Dans la famille « Monstre Sacré de la Littérature avec un M, S et L majuscules », je demande John Steinbeck !
Je veux vous parler des « Raisins de la Colère » ou 500 pages d’argot écrit en tout petit, odyssée familiale au cœur des Etats-Unis durant la crise des années 30, véritable pamphlet révolutionnaire faisant appel aux prolétaires de tous les pays. « Steinbeck, c’est le Zola du Middle West » dixit le seul, l’unique.


 Hum. Le pitch : Il s’agit de l’exode de milliers de familles, chassées de leurs terres de l’est des Etats-Unis, du fait des nuages de poussière rendant leurs champs impraticables et de l’industrialisation de l’agriculture. L’on suit plus particulièrement le cheminement de la famille Joad sur la route 66, d’Oklahoma en Californie, le pays de Canaan de l’Ouest américain, où l’on mange du raisin à s’en exploser le ventre (et où l’on trouve du travail, et de quoi survivre accessoirement). Qu’ils disent.
Dans le camion, au premier jour de leur odyssée, l’on trouve : Ma et Pa Joad, Grampa et Granma, Tom Joad (tout juste sorti de prison), Rose of Sharon enceinte et son benêt de mari Connie, Uncle John, Noah le bizarre, Al le spécialiste des camions qui rendent l’âme, Ruthie et Winfield les enfants, et Jim Casy, le prêtre défroqué.
A l’arrivée les choses auront bien changé, du fait de la faim, de la révolte, de la peur, de la colère. Le mythe américain du renouveau en prend un sacré coup.

 

 

Si son message politique n’est plus aussi subversif que lors de sa parution, l’évocation des Etats-Unis des pauvres blancs des années 30 a gardé toute sa force. On voit les immenses paysages de la route 66 avec ses panneaux et ses stands. On entend les voix de ces « Okies ». On sent l’odeur des frites et des hamburgers et de la sueur. On frémit devant la description minutieuse de la misère et de la germination de la colère (le Zola du Middle West, vous vous rappelez ? héhé) devant l'exploitation et le racisme. Car les Joads sont une famille parmi des milliers. Steinbeck étend leur destin à celui des travailleurs en général, consacrant des chapitres entiers à cette masse silencieuse et anonyme à laquelle se mêlent les Joads. C’est Ma Joad qui le dit : « We are the people » (« nous sommes le peuple »). D’où la dimension épique et prophétique de cette aventure humaine.

 Et c’est là que je vais parler du titre : « les raisins de la colère », « the grapes of wrath » (très beau titre soit dit en passant, surtout en anglais, avec la tournure archaisante de « wrath »).
Il provient d’un chant anti-esclavagiste très connu aux Etats-Unis (vous connaissez forcément : lala-♪lalala-lalala-♫lalala♪…)
The battle hymn of the republic :
Mine eyes have seen the glory of the coming of the Lord:/ He is trampling out the vintage where the grapes of wrath are stored ; / He hath loosed the fateful lightning of his terrible swift sword : / his truth is marching on »
“mes yeux ont vu la gloire de la venue du Seigneur : / Il foule aux pieds la vendange où sont conserves les raisins de la colère; / Il a dégainé l’éclair fatal de son épée terrible et prompte, / Sa vérité s’est mise en marche”)



Le titre traduit donc l’esprit révolutionnaire américain en marche. TA-DA !!

 Bien sûr, Steinbeck s’est ultra bien documenté. Ce n’était pas du tout genre : « ah tiens, et si je faisais un livre de 500 pages d’argot écrit tout petit aujourd’hui ? ». Non non. A l’origine du roman se trouve une série d’articles pour le « San Francisco News », où Steinbeck relate la vie de ces migrants qu’il voit évoluer dans son Etat, mu par le désir de témoigner de cette réalité terrible. Ces articles sont réunis dans un ouvrage qui s’appelle « The Harvest Gypsies » (sous titre : « On the road to The Grapes of Wrath »). On le trouve en français sous le titre : « les bohémiens des vendanges ». « Les raisins de la colère » reprennent très fidèlement ces articles. Cet ouvrage est illustré par les photos de Dorothy Lange entre autres, qui montrent ces hommes et ces femmes, sublimes de dignité et de stoïcisme dans leur misère. Tout comme les Joads : ils ne se plaignent pas et vont de l'avant. Dans "Les raisins de la colère", les choses nous sont données de l'extérieur, Steinbeck nous décrit rarement leurs pensées, sinon par les dialogues. Du coup l'on a un véritable reportage, auquel s'ajoute l'épaisseur humaine des Joads.

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Et maintenant je vais vous rassurer : non ce livre ne verse pas dans le misérabilisme, non on ne pleure pas à chaudes larmes. Il y a des moments très drôles (les petits qui voient des WC pour la première fois), des anecdotes savoureuses (Ma qui frappe un colporteur avec un poulet déplumé), un parler franc savoureux.                                                                                 Ce qui m'a fait entrer dans le livre? Pas la sortie de prison de Tom Joad, mais l'aventure de la tortue au début. Je l'ai trouvée pleine d'humour (l'aventure, pas la tortue) et elle m'a donnée envie de lire la suite.                                   
Tout ça pour vous dire que ce livre est plein de vie.

Sans transition, le film de John Ford ne traduit pas trop cette idée de fresque, je trouve. Il se limite aux Joads et du coup il a moins de souffle.
Et puis ce n'est pas du tout la même fin! Aaaah la pudibonderie hollywoodienne.... (*petites étoiles dans les yeux*)
Moi je l’ai quand même trouvé très beau et bouleversant. Henry Fonda est extraordinaire (comment il fait pour avoir l’air aussi gentil ? Même dans « Il était une fois dans l’Ouest » je le trouve gentil). Jane Darwell en Ma Joad est lumineuse. Elle incarne vraiment la figure de la Mère, de la bonté sous des dehors un peu Calamity Jane.

Si vous regardez le film en anglais, il vous faudra les sous-titres ! (du moins pour les non native speakers) Vous voyez « Le secret de Brokeback Mountain » ? C’est ça, en pire. "Rose of Sharon", ça donne "Rosasharn". En effet, les personnages ont le parler populaire de l’Amérique profonde, avec de grosses fautes grammaticales, une syntaxe chamboulée. De plus Steinbeck rend l’oralité en retranscrivant les mots de façon phonétique.
“Them dirty sons-a-bitches. I tell ya, men, I’m stayin’. They ain’t getting’ rid a me. If they throw me off, I’ll come back, an’ if they figger I’ll be quiet underground, why, I’ll take couple-three of the sons-a-bitches along for company.”
Pas évident. Limite si je ne lisais pas les dialogues à voix haute pour les comprendre. J’ai mis 250 pages avant de comprendre que “cuss” voulait dire “curse” (= fléau).C’est décourageant. Mais au final j’ai trouvé ça rigolo. Essayez !
En français c'est moins pittoresque et ça le fait moins. Mais en même temps ils n’allaient pas les faire parler en patois bourbonnais !

 lala-♪lalala-lalala-♫lalala♪…

Verdict: Je relirai