Je voudrais remercier mes parents car sans eux je n’écrirais pas cet article. En effet j’ai découvert Pearl Buck dans leurla_m_re bibliothèque. Sans demander l’avis de qui que ce soit, je me suis appropriée ces bouquins, et bien d’autres encore. Ce n’était que justice ; après tout c’est grâce à moi, qui les ai lus une bonne demi-douzaine de fois, qu’ils ont connu une nouvelle raison de vivre. Ma mère ne proteste pas, elle sait que c’est trop tard. Par contre mon père commence à m’inquiéter, il a repris ses Arthur Koestler et ses Sherlock Holmes.

Pearl Buck a écrit en très grande partie sur la Chine d’avant la Révolution et ses habitants. Cependant, aucun comportement, aucune parole, aucune pratique ou coutume n’apparaît comme « pittoresque », « typique », « folklo ». On a le sentiment de vivre ce monde révolu de l’intérieur, de devenir soi-même chinois. Tout d’un coup, on en vient à espérer que le nouveau-né ne sera pas une fille (c’est une fille qui le dit !). Qu’une fille s’appelle Fleur-de-poirier ne fait pas bizarre (tandis que là, comme ça, ça le fait tout de suite moins…) (allez dites-le). La Chine ne se donne pas en spectacle mais apparaît telle qu’elle est, sans que l’on soit tenté de donner notre jugement d’occidental. Il faut savoir que Pearl Buck a vécu toute son enfance en Chine dans une petite ville de province à cette époque, au contact des humbles gens, et qu’elle en a gardé un attachement profond pour ce pays, sa culture et son peuple. Son écriture reflète cet amour et ce respect de la Chine.

Ainsi l’écriture de Pearl Buck s’inspire non pas de la littérature occidentale classique, mais de l’œuvre romanesque chinoise. Lors d’une conférence, elle affirme : "Happily for the Chinese novel, it was not considered by the scholars as literature.(...) The Chinese novel was free. It grew as it liked out of its own soil, the common people, nurtured by the heartiest of sunshine, popular approval, and untouched by the cold and frosty winds of the scholar's art." . (« Heureusement pour le roman chinois, celui-ci n’était pas considéré comme de la littérature aux yeux des érudits(…) Le roman chinois était libre. Il naquit de sa propre terre et des simples gens, nourri par la lumière du soleil, l’enthousiasme populaire et ne fut pas affecté par les vents froids et glaciaux de la science des lettrés. »). Cela explique son style simple, mais pas simpliste : il s’agit de rendre hommage à ce peuple, mais aussi de pouvoir s’en faire comprendre. Voilà aussi pourquoi elle est un peu méprisée par les universitaires, malgré son prix Nobel. Des fois je vous jure… En même temps elle le voulait bien. Oui mais c’est de la littérature, ya pas à discuter… Oui mais…

La littérature est une jungle.

Elle écrit sur une culture mais aussi sur des hommes et des femmes. « Ses bouquins puent la vérité » disait joliment la mère de mon amie Myriam. Moi j’aurais plutôt dit : « Son œuvre romanesque dresse un portrait de la nature humaine vibrant de justesse et d’authenticité… » (ton inspiré). Mais la maman en question avait le mérite d’être concise, donc je préfère sa formule.

La mère me semble la meilleure œuvre illustrant tout ce que je viens de dire. Donc voilà.

Le pitch : La mère raconte le quotidien au rythme des saisons, d’une paysanne chinoise d’avant la Révolution, en adoptant son point de vue. Sa vie humble s’écoule avec lenteur et monotonie, et est ponctuée ça et là par des évènements pathétiques, d’autant plus signifiants qu’ils la marquent au fer rouge.

Si la douleur est toujours présente en arrière-plan dans la vie de la Mère, elle ne vire jamais au pathos. Elle est silencieuse et digne, car la Mère s’exprime peu. On la voit ployer sous le poids de sa vie, acceptant son sort sans se laisser abattre ni se plaindre. Ainsi La Mère rend compte non pas simplement du malheur d’une femme mais d’une profonde sagesse, d’une philosophie de vie toute rurale me semble-t-il. Elle rend hommage à la noblesse secrète des simples et des humbles.

En effet, il n’y a aucun nom dans cette œuvre. Est-ce pour étendre la condition de cette femme à celle de la femme chinoise ? La Mère est une simple paysanne, sans rien pour la distinguer et si sa vie est rude, elle ne doit pas se différencier tellement d’une autre dans les mêmes conditions. En effet, la Mère n’a pas d’autre ambition que celle de vivre correctement, elle n’est pas choisie parmi cent mille vierges pour batifoler avec l’Empereur, elle n’a pas de d’intelligence ni de talent particuliers. C’est une paysanne lambda. Elle n’a pas de vision d’ensemble de la société. Ainsi, elle ne se rend pas compte de l’ampleur que commence à prendre le communisme. Pