Comme j’ai coutume de le dire, un bon auteur est un auteur mort. Celui là bizarrement est vivant et bien vivant. Je suis allée lekafka constater de mes propres yeux mercredi soir, à la Bibliothèque américaine de Paris, car je n’y croyais pas. Et pourtant il était là, à nous présenter son livre, nous lisant des extraits, nous expliquant comment cette idée géniale a germé dans sa tête puis s’est concrétisée par des mots. Et il était drôle, maigre, plein d’esprit, grand, cultivé, vouté, timide…Et il avait l’accent british. Le coup de grâce.

 Ah oui le livre.

 Le pitch : Il s’agit d’une histoire complète de la littérature mondiale en seize recettes. Tout simplement. Et c’est savoureux.
Comment donc ce n’est pas clair ?
Bon. Il s’agit de seize recettes de cuisine diverses et variées (soupe, gâteau au chocolat, clafoutis, œuf à l’estragon…) pastichant le style de seize auteurs sous forme de saynètes, mais aussi leurs thèmes, leurs obsessions... Ainsi chez le marquis de Sade, il s’agira de désosser de pauvres petits poussins « avec violence et lubricité » puis de les farcir « avec avidité ». Et accessoirement de séquestrer la délicieuse fille du boucher. C’est plus soft dans la cuisine de Jane Austen, où est préparé « avec douceur l’élégant mariage de l’œuf et de l’estragon » (le persil étant un choix trop commun).
Il a aussi illustré lui-même son propre livre (l’homme est artiste et photographe pour subvenir aux besoins médiocres et contingents de l’existence), ayant de petites pensées pour Matisse, Andy Warhol…

 « CE QU'ILS EN ONT PENSÉ :
«Difficile à avaler» Franz Kafka
«Ça m'est resté en travers de la gorge» Raymond Chandler
«Interminable» Marcel Proust
«Qu'il pourrisse en enfer !» Graham Greene »

 Cette idée lui est venue alors qu’il feuilletait des recettes de cuisine, les trouvant un peu trop sèches (il n’a pas lu celles de Prawn !). Il pensait qu’un peu de liant ne nuirait pas. Il a eu le courage de s’exprimer lors d’une soirée un peu arrosée avec un ami éditeur qui a trouvé l’idée absolument faaaaaaabuleuse. Même si cet ami a réagi ainsi sous l’effet de narcotiques, et qu’il ne s’en souvenait plus le lendemain matin, le futur auteur a eu l’audace de le harceler un peu. Le livre est donc paru sans trop de pub et a eu un succès plutôt inattendu.

 Ce qui est absolument génial, c’est qu’on a vraiment l’impression de les lire (quand je disais qu’un bon écrivain était un écrivain…bon d’accord j’arrête). Cela m’a amenée à considérer leurs œuvres avec plus de distance, comme un chirurgien qui regarde à l’intérieur d’un corps. En effet, j’imagine toute l’analyse que Mark Crick a du faire de leurs écritures pour en démonter la mécanique, en déduire les constantes et pour pouvoir les recréer avec une telle virtuosité. D’ailleurs, ils ont eu du mal avec la traduction des recettes, car il fallait un traducteur spécialisé dans chaque style et chaque auteur, maîtrisant justement les règles de ces mécaniques.

 Mise à distance amenée nécessairement par l’humour aussi. Ce sont des recettes de cuisine quoi. Il aurait aussi pu raconter de seize façons une journée de soldes à Paris. La touche personnelle de l’auteur réside donc dans cette touche de tendre moquerie, à la fois respectueuse et narquoise. Si on ne touche pas vraiment la parodie, on ne peut pas vraiment parler de pastiche non plus (mais faute de mieux…) L’on sent une véritable joie dans ce jeu d’écriture, qui n’est pas sans rappeler les Exercices de style de Queneau. Son écriture est une fête !

Pourquoi le titre? Il trouvait qu'on pouvait caser Kafka avec à peu près tout et n'importe quoi, et que ça aurait toujours un sens. Tout le monde connait Kafka, ne serait-ce que de nom. Bon tout le monde connait aussi le marquis de Sade, mais le mettre en titre pouvait ne pas être d'un très bon effet. Et puis Kafka, ça fait intello mais intello un peu bizarre, donc ça ne décourage pas tout de suite. Kafka c'est hype quoi.

 Il nous a aussi expliqué que les éditeurs n’avaient pas exactement la même conception que lui d’ « Histoire mondiale de la littérature ». L’éditeur italien trouvait qu’il manquait une pincée d’Italie ; l’éditeur allemand trouvait qu’un soupçon d’Allemagne ne serait pas de trop. Donc un Italo Calvino pour l’édition transalpine, un ! Et du Thomas Mann sur le menu allemand !
Et on fait quoi du Groenland ? Hein ?

Je me demande s’il écrira un livre avec son propre style un jour. Il disait que parler à travers les voix de ces grands auteurs l’aidait à surmonter ses inhibitions, que de s’avancer masqué lui donnait le courage d’écrire. Serait-il davantage un artisan qu’un artiste ? En même temps, il fallait avoir l’idée d’un tel livre. Qui vivra verra ! (car un bon lecteur n’est pas un lecteur mort.)

Je vous cite cet extrait car c’est un de ceux qu’il nous a lu, avec l’accent écossais, après avoir vérifié qu’il n’y avait pas d’écossais dans la salle.
Truc « à la manière d’Irvine Welsh ».
(...) Une heure et demie et une demi-pinte de bourbon plus tard ils n'étaient plus si coriaces que ça; moi non plus, d'ailleurs. J'ai séparé la viande des légumes et je l'ai couverte pour la maintenir moite. Je tenais toujours mon couteau sans que la moindre sirène ait retenti.
Dans cette ville, le fond finit toujours par remonter à la surface, j'ai donc filtré le jus pour en éliminer le gras. J'ai rajouté de l'eau et je l'ai remis sur le feu. Il était temps de faire un sort au beurre et à la farine. Je les ai mélangés jusqu'à en faire une pâte que j'ai ajoutée au bouillon. À défaut de fouet, j'ai pris mon nerf de boeuf pour tabasser les grumeaux jusqu'à ce que la pâte soit bien lisse. Comme ça commençait à bouillir, j'ai laissé frémir pendant deux minutes.
J'ai un peu bousculé le jaune d'oeuf et la crème pour en faire une mixture que j'ai mélangée à une louchée de sauce bien chaude avant de balancer le toutim dans la casserole. J'ai pressé un citron qui s'est aussitôt mis à couler. C'était facile. Beaucoup trop facile, mais je savais que si je laissais bouillir la sauce j'allais me brouiller avec le jaune d'oeuf
Maintenant j'étais prêt à verser la sauce sur la viande, mais je n'avais plus faim. La blonde m'avait posé un lapin. Elle était plus mariolle que je ne le croyais. Je suis sorti me refaire une santé avec mes poisons favoris, cigarettes et whisky.

Reviens Mark, reviens me parler avec ton accent british, nous avons tant de choses à nous dire, moi aussi j’aime Jane Austen, et Proust, et la cuisine…