Vous regardez la chose. Vous vous dites que cinq cent pages, c’est quand même beaucoup pour une pièce. Vous ouvrez unesatin page, au hasard. « Car comme ce support et racine de moi-même, le long de ce mur violemment frappé par la Lune, comme cet homme passait sur le chemin de garde, se rendant à la demeure qu’on lui avait assigné, l’autre partie de moi-même et son étroit vêtement, cette femme, tout à coup… ».
Vous refermez le livre.
Vous  : « Oh que non ».
Votre professeur : « Oh que si ».
Vous : « Même pas pour rire ».
Votre professeur : « Combien tu paries ? »

Une semaine plus tard, vous voilà au Théâtre de la Ville à Paris. Olivier Py a décidé d’embêter l'option théâtre du lycée E.Presley cette année là et de monter « Le Soulier de Satin » en version intégrale. Oh rien de bien méchant, juste dix petites heures de représentation. Les chochottes peuvent choisir la version de deux soirées de cinq heures s’ils veulent. Ca tombe bien, votre professeur est une chochotte.
Vous avez très habilement esquivé la lecture de la chose, mais arrivée sur place vous vous sentez embêtée. Si ça se trouve vous ne comprendrez rien. Mais les gens du Théâtre de la ville ont pensé à tout et distribuent cinq pages de résumé que vous vous empressez de lire avant le lever du rideau. Vous êtes très fiere de vous.

En fait, tout ce que vous deviez savoir, c’est qu’il s’agit de l’histoire d’amour impossible et à forts rebondissements de Dona Prouhèze et Don Rodrigue, sur vingt ans, au temps des Conquistadors, sur la scène qu’est le monde. Ou comment par le renoncement vivre sa passion de façon absolue, sans connaître de limites humaines. Ils ne se touchent qu’une seule fois de leur vie. Le « Soulier de Satin », c’est le contraire de la pantoufle de verre (et non de vair malheureux !) Et autour, plein d’histoires se greffent, mettant en scène des dizaines de personnages pittoresques, hauts en couleur et aux noms improbables : Sept-Epées, l’Irrépressible, le Chinois…

(C’était le pitch).

C’est la seule chose que vous avez compris. Si on vous demandait de raconter l’histoire, pfiou… Pour être tout à fait sincère, vous vous êtes endormie parfois (comme votre professeur la chochotte), avez baillé beaucoup, et plusieurs fois étiez sur le point de quitter la salle.
Mais après tout :
"C’est ce que vous ne comprendrez pas qui est le plus beau, c’est ce qui est le plus long qui est le plus intéressant et c’est ce que vous ne trouverez pas amusant qui est le plus drôle". S’il le dit…

Comme vous n’avez donc rien compris à l’histoire, vous allez parler de la mise en scène. Voilà, c’est ce que vous allez faire.

Cette scène du Théâtre de la ville est véritablement le monde. Au fil des journées (qui divisent la pièce en quatre), seront représentés tour à tour l’Europe, l’Afrique, l’Océan Atlantique, l’Amérique, le Japon. Nous sommes à l’époque des Conquistadors, l’on découvre que la Terre est ronde et donc finie, et que l’on peut la posséder tout entière. Tout du long de la représentation, un immense luminaire est suspendu : « Dieu écrit droit avec des lignes courbes ». Cette immense sphère sur la scène que les personnages manipulent serait donc le Globe. Olivier Py pense-t-il à Chaplin et à son « Dictateur » ? Ou alors est-ce une référence à Shakespeare et à son théâtre nommé « le Globe » ? Parce que cette scène représente aussi le monde tel que l’ont immortalisé les hommes, ainsi que nos grands hommes dans le théâtre. L’on y trouve à la fois le théâtre élizabétains, le Nô, les pantomimes de la Commedia dell’arte, un vagabond à la Beckett, des situations à la Molière. Cette pièce est très shakespearienne, fusion de sublime et de grotesque, dans la langue comme dans ses situations.

