Qui a peur de Virginia Woolf ? Moi … D’autant plus qu’elle est un peu le passage obligé pour tout amoureux de la littérature quimrs_d se respecte. Aaaaah ça fait peur hein…

J’ai commencé Mrs Dalloway il y a quelques années, lu une vingtaine de pages sans trop comprendre, puis laissé mon pauvre livre rôtir au soleil pendant plusieurs jours avant de me souvenir de son existence. Ô vision d’horreur, ô désespoir : tiens toi lecteur, les pages s’étaient décollées de leur tranche ! J’avais fait ça à un de mes bébés ! Vous me direz, Sally Seton a fait pire : elle a laissé son livre sous la pluie, irrécupérable pour le coup (comment ça « c’est qui Sally Seton ? » ?)Moi j’ai soigné mon pauvre livre, j’ai patiemment recollé les pages une à une et j’ai retenu la leçon : ne jamais jamais laisser un livre en plein soleil.

Donc Mrs Dalloway s’est retrouvée confinée dans un coin obscur de ma bibliothèque (là où il y a des toiles d’araignées et tout). Elle a revu la lumière du jour après que j’aie vu « The Hours ». J’avais compris qu’on pouvait lire ce livre, vivre ce livre. J’en avais un peu moins peur, mais ça ne voulait pas dire que je m’étais décidée à le lire. J’attendais d’être plus grande pour ça.

Là en janvier je suis devenue plus grande. C’est bien d’être plus grande.

Le pitch : en fait ce pitch ne servira à rien, il vous donnera l’impression d’un bouquin ultra chiant sans histoire et bavard.
Si je vous dis qu’il s’agit d’une journée d’été en 1923 à Londres, rythmée par Big Ben, consacrée à deux personnages (l’un qui est stressé et prépare une soirée, l’autre qui est fou et…se promène, leurs chemins ne se croisant que tout à la fin) et que cette journée est le compte rendu du flot de leurs pensées, de temps à autre interrompu par les interventions de quelques autres personnages, vous arrêtez de me lire ?
Bah vous voyez, pas de pitch alors.

 Bien sûr que l’histoire compte, mais ce qui importe encore plus, c’est la sensation que l’on a en la lisant. Disons que l’entrée dans le roman doit se faire à la manière d’un plongeon. Ensuite, il suffit de se laisser porter par les vagues, un peu comme quand on lit Proust (autre auteur flippant aussi). En effet, on suit leurs pensées : passé et présent se mêlent et échappent au temps chronologique, le flot passe de personnage en personnage, parfois s’étend à la ville qui devient corps, entité vivante et vibrante. De plus, les personnages sont dans l'âge mûr, et « L'avantage de vieillir, c'est tout simplement que les passions demeurent aussi vives qu'auparavant, mais qu'on a acquis la faculté qui donne à l'existence sa saveur suprême, la faculté de prendre ses expériences et de les faire tourner, lentement, à la lumière. ». Les pensées et sensations nous sont donc présentées avec beaucoup de finesse et d'acuité. On ressent très vivement leurs joies, leurs angoisses, leurs crises de folie et de dépression, leur indifférence. De fait on a le sentiment d'être le personnage, ce qui procure un sentiment apaisant je trouve, une fois que l'on interrompt sa lecture. On prend davantage de distance par rapport à sa propre vie.

Ce livre pose, par les flots de pensée qu’il rapporte, la question de la normalité. Les deux personnages principaux, Clarissa Dalloway et Septimus Warren Smith, suivent plus ou moins la même évolution dans leurs consciences ; mais il faut savoir que la première est saine d’esprit et le second est fou, traumatisé par les horreurs de la guerre de 14-18 dans laquelle il a combattu. Or Clarissa semble parfois dérangée (elle délire complètement lors de sa fête !) et Septimus au contraire éclairé. Où se situe la frontière ? Est-elle fluctuante ? Ces catégories de folie et de normalité sont-elles pertinentes ?
La description de la folie est douloureuse à lire quand on sait que Virginia Woolf était sujette à des crises de dépression. Ainsi les oiseaux chantant en grec pour Septimus ne sortent pas de l’imagination fertile de V.Woolf, mais de son expérience, malheureusement.

Ce livre dit aussi une certaine distance par rapport à la société britannique conformiste d’après-guerre. Virginia Woolf,  se moque des médecins, des grandes maitresses de maison, des fonctionnaires, et c’est très drôle ! « Regardez-le donc, sur la pointe des pieds, avançant comme on danse, faisant des courbettes quand le Premier Ministre et Lady Bruton finirent par émerger, laissant entendre au monde entier qu’il avait le privilège de dire quelque chose, quelque chose de confidentiel à Lady Bruton au moment où elle passait. Elle s’arrête. Hoche sa belle vieille tête. Elle le remercie sans doute pour quelque preuve de servilité » (Peter Walsh parlant de l’ « admirable Hugh »). Cette distance, que l’on peut même appeler révolte, se retrouve à la fin chez Clarissa et Septimus, et les réunit. Cette conclusion -véritable révélation existentielle- déchire tout. Mais je ne vous dirai pas en quoi.

Même si je meurs d’envie.

« Le seul moyen de se délivrer d’une tentation, c’est d’y céder ». Oscar Wilde

 Non non c’est mal.

 

Bon, je vais vous lire les derniers mots du livre : c’est sublime, je ne vais pas vous gâcher l’histoire et je me sentirai mieux.

(Il s’agit des pensées de Peter Walsh à l’égard de Clarissa, de qui il a toujours été amoureux.)
« D’où venait cette terreur ? Et cette extase ? se demanda-t-il. Qu’est-ce qui me remplit de cette extraordinaire émotion ?
C’est Clarissa, dit-il.
Et elle était là. »

« What is this terror ? What is this ecstasy ? he thought to himself. What is it that fills me with extraordinary excitement?
It is Clarissa, he said.
For there she was.”

 Comment ça “c’est qui Sally Seton?”? Lisez le livre !