10 janvier 2007
Le Soulier de Satin - Paul Claudel *
Vous regardez la chose. Vous
vous dites que cinq cent pages, c’est quand même beaucoup pour une pièce. Vous
ouvrez une
page, au hasard. « Car comme ce support et racine de moi-même,
le long de ce mur violemment frappé par la Lune, comme cet homme passait sur le
chemin de garde, se rendant à la demeure qu’on lui avait assigné, l’autre
partie de moi-même et son étroit vêtement, cette femme, tout à coup… ».
Vous refermez le livre.
Vous : « Oh que non ».
Votre professeur : « Oh que si ».
Vous : « Même pas pour rire ».
Votre professeur : « Combien tu paries ? »
Une semaine plus tard, vous
voilà au Théâtre de la Ville à Paris. Olivier Py a décidé d’embêter l'option théâtre du lycée E.Presley cette année là et de monter « Le
Soulier de Satin » en version intégrale. Oh rien de bien méchant, juste
dix petites heures de représentation. Les chochottes peuvent choisir la version
de deux soirées de cinq heures s’ils veulent. Ca tombe bien, votre professeur
est une chochotte.
Vous avez très habilement esquivé la lecture de la chose, mais arrivée sur place
vous vous sentez embêtée. Si ça se trouve vous ne comprendrez rien. Mais les
gens du Théâtre de la ville ont pensé à tout et distribuent cinq pages de
résumé que vous vous empressez de lire avant le lever du rideau. Vous êtes très
fiere de vous.
En fait, tout ce que vous deviez
savoir, c’est qu’il s’agit de l’histoire d’amour impossible et à forts
rebondissements de Dona Prouhèze et Don Rodrigue, sur vingt ans, au temps des
Conquistadors, sur la scène qu’est le monde. Ou comment par le renoncement
vivre sa passion de façon absolue, sans connaître de limites humaines. Ils ne
se touchent qu’une seule fois de leur vie. Le « Soulier de Satin »,
c’est le contraire de la pantoufle de verre (et non de vair malheureux !)
Et autour, plein d’histoires se greffent, mettant en scène des dizaines de
personnages pittoresques, hauts en couleur et aux noms improbables :
Sept-Epées, l’Irrépressible, le Chinois…
(C’était le pitch).
C’est la seule chose que vous
avez compris. Si on vous demandait de raconter l’histoire, pfiou… Pour être
tout à fait sincère, vous vous êtes endormie parfois (comme votre professeur la
chochotte), avez baillé beaucoup, et plusieurs fois étiez sur le point de
quitter la salle.
Mais après tout : "C’est ce que vous
ne comprendrez pas qui est le plus beau, c’est ce qui est le plus long qui est
le plus intéressant et c’est ce que vous ne trouverez pas amusant qui est le
plus drôle". S’il le dit…
Comme vous n’avez donc rien compris à l’histoire,
vous allez parler de la mise en scène. Voilà, c’est ce que vous allez faire.
Cette scène du Théâtre de la
ville est véritablement le monde. Au fil des journées (qui divisent la pièce en
quatre), seront représentés tour à tour l’Europe, l’Afrique, l’Océan
Atlantique, l’Amérique, le Japon. Nous sommes à l’époque des Conquistadors,
l’on découvre que la Terre est ronde et donc finie, et que l’on peut la
posséder tout entière. Tout du long de la représentation, un immense luminaire
est suspendu : « Dieu écrit droit avec des lignes courbes ». Cette
immense sphère sur la scène que les personnages manipulent serait donc le
Globe. Olivier Py pense-t-il à Chaplin et à son « Dictateur » ?
Ou alors est-ce une référence à Shakespeare et à son théâtre nommé « le
Globe » ? Parce que cette scène représente aussi le monde tel que
l’ont immortalisé les hommes, ainsi que nos grands hommes dans le théâtre. L’on y trouve à la
fois le théâtre élizabétains, le Nô, les
pantomimes de la Commedia dell’arte, un vagabond à la Beckett, des situations à
la Molière. Cette pièce est très shakespearienne, fusion de sublime et de
grotesque, dans la langue comme dans ses situations.
Ce que j’en retiens aussi, c’est
le plaisir des sens.
Je ne veux pas de remarques quant à une quelconque qualité périphrastique de
cette phrase.
