un renard dans une bibliothèque

"Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique; on se laisse tellement influencer." O.Wilde

22 décembre 2006

Ma Mère - Georges Bataille *

(Hum, voilà qui va booster mes stats. Vous allez voir.)bataille

On apprend des choses sympa en prépa, surtout quand le thème de philo de l’année c’est « le Corps ». Et là les profs se lâchent. Déjà, en temps normal, ils ont tous un avis sur le sujet dont ils nous font part allègrement. Et quand ils ont EN PLUS une (vraie) bonne raison pour en parler, c’est parti…

 Donc voilà : Sade et Bataille ont été mes grandes découvertes cette année là. Je préfère vous parler de Sade plus tard.

 Je laisse 10/18 vous faire le pitch, car je trouve le texte très beau.

 Le pitch : « Pierre raconte comment, après une enfance religieuse, il fut, à l'âge de dix-sept ans, initié à la perversion par sa mère. Plongeant grâce à elle dans l'orgie et la débauche, il découvre l'extase de la perdition où se mêlent l'angoisse, la honte, la jouissance, le dégoût et le respect. Respect pour cette femme, la mère, qui a su brûler ses vaisseaux jusqu'au dernier et qui, ayant touché le fond de l'abîme, entraîne son fils dans la mort qu'elle se donne. Ma mère est l'un des textes les plus violents, les plus scandaleusement beaux de Georges Bataille, qui disait de lui-même : " Je ne suis pas un philosophe, mais peut-être un saint, peut-être un fou ", sachant que c'est dans cette ambiguïté même que réside la seule philosophie. »

 

 Bien sûr, ce livre est complètement fou. Imaginez un peu quoi : une mère voulant entraîner son fils dans un délire orgiaque. Avec elle. Mais oui justement, on est obligé d’imaginer, parce que le livre dit tout et rien à la fois. Les personnages font « les pires choses qu’il puisse se faire » certes, mais quoi exactement ? Donc non seulement on baigne dans un flou artistique, mais les gestes accomplis sont retranscrits sous forme de périphrases (= tourner autour du pot). Et un « baiser monstrueux », ça peut dire n’importe quoi (je n’en dirai pas plus)(n’insistez pas). Ce livre se caractérise par son excès, sa démesure, d’autant plus qu’il est déterminé par l’imagination du lecteur. Et donc ignorance des règles de la morale : l’ « hypermorale » batallienne (c’est-à-dire la morale en deça de celle de la société).

 En effet, si morale il y a, c’est celle de jouir de la vie et du corps vivant de façon absolue. Les personnages ne sont caractérisés que par leur sexualité, on ne sait rien de leur vie. Ils ne sont même pas dans la séduction, la représentation, mais dans l’immédiateté du désir, des rapports et la liberté. Et ainsi, cette initiation monstrueuse est un cadeau, de la part d’une mère à son fils, lui révélant dans un éblouissement le sens de la vie. On pourrait même parler de sacrifice, car après l’Irréparable (héhé moi aussi je sais faire des périphrases), la mère se suicide. Le désir et le plaisir sont ainsi ce qui triomphe de la mort et la transcende, car la mère transmet la vie et sa propre force de façon ultime à son fils. Sa mort n’est donc pas une fin mais un élan. G.Bataille disait d’ailleurs que l’érotisme est « l’approbation de la vie jusque dans la mort ». Le lecteur n’est donc pas voyeur. Ce n’est pas un livre à ne lire que d’une main, n’est-ce pas (du moins ce n’est pas son but premier). Cette jouissance absolue de la vie suscite une véritable fascination, un envoûtement total.

 Aussi bizarre que ça puisse paraître, l’on n’a pas envie de juger les personnages. De plus, l’on vit l’histoire à travers un regard particulier, celui de Pierre, qui ne cesse de considérer sa mère avec amour, et surtout respect.

 La fascination que nous inspire ce livre vient aussi de son mystère. Mystère de la langue, magnifique mais tortueuse et parfois difficile à comprendre (parfois on en a un peu marre). De plus, on ne suit pas toujours, puisque ce sont des successions de scènes de sexe et on ne voit pas forcément le rapport entre elles. Je pense que cela peut refléter la confusion des corps, du moins c’est l’impression que j’en ai eu.
Mystère aussi de la structure : Ma mère est en effet un livre inachevé qui est paru à titre posthume. Ainsi la fin nous est donnée par fragments, ce qui augmente l’effet de confusion. On ne comprend pas ce qu’il se passe, et du coup on a l’impression que les personnages sombrent irrémédiablement dans un abîme de luxure, qui serait inaccessible à notre compréhension.

