Victor Hugo. Moui. Je n’ai rien contre hein, il se débrouille, on ne peut pas dire le contraire.hugo

Mais voilà, je trouve qu’il fait un peu trop son Victor Hugo - c’est ce qui fait son charme, et même tout son intérêt diront certains. Mais…trop d’emphase, trop de coups de théâtre, trop de situations invraisemblables, trop de malheurs, trop de personnages marginaux, et au bout de dix pages, je n’en peux plus.

 Et aussi, il est partout et a un avis sur tout. On ouvre une anthologie de théâtre, il est là. De poésie, il est là. De littérature, il est là. Et même dans les livres d’histoire ! Mais pas seulement.
Il est chez Disney, il figure sur des pubs, il fait des films avec Depardieu, des comédies musicales avec Hélène Ségara, il est au Panthéon et partout à Paris. C’est une conspiration gouvernementale.

 « L’Homme qui rit » est le roman qui m’a réconciliée avec Hugo. C’est sans doute parce que c’était quelque chose de tout à fait neuf pour moi. Et vous savez quoi ? Tout ce qui m’horripile chez lui y est porté à son paroxysme, et fonctionne ! Donc bien sûr j’ai souvent eu la tentation de balancer le bouquin, bien sûr j’ai sauté plein de pages.
Malgré tout, j’étais éblouie : cette œuvre est absolument sublime.

 Le pitch, bien sûr.

Dans l’Angleterre du XVIIè siècle, un saltimbanque-philosophe-ventriloque nommé Ursus recueille deux enfants venus frapper à sa porte une nuit de tempête. L’un, Gwynplaine, arbore un rire perpétuel sur son visage du fait d’une mutilation des lèvres. Il est la laideur même. L’autre, Déa, incarne la beauté. Elle est aveugle. Ils s’aiment.
Tous les trois accompagnés de leur loup, Homo, vivent de leurs spectacles et de « l’Homme qui rit » qui attirent foule. Durant l’hiver 1704-1705 ils arrivent à Londres.
Je pourrais vous raconter la suite, mais je suis une grande âme.

 Ce roman rencontra l’incompréhension à sa parution. Il est vrai qu’il est dérangeant, fondé qu’il est sur l’antithèse (ce qui apparaît dans le titre même, on ne peut plus ironique). Cette épopée réconcilie lumière et ténèbres, beauté et laideur, bien et mal, sensualité et pureté, sarcasme et exaltation, or et misère. Cette bizarrerie, cette ambivalence, cet équilibre instable des contraires donne une dimension très baroque à l’écriture hugolienne. Bien sûr, c’est magnifique, mais comme d’habitude il ne sait pas s’arrêter et ça peut devenir agaçant même si ça fait partie du truc. Ca dépend de votre humeur en fait. Ouvrons une page au hasard : « Son existence, telle qu’elle était, était le résultat d’un double choix inouï. C’était le point intersection des deux rayons d’en bas et d’en haut, du rayon noir et du rayon blanc. La même miette peut être becquetée à la fois par les deux becs du mal et du bien, l’un donnant la morsure, l’autre le baiser. Gwynplaine était cette miette, atome meurtri et caressé. Gwynplaine était le produit d’une fatalité compliquée d’une providence. Le malheur avait mis le doigt sur lui, le bonheur aussi . Deux destinées extrêmes composaient son sort étrange. Il y avait sur lui un anathème et une bénédiction etc»

 Certaines scènes du roman où on voit l’homme en prise avec l’immensité, touchent au sublime, inspirant à la fois terreur et fascination. La scène de la tempête en mer et sur terre est éblouissante, véritable et immense Turner de cauchemar. La scène où Ursus mime une foule pour tromper Dea (je ne vais quand même pas vous dire pourquoi) est un des plus beaux moments du livre : « Alors Ursus devint extraordinaire. Ce ne fut plus un homme, ce fut une foule. Forcé de faire la plénitude avec le vide, il appela à son secours une ventriloquie prodigieuse. Tout l’orchestre de voix humaines et bestiales qu’il avait en lui entra en branle à la fois. Il se fit légion. Quelqu’un qui eût fermé les yeux eût cru être dans une place publique un jour de fête ou un jour d’émeute…. » Je trouve ça…brrrrrr.

 La richesse et la diversité incroyable de la langue participe bien sûr à la beauté de l’écriture. Elle touche à la fois les noms communs et les noms propres dans une multitude de langues, qu’elles soient modernes ou classiques. On y trouve des termes très techniques de marine, de musique, des références à des divinités antiques, à d’illustres inconnus, des listes énumérant les biens des lords, et j’en passe.
On retrouve cette langue dans le personnage misanthrope d’Ursus, qui parle beaucoup, peut-être même un peut trop. En lui se retrouve tout le langage humain et même animal, langage qui paradoxalement n’en est pas un car Ursus soliloque (= parle tout seul) et n’a pas pour but de communiquer. La complexité du langage semble donc se suffire à elle-même, et apparaît comme faisant partie du décor, un immense cabinet de curiosités.
Ainsi j’ai lu sans tout comprendre, et je pense que ce n’est pas plus mal, puisque ces objets étranges qui nous échappent font partie de la beauté bizarre et baroque de l’œuvre. Et puis surtout, c’est chiant d’aller lire toutes les notes. On a assez à faire avec les quelques sept cent pages du livre (je ne vous avais pas dit ?).

 « L’Homme qui rit » est aussi une œuvre métaphysique et politique. (Il sait tout faire je vous dis !) Métaphysique car il est une réflexion sur le bonheur terrestre et le destin, l’amour charnel et l’amour pur, l’aspiration au ciel et le vertige de l’immonde.
Politique (publié en 1869, sous le Second Empire, et Hugo est encore en exil) car il dénonce le décalage entre les nobles et le peuple dans une société fondamentalement inégalitaire. Il rend compte de l’aveuglement, de la surdité volontaires des puissants qui rient lorsque l’Homme qui rit s’insurge contre cette inégalité et finit, impuissant, par éclater en sanglots.
Et surtout, il dit comment la parole de l’artiste, vaine en apparence, est en réalité prophétie.

 Je relirai du Hugo. Je n’aurais jamais cru dire ça un jour.