- Plaisir de l’ouïe : La langue claudelienne, sublime, incantatoire. Même
si on ne comprend pas ce que les personnages racontent (ne riez pas !), on
n’en est pas moins envouté par leurs mots. On pourrait les écouter pendant des
heures…Même si dix heures, bon.
- Plaisir de la vue : L’or omniprésent, ces décors immenses complètement
fous. Et au milieu la robe rouge sang de Dona Prouhèze. C’était très baroque,
très théâtral, une explosion de lumière et de couleur.
- Voir l’Irrépréssible courir partout sur la scène à poil ne participait pas
exactement du plaisir de la vue, de ma vue en tout cas. (Olivier Py aime bien
ce genre de truc j’ai l’impression). Cependant, il révélait un plaisir des
sens, que l’on retrouve chez le Vice-Roi de Naples et Dona Musique, nouveaux
Adam et Eve épanouis dans leur chair, et chez Jobarbara, la négresse aux formes
exhubérantes.
Cependant la chair peut aussi être frustrée, torturée, affirmant
d’autant plus sa présence. Dona Prouhèze se prend les cuisses à pleine main,
crispée, et l’on sent un corps malheureux. Elle est punie et se punit de son
péché dans sa chair. (Celui d’aimer Rodrigue, suivez un peu !). Ainsi elle
remet son soulier à la Vierge. Comme je disais, c’est l’anti Cendrillon.
Prouhèze : Quand
j’essayerai de m’élancer vers le mal, que ce soit avec un pied boiteux ! La
barrière que vous avez mise,
Quand je voudrai la franchir, que ce soit avec une aile rognée !
J’ai fini ce que je pouvais faire, et vous, gardez mon pauvre petit soulier,
Gardez-le contre votre cœur, ô grande Maman effrayante !
Voilà ce dont je me souviens de
la mise en scène du « Soulier de Satin » par Olivier Py. J’ai sans
doute oublié de parler de plein de choses, et il y a sûrement encore plus de
choses que je n’ai pas compris. Sans même parler de la pièce elle-même, de son
intrigue, de ses symboles. Trois ans après, elle me fait toujours peur
tellement elle est riche et obscure à la fois. Mais je tenais quand même à en
parler, car il s’agit d’une de mes expériences les plus fortes au théâtre.
Mon passage préféré, l’unique réunion de Rodrigue et
Prouhèze dans l’Ombre double:
2è journée, scène 8
L’ombre double
Je porte accusation contre cet homme et
cette femme qui dans le pays des Ombres ont fait de moi une ombre sans maitre.
Car de toutes ces effigies qui défilent sur la paroi qu’illumine le soleil du
jour ou celui de la nuit,
Il n’en est pas une qui ne connaisse son auteur et ne retrace fidèlement son
contour.
Mais moi, de qui dira-t-on que je suis l’ombre ? non pas de cet homme ou
de cette femme séparés,
Mais de tous les deux à la fois qui l’un dans l’autre en moi se sont submergés
En cet être nouveau fait de noirceur informe.
Car comme ce support et racine de moi-même, le long de ce mur
violemment frappé par la Lune,
comme cet homme passait sur le chemin de garde, se rendant à la demeure qu’on
lui avait assigné, l’autre partie de moi-même et son étroit vêtement, cette
femme, tout à coup commença à le précéder sans qu’il s’en aperçut.
Et la reconnaissance de lui avec elle ne fut pas plus prompte que le choc et la
soudure aussitôt de leurs âmes et de leurs corps sans une parole et que mon
existence sur le mur.
Maintenant je porte accusation contre cet homme et cette femme par qui j’ai
existé une seconde seule pour ne plus finir et par qui j’ai été imprimée sur la
page de l’éternité ! »
Moi je dis, c'est la classe.
Commentaires
Tu dis ne pas avoir tout compris de la pièce; mais moi, je n'ai même pas tout compris de ton post, alors imagine un peu l'handicap avec lequel je pars !! Moi qui n'aie jamais vu une seule pièce de théâtre, je ne pense pas que celle-ci soit faite pour moi...Ce serait un coup à en être dégoûté, du théâtre, non??
( Par contre j'en ai déjà vu à la télé, à moins que le boulevard c'est pas du théâtre, sinon j'en ai lu trois : le cid, britannicus et le misanthrope; ça compte ? )
En tout cas, pour bien comprendre, il me faudra une deuxième lecture de ton post, ce qui est tout à ton honneur car ça montre ta profondeur d'analyse ! ( Comment ça j'en fais trop ?? )
oups....celle-là je ne me la pardonne pas : LE handicap !!