 Je ne peux pas résister à l’envie (l’influence battaillienne ?) de vous montrer les dernières lignes. Mais non je ne détruis pas le suspense…

 C’est la mère qui parle. (Je ne me souviens plus de son prénom).

« Laisse moi vaciller avec toi dans cette joie qui est la certitude d’un abîme plus entier, plus violent que tout désir. La volupté où tu sombres est déjà si grande que je puis te parler : elle sera suivie de ta défaillance. A ce moment je partirai, et jamais tu ne reverras celle qui t’attendit, pour ne te donner que son dernier souffle. Ah, serre les dents, mon fils ! tu ressembles à ta pine, à cette pine ruisselante de rage qui crispe mon désir comme un poignet. »

 Bon et maintenant, une étude comparative de Bataille et Sade. Chez les deux, les personnages parlent beaucoup (trop ?) quand ils font l’amour. Genre on fait une pause et on parle de la vie. Ca me fait trop rire.


Posté par celinevixen à 00:39 - Oeuvres a periphrases - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Après ça, ne t'étonne pas trop si tes nouveaux visiteurs sont engageants... ;D
Sinon, le thème a l'air particulièrement charmant...

Posté par Lilly, 22 décembre 2006 à 10:18

Loool tu as raison ce sera bien fait pour moi! Mais t'inquiète, je gère ;)
Ehhh faut dire que c'est de la private joke! Sinon il y en a qui vont mal le prendre! ;)
C'est mignon hein, une mère qui débauche son fils!

Posté par céline, 22 décembre 2006 à 10:33

Je ne sais pas si je lirai ce livre-là mais en tout cas je lirai du Bataille (et tu viens de me conforter dans cette idée ) !

Bravo pour ce nouveau résumé d'une classe époustouflante et magistrale ! ( Ça fait trop engageant ?? ;-) )

Posté par cedric, 22 décembre 2006 à 11:57

Je m'absente quelques temps et je te retrouve encore sur un thème... euh... comment dirais-je... à périphrases ! Je savais que j'aurai dû faire une prépa !!!! Et puis maintenant que tu maîtrises plutôt bien ces fameuses "périphrases", penses à faire des dessins et des petits schémas ;-))) En tout cas vive les livertés !!!

Posté par Laurent, 22 décembre 2006 à 13:12

J'allais oublier !!!! Un très bon Noël à tous !

Posté par Laurent, 24 décembre 2006 à 10:50

* si si si Cédric, tu lis celui-là! ;) En plus il est pas long, tu pourras le trouver facilement sur Internet! ;)
Tu veux lire quoi de Bataille?

Non non ça ne fait pas trop engageant Cédric, je suis sûre que tout le monde pense pareil! :D

* Laurent, c'est génial "thème à périphrases"! :D C'est super paraphrastique! J'adopte!
Tu n'as pas de chance de tomber sur ces billets en particulier, ça va te donner une image faussée de moi, ça ne va pas du tout. En tout cas, ravie de te revoir ici!

Vous voulez que je fasse de petits dessins? Vraiment? Je peux donc dites moi tout. :D

Posté par céline, 24 décembre 2006 à 12:39

En fait, je lirai celui que je trouverai en premier :-) !

Posté par cedric, 25 décembre 2006 à 11:58

Pour ceux qui aiment et s'intéressent à Georges Bataille : lire "Ma Mére" donc (le meilleur selon moi), comme il a été bien présenté par Céline, Divinus Deus qui comprend Madame Edxarda, Ma Mère, Charlotte d'Ingerville et Sainte. Je conseille vivement dans ses romans Le Mort, Histoire de l'oeil et Julie. Quant à ses essais pour ne vous en citer que quelques indispensables très intéressants : L'Erotisme (pour comprendre l'écriture de Bataille), Les larmes d'Eros, l'Alléluia et pour ceux qui sont en forme : Le procès de Gil de Rais. Oeuvres et écriture magnifique de la transgression dans tous ces aspects et alliant à merveille Dieu, érotisme et Mort. Très bonne lecture.

Posté par Iadlioda, 12 août 2007 à 16:12

soit dit en passant c'est merveilleux qu'on ose enfin enseigner ces oeuvres en cours, bien que cela semble rester un fait exeptionel.

Posté par Iadlioda, 12 août 2007 à 16:15

* Merci Iadlioda pour toutes ces informations! Je prend bonne note... Je dois avouer qu'à part l'Erotisme et Ma mère, je n'ai rien lu de Bataille...
Quant au fait que ses oeuvres soient enseignées, je n'ai jamais trouvé mes professeurs très bégueules, au contraire! ;) Enfin, j'ai sûrment eu de la chance... :)

Posté par céline, 15 août 2007 à 03:19

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