardonne malgré tout, parce que tu en parles bien. Puis j'admire secrètement ceux qui maîtrisent l'anglais, alors forcément, là, je m'incline... :-)

Posté par erzébeth, 30 mars 2007 à 22:06

Voilà une critique qui donne envie de relire ce roman (je l'ai lu ado et je l'ai oublié, c'est maaaal!). Tu as du courage de le lire en anglais (je fais ça pour les polars et la fantasy mais là la langue a l'air d'être assez ardue, non ?)

Posté par fashion victim, 02 avril 2007 à 20:11

* C'est génial si ça te donne envie de le relire!! :)
Non ce n'est pas du courage, mais de la conscience professionnelle! Je fais des études d'anglais. Et puis j'ai un copain et une belle-maman qui me sautent dessus quand ils voient que je lis ue traduction... :D

Posté par céline, 04 avril 2007 à 10:10

Sacré Céline!!!! tu arrive à me faire rire en parlant de Steinbeck!!! c'est trop fort!!! :o)))

Posté par lamousmé, 04 avril 2007 à 19:46

* Hey, c'est un super compliment! Merci Lamousmé! :)

Posté par céline, 05 avril 2007 à 17:25

J'avais adoré ce livre. Il est fort et bouleversant, et pourtant il ne verse jamais dans le misérabilisme, alors qu'il y aurait largement de quoi !

Posté par Caroline, 06 mai 2007 à 16:34

* Bienvenue Caroline! Je suis tout à fait d'accord avec toi! ;)

Posté par céline, 14 mai 2007 à 20:34

Oui, un très bon livre et que tout le monde devrait avoir lu au moins une fois dans sa vie...

Bien le bonjour de Montpellier..!

Posté par Joe Misterioso, 31 août 2007 à 07:12

* Bienvenue Joe Misterioso! Vous avez entendu les gens? Lisez Les raisins de la colère!

Posté par céline, 01 septembre 2007 à 01:38

Grapes of Wrath

Really good!! I was wondering whether you consider this a "roman populaire" ? It's not revolutionnary really so where and how could we place it?

Posté par Elaine, 07 décembre 2007 à 13:48

* Hello Elaine! Thank you for your nice comment! I am not sure I understand your question. What do you mean by "roman populaire" exactly? Are you referring to a literature for the people? or about the people? or maybe both?

Posté par céline, 08 décembre 2007 à 05:55

bravo

Bravo pour ton commentaire, ça a l'air vraiment bien comme livre et différent de ce que j'imaginais... je viens de découvrir ton site et je le trouve super intéressant, ça fait même bizarre de voir avec tous les blogs qu'on est autant à partager le même goût pour pas mal de bouquins!!

Posté par blablabla, 15 janvier 2008 à 19:34

* Merci de ton passage Blablabla! et merci pour les gentils mots que tu m'as laissée... j'espère que tu as envie de découvrir ce livre maintenant!
et en ce qui concerne la profusion de blogs littéraires, tu ne trouves pas que ça fait chaud au coeur?

Posté par céline, 17 janvier 2008 à 16:03

c'est clair, ca fait plaisir de voir toutes les personnes pour qui la lecture est une sacrée passion et qui aime faire partager les moments de bonheur et d'évasion que leur procurent les livres!! grâce à nous, les (bonnes) librairies ne fermeront pas!! c'est aussi indispensable qu'une boulangerie!!

Posté par blablabla, 18 janvier 2008 à 19:21

* Blablabla, je confirme, les boulangeries sont indispensables! je le sais maintenant que je suis aux Etats-Unis, alors qu'avant ça me paraissait tellement naturel! Je suis comme toi, j'ai mes librairies chouchou où j'achète en priorité et où je commande le plus possible! Ca me parait tres important ces endroits là...

Posté par céline, 30 janvier 2008 à 15:39

De Zola à Steinbeck

Je ne suis qu'au tout début du livre, lorsque l'ex taulard rencontre l'ex pasteur ( où plutôt pasteur en quête d'un nouveau souffle d'inspiration ); et de prime abord, dés le début, cela m'a fait penser à Germinal d'Émile Zola.
Même si les styles ont l'air aux antipodes, car celui de Steinbeck, plus aride et celui de Zola, plus imagé et naturaliste dans le sens bachus du terme.
Et en parlant de grosse documentation sur les recherches de l'argot, il y a encore un point commun avec Zola lorsque ce dernier la recherchaît aux fins fonds des assomoirs.
Je suis embarqué pour une vaste lecture, je reviendrais en toucher deux mots lorsque celle-ce sera parvenue à destination.
Carl L

Posté par Carl, 09 août 2008 à 23:51

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