Eh non non non, ça ne va pas du tout! Mon post est vraiment obscur? C'est tout à fait possible, et c'est surtout possible que je ne m'en rende pas compte! Non vraiment, faut me le dire, je le referai!
C'est clair que ce n'est pas une pièce avec laquelle débuter, mais surtout, c'est une pièce un peu exceptionnelle, elle n'est pas représentative. Dix heures de répliques hermétiques ou presque, ce n'est pas la norme! C'est d'ailleurs pour ça que j'ai voulu parler de cette mise en scène, tellement elle m'a marquée!
Tu n'as jamais vu de pièce en vrai? Remédie à ça tout de suite, ne serait-ce que pour l'expérience. Et si ça ne te plait pas, au moins tu le sauras! Ce que j'aime bien au théâtre, c'est l'ambiance. Ce n'est pas du tout comme au cinéma : on sent la présence des gens de façon très forte, quelque chose est créé rien que pour nous. A chaque pièce on sent que l'on assiste à quelque chose d'unique et particulier. J'aime beaucoup!
Tu as bien choisi tes pièces, mais si tu veux des idées de lecture sympas, lis Anouilh (Antigone mais pas seulement), Genet et Ionesco sont complètement fous, Feydeau est trop drôle. Mes chouchous.
Mais je préfère toujours voir une pièce plutot que la lire, surtout Shakespeare (Shakespeare m'ennuie quand je le lis).
Comment ça "Le handicap"? Ai po compris... ;)
Mais non, ton post n'était pas obscur. Je l'ai relu et je crois avoir tout compris !!
Non, jamais vu de pièces en vrai, même pas un humoriste sur scène (ce qui me tente pourtant assez). Mais d'ici ma mort je comblerai je pense cette lacune (à moins que je meurs dans les prochains mois....haaaaaaaaa qu'est ce queeee ahhhhhhhh...j'ai mal...qu'est ce que c'esttt...Ah non, c'était rien...). Les pièces lues, je ne les ai même pas choisies, ce sont de vieux p'tits livres des années 70 assez décrépits datant certainement de la scolarité de mon père (ça t'ennuie pas que je te raconte ma vie hein!?).
Je me souviens avoir lu "La Cantatrice Chauve" de Ionesco. La seule chose dont je me souvienne c'est qu'il y avait un M. et une MM. Smith (ou Schmit) et que c'était assez 'nonsense' ou alors c'est que j'avais rien compris !!
Merci pour tes idées de lecture.
Ah oui je me rappelle de la bibliothèque de ton père! Je trouve ça bien, mais c'est un peu décourageant pour un début je trouve. Lire des vers comme ça, c'est pas évident.
Je l'ai constaté une fois de plus aujourd'hui lors du cours de français que je donne à un mec de 15 ans : j'ai du littéralement lui traduire "Phèdre" de Racine, et ça ne m'a pas choquée.
Pff Cédric, tu m'as fait rire avec ta fausse attaque!
Mais oui c'est complètement nonsense la cantatrice chauve! C'est un grand délire! C'est ça que je trouve génial! Mais c'est pas évident, lis Rhinocéros, critique géniale du totalitarisme (et presque injouable sur scène). Tu m'en diras des nouvelles
Cédric méfie-toi, elle te conseille Genet mais l'écoute pas, elle est fourbe cette Céline !
Genet, c'est les cours de lettres d'hypo pendant lesquels j'ai le plus dormi (je précise "de lettres", parce que si on doit développer toutes les matières pendant lesquelles je dormais...)
Fourbe ??
Non ! Je ne pourrais croire ça ! Fourbe ? Non non...Peut-être que Genet ne me plaira pas, mais fourbe?..oh la non....Hein, Céline ? T'es pas fourbe j'espère ! :-)
Si si Cédric, je suis fourbe, tu croyais quoi? ;)
Plus sérieusement, je m'éclate en lisant Genêt, je le trouve génial! Et c'est le cours d'hypo de lettres que j'ai le plus aimé tiens.
Si un jour je lis Genêt, je me ferai un plaisir de te dire ce que j'en ai pensé !!
Je me souviens de cette critique de je ne sais plus qui (Gide, Mauriac ?) sortant du "soulier de satin" :
"Heureusement qu'il n'y avait pas la paire".
* Bonjour Mikado! Tu m'as fait mourir de rire! "Heureusement qu'il n'y avait pas la paire"..................
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