un renard dans une bibliothèque

"Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique; on se laisse tellement influencer." O.Wilde

16 mars 2007

L'Homme qui rit - Victor Hugo *

Victor Hugo. Moui. Je n’ai rien contre hein, il se débrouille, on ne peut pas dire le contraire.hugo

Mais voilà, je trouve qu’il fait un peu trop son Victor Hugo - c’est ce qui fait son charme, et même tout son intérêt diront certains. Mais…trop d’emphase, trop de coups de théâtre, trop de situations invraisemblables, trop de malheurs, trop de personnages marginaux, et au bout de dix pages, je n’en peux plus.

 Et aussi, il est partout et a un avis sur tout. On ouvre une anthologie de théâtre, il est là. De poésie, il est là. De littérature, il est là. Et même dans les livres d’histoire ! Mais pas seulement.
Il est chez Disney, il figure sur des pubs, il fait des films avec Depardieu, des comédies musicales avec Hélène Ségara, il est au Panthéon et partout à Paris. C’est une conspiration gouvernementale.

 « L’Homme qui rit » est le roman qui m’a réconciliée avec Hugo. C’est sans doute parce que c’était quelque chose de tout à fait neuf pour moi. Et vous savez quoi ? Tout ce qui m’horripile chez lui y est porté à son paroxysme, et fonctionne ! Donc bien sûr j’ai souvent eu la tentation de balancer le bouquin, bien sûr j’ai sauté plein de pages.
Malgré tout, j’étais éblouie : cette œuvre est absolument sublime.

 Le pitch, bien sûr.

Dans l’Angleterre du XVIIè siècle, un saltimbanque-philosophe-ventriloque nommé Ursus recueille deux enfants venus frapper à sa porte une nuit de tempête. L’un, Gwynplaine, arbore un rire perpétuel sur son visage du fait d’une mutilation des lèvres. Il est la laideur même. L’autre, Déa, incarne la beauté. Elle est aveugle. Ils s’aiment.
Tous les trois accompagnés de leur loup, Homo, vivent de leurs spectacles et de « l’Homme qui rit » qui attirent foule. Durant l’hiver 1704-1705 ils arrivent à Londres.
Je pourrais vous raconter la suite, mais je suis une grande âme.

 Ce roman rencontra l’incompréhension à sa parution. Il est vrai qu’il est dérangeant, fondé qu’il est sur l’antithèse (ce qui apparaît dans le titre même, on ne peut plus ironique). Cette épopée réconcilie lumière et ténèbres, beauté et laideur, bien et mal, sensualité et pureté, sarcasme et exaltation, or et misère. Cette bizarrerie, cette ambivalence, cet équilibre instable des contraires donne une dimension très baroque à l’écriture hugolienne. Bien sûr, c’est magnifique, mais comme d’habitude il ne sait pas s’arrêter et ça peut devenir agaçant même si ça fait partie du truc. Ca dépend de votre humeur en fait. Ouvrons une page au hasard : « Son existence, telle qu’elle était, était le résultat d’un double choix inouï. C’était le point intersection des deux rayons d’en bas et d’en haut, du rayon noir et du rayon blanc. La même miette peut être becquetée à la fois par les deux becs du mal et du bien, l’un donnant la morsure, l’autre le baiser. Gwynplaine était cette miette, atome meurtri et caressé. Gwynplaine était le produit d’une fatalité compliquée d’une providence. Le malheur avait mis le doigt sur lui, le bonheur aussi . Deux destinées extrêmes composaient son sort étrange. Il y avait sur lui un anathème et une bénédiction etc»

 Certaines scènes du roman où on voit l’homme en prise avec l’immensité, touchent au sublime, inspirant à la fois terreur et fascination. La scène de la tempête en mer et sur terre est éblouissante, véritable et immense Turner de cauchemar. La scène où Ursus mime une foule pour tromper Dea (je ne vais quand même pas vous dire pourquoi) est un des plus beaux moments du livre : « Alors Ursus devint extraordinaire. Ce ne fut plus un homme, ce fut une foule. Forcé de faire la plénitude avec le vide, il appela à son secours une ventriloquie prodigieuse. Tout l’orchestre de voix humaines et bestiales qu’il avait en lui entra en branle à la fois. Il se fit légion. Quelqu’un qui eût fermé les yeux eût cru être dans une place publique un jour de fête ou un jour d’émeute…. » Je trouve ça…brrrrrr.

