J’ai ouvert ce livre tout à l’heure et je l’ai feuilleté ; toute une journée d’été a ressurgi. Là, le marque-page de la librairie où jem_re l’avais acheté le jour même où je l’ai lu. Et puis le billet de train plié en deux calé entre deux pages. Tiens, des miettes de gâteau. Ce livre sent une journée de juillet ensoleillée, la fin d’une époque, le commencement d’une autre. J’étais complètement perdue. Ce livre a réussi à me faire pleurer (je ne pleure jamais sur un livre).

« Le livre de ma mère » dit la vie d’une mère. Elle revit à travers les souvenirs d’Albert Cohen et ses larmes, sa douleur de l’avoir perdue. On la voit tour à tour à travers les yeux d’un petit garçon, d’un adolescent, d’un jeune adulte, mais elle, reste toujours la même, avec son dévouement de sainte, ses sacrifices, sa sagesse, ses ridicules. La mère n’est pas idéalisée, et elle nous apparaît d’autant plus réelle, avec son chapeau étriqué, son mauvais français, ses régimes. Et lui, le monsieur de soixante ans qui écrit ces lignes, reste un éternel enfant qui appelle sa mère « maman ».

On dirait qu’il tente de ne pas perdre une miette de souvenir, comme si chaque moment oublié la tuait un peu plus. L’on suit le fil d’une pensée bric à brac qui mêle évocations et reflexions, faisant fi de la chronologie. On peut abandonner à un endroit, reprendre à un autre, sauter des pages, revenir en arrière. L’amour d’une mère étant sans limites, l’écriture de cet amour ne saurait être linéaire.

Dans son amour, la mère est davantage « La mère » que « Ma mère ». Même si ce n’est pas si clair que ça… Elle est sa « chérie », sa « bien-aimée ». On a envie de rappeler à Cohen que c’est de sa maman dont il parle, hein, sa mère quoi. Mais cela rend ce chant d’amour encore plus passionné et plus beau, triste. Et on se dit que si c’est pour la bonne cause, il a le droit d’appeler sa mère comme il veut.

Parfois on a envie de la frapper la maman. On a envie de lui dire d’arrêter d’être aussi pomme! « Avec la légèreté cruelle des fils, je frappais à deux heures ou trois heures du matin et toujours elle me répondait, réveillée en sursaut, qu’elle ne dormait pas, que je ne l’avais pas réveillée. »
Et parfois on a envie de frapper le narrateur. C’est comme ça que tu traites ta mère ??? « Elle m’a attendu trois heures dans ce square. Ces trois heures j’aurais pu les passer avec elle. Tandis qu’elle m’attendait, auréolée de patience, je préférais, imbécile et charmé, m’occuper d’une de ces poétiques demoiselles ambrées, abandonnant ainsi le grain pour l’ivraie. J’ai perdu trois heures de la vie de ma mère. »

 « Le livre de ma mère » ne fait donc pas que raconter l’histoire de la mère d’Albert Cohen. Il est un vibrant hommage, une offrande douloureuse fait sur l’autel de la maternité (ça n’ira pas si je commence à écrire comme Cohen…). Son écriture poétique retransmet tendresse, agacement, remords mais surtout vénération pour celle qui incarne pour lui l’éternelle idée de la mère. A travers elle, il chante toutes les mères. « Louange à vous, mères de tous les pays, louange à vous en votre sœur ma mère, en la majesté de ma mère morte. » On peut avoir l’impression qu’il en fait un peu trop, qu’il verse un peu trop dans le pathos. Je pense qu’il a mis tout son amour dans ses mots, et que dans ce cas les mots ne seront jamais assez violents. Et puis c’est Albert Cohen, vous ne vous attendiez quand même pas à de la sobriété et de la retenue ?

Ce livre est un magnifique et déchirant roman d’amour, un livre unique parce que l’on peut chacun y reconnaître sa propre mère. « Aucun fils ne sait vraiment que sa mère mourra et tous les fils se fâchent et s’impatientent contre leur mère, les fous si tôt punis ».

Je ne sais pas vous, mais moi j’ai envie d’aller serrer ma maman.