Ce que j’en retiens aussi, c’est le plaisir des sens.
Je ne veux pas de remarques quant à une quelconque qualité périphrastique de cette phrase.
- Plaisir de l’ouïe : La langue claudelienne, sublime, incantatoire. Même si on ne comprend pas ce que les personnages racontent (ne riez pas !), on n’en est pas moins envouté par leurs mots. On pourrait les écouter pendant des heures…Même si dix heures, bon.
- Plaisir de la vue : L’or omniprésent, ces décors immenses complètement fous. Et au milieu la robe rouge sang de Dona Prouhèze. C’était très baroque, très théâtral, une explosion de lumière et de couleur.
- Voir l’Irrépréssible courir partout sur la scène à poil ne participait pas exactement du plaisir de la vue, de ma vue en tout cas. (Olivier Py aime bien ce genre de truc j’ai l’impression). Cependant, il révélait un plaisir des sens, que l’on retrouve chez le Vice-Roi de Naples et Dona Musique, nouveaux Adam et Eve épanouis dans leur chair, et chez Jobarbara, la négresse aux formes exhubérantes.
Cependant la chair peut aussi être frustrée, torturée, affirmant d’autant plus sa présence. Dona Prouhèze se prend les cuisses à pleine main, crispée, et l’on sent un corps malheureux. Elle est punie et se punit de son péché dans sa chair. (Celui d’aimer Rodrigue, suivez un peu !). Ainsi elle remet son soulier à la Vierge. Comme je disais, c’est l’anti Cendrillon.
Prouhèze : Quand j’essayerai de m’élancer vers le mal, que ce soit avec un pied boiteux ! La barrière que vous avez mise,
Quand je voudrai la franchir, que ce soit avec une aile rognée !
J’ai fini ce que je pouvais faire, et vous, gardez mon pauvre petit soulier,
Gardez-le contre votre cœur, ô grande Maman effrayante !

Voilà ce dont je me souviens de la mise en scène du « Soulier de Satin » par Olivier Py. J’ai sans doute oublié de parler de plein de choses, et il y a sûrement encore plus de choses que je n’ai pas compris. Sans même parler de la pièce elle-même, de son intrigue, de ses symboles. Trois ans après, elle me fait toujours peur tellement elle est riche et obscure à la fois. Mais je tenais quand même à en parler, car il s’agit d’une de mes expériences les plus fortes au théâtre.

Mon passage préféré, l’unique réunion de Rodrigue et Prouhèze dans l’Ombre double:

2è journée, scène 8

L’ombre double
Je porte accusation contre cet homme et cette femme qui dans le pays des Ombres ont fait de moi une ombre sans maitre.
Car de toutes ces effigies qui défilent sur la paroi qu’illumine le soleil du jour ou celui de la nuit,
Il n’en est pas une qui ne connaisse son auteur et ne retrace fidèlement son contour.
Mais moi, de qui dira-t-on que je suis l’ombre ? non pas de cet homme ou de cette femme séparés,
Mais de tous les deux à la fois qui l’un dans l’autre en moi se sont submergés
En cet être nouveau fait de noirceur informe.
Car
comme ce support et racine de moi-même, le long de ce mur violemment frappé par la Lune,
comme cet homme passait sur le chemin de garde, se rendant à la demeure qu’on lui avait assigné, l’autre partie de moi-même et son étroit vêtement, cette femme, tout à coup commença à le précéder sans qu’il s’en aperçut.
Et la reconnaissance de lui avec elle ne fut pas plus prompte que le choc et la soudure aussitôt de leurs âmes et de leurs corps sans une parole et que mon existence sur le mur.
Maintenant je porte accusation contre cet homme et cette femme par qui j’ai existé une seconde seule pour ne plus finir et par qui j’ai été imprimée sur la page de l’éternité ! »

Moi je dis, c'est la classe.