 La richesse et la diversité incroyable de la langue participe bien sûr à la beauté de l’écriture. Elle touche à la fois les noms communs et les noms propres dans une multitude de langues, qu’elles soient modernes ou classiques. On y trouve des termes très techniques de marine, de musique, des références à des divinités antiques, à d’illustres inconnus, des listes énumérant les biens des lords, et j’en passe.
On retrouve cette langue dans le personnage misanthrope d’Ursus, qui parle beaucoup, peut-être même un peut trop. En lui se retrouve tout le langage humain et même animal, langage qui paradoxalement n’en est pas un car Ursus soliloque (= parle tout seul) et n’a pas pour but de communiquer. La complexité du langage semble donc se suffire à elle-même, et apparaît comme faisant partie du décor, un immense cabinet de curiosités.
Ainsi j’ai lu sans tout comprendre, et je pense que ce n’est pas plus mal, puisque ces objets étranges qui nous échappent font partie de la beauté bizarre et baroque de l’œuvre. Et puis surtout, c’est chiant d’aller lire toutes les notes. On a assez à faire avec les quelques sept cent pages du livre (je ne vous avais pas dit ?).

 « L’Homme qui rit » est aussi une œuvre métaphysique et politique. (Il sait tout faire je vous dis !) Métaphysique car il est une réflexion sur le bonheur terrestre et le destin, l’amour charnel et l’amour pur, l’aspiration au ciel et le vertige de l’immonde.
Politique (publié en 1869, sous le Second Empire, et Hugo est encore en exil) car il dénonce le décalage entre les nobles et le peuple dans une société fondamentalement inégalitaire. Il rend compte de l’aveuglement, de la surdité volontaires des puissants qui rient lorsque l’Homme qui rit s’insurge contre cette inégalité et finit, impuissant, par éclater en sanglots.
Et surtout, il dit comment la parole de l’artiste, vaine en apparence, est en réalité prophétie.

 Je relirai du Hugo. Je n’aurais jamais cru dire ça un jour.

Posté par celinevixen à 14:35 - Lagarde & Michard XIXè - Commentaires [12] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Quel talent!!!! (Céline hein parce qu'Hugo....) mouhahahhahaha

Posté par lamousmé, 16 mars 2007 à 20:55

Je suis d'accord avec Lamousmé : quel talent !! Ton introduction est fabuleuse ! "il fait un peu trop son Victor Hugo", j'adooore !!! :-)
C'est marrant, je n'ai jamais lu le romancier (mais le poète, si. Un commentaire ? "Pouah"). Mais j'ai précisément envie de lire ce livre depuis ma lecture du "Dahlia noir" (tu l'as lu, hein, tu l'as lu ?) où il est cité.
Alors bon, ton enthousiasme me confirme que ça doit être une bonne idée d'aborder le romancier par ce biais-là. Quand je serai à la retraite, quoi... ;-)

(ah au fait, cette fois, je suis bel et bien feu aurélie. non parce que bon, ça ne saute pas forcément aux yeux ;-) )

Posté par erzébeth :o), 16 mars 2007 à 21:43

Y'a pas à dire : Hugo bosse ! (Celui qui rit pas n'est pas gentil!)(((oui je sais il est mort, mais si j'avais écrit "Hugo bossait", c'était encore moins drôle!!))) Et tu m'as donné envie de lire ce livre! Longue vie à Céline !

Posté par Cédric, 17 mars 2007 à 12:05

J'ai beaucoup aimé ce billet, car en effet ce n'est pas si simple de parler de Monsieur Hugo, que j'aime tant.
Bravo !

Posté par Holly G., 17 mars 2007 à 14:53

* Eh merci les gens! Je ne m'attendais pas à un tel enthousiasme! :)

* Lamousmé, comme tu dis! C'est tout à ton honneur de le reconnaitre! :o)

* Aurélie, je vais me peeeeeerdre avec tous tes pseudos! :)
Non non je n'ai pas lu ce livre... Tu me le conseilles?
le poète m'agace aussi : c'est peut-être parce que c'est toujours le même homme?
Quoique, je devrais peut-être relire ses autres trucs, ça passerait peut-être mieux maintenant...

* Cédric, tu sais que j'ai du relire trois fois avant de comprendre? et le pire c'est que tu m'as fait rire? bon ne va pas t'en vanter quand même. On est entre nous ici donc ça passe... ;)

* Bienvenue Holly G.! Ton commentaire me fait très plaisir, venant d'une fan! :)

Posté par céline, 18 mars 2007 à 23:51

Oh, hé, ne te plains pas, j'ai une tendance à la schizophrénie (euh... ne t'inquiète pas, hein... c'est une schizophrénie virtuelle :-) ), et j'ai d'autres pseudos que tu ne connais pas... ah, mais si ! je suis bête, je t'en ai parlé dans un mail. Pfiiiiou, vivement les vacances. :-)
Je disais donc : tu peux continuer à m'appeler Aurélie, c'est sans doute plus simple ! ;-)

Je te conseille bien sûr "Le dahlia noir", c'est un bouquin excellent. Il m'a bluffée, par sa noirceur, sa "glauquerie", sa force, son style. J'avais adoré.

Il faut que je dise deux mots à propos d'Hugo, c'est quand même le sujet initial. Euhhh... j'aime beaucoup son prénom. Voilà. :-))

Posté par erzébeth, 21 mars 2007 à 18:25

* Le dahlia noir, c'est noté! J'ai lu ta critique chez "les chats de biblio" et ça m'a plus que convaincue! :)

Merci pour ton apport constructif au post! :oD

Posté par céline, 24 mars 2007 à 19:44

Quel critique!
J'ai beaucoup souris en lisant cet article, bravo, je suis admirative !
Pour en revenir au livre en lui-même, j'ai follement aimé ce livre plein de démesure.
Comme toi, je relirai du Higo..et je relirai aussi du Celine [ toi, hein, pas celui de Voyage au bout d ela nuit ;-)]
A bientot!

Posté par Morwenna, 07 mai 2007 à 21:03

* Bienvenue Morwenna! Merci pour ton gentil message, j'en suis toute rougissante! ;) Reviens quand tu veux!

Posté par céline, 14 mai 2007 à 20:36

J'ai essayé, j'ai même persisté mais je n'ai pas pu terminer... Pour moi c'est vraiment trop. J'ai lu la fin, quand même.
Je crois que vais réessayer une autre fois, peut-être.

Posté par marika, 24 août 2007 à 15:09

L'Homme qui rit est vraiment un livre magnifique d'Hugo -plein de cruauté. Il est peut-être dur à supporter pour certains mais c'est un livre à lire, souvent mis en marge des oeuvres d'Hugo et peu connu. Un Hugo presque autre mais combien plus intéressant !!!!

Posté par iadlioda, 24 août 2007 à 19:19

* Tu sais Marika, il m'a fallu des annees et des annees pour finir un Hugo... C'est dur a lire, c'est le moins qu'on puisse dire! Persiste! Tu ne regretteras pas! ;)

* Iadlioda, je suis d'accord avec toi, j'ai ete seduite par le cote "a part" de ce livre, autant du cote de sa reputation que des themes abordes. C'est un des livres que je compte relire, et il m'a donne envie d'en savoir plus sur l'histoire anglaise! Un livre magnifique.

Posté par celine, 26 août 2007 à 16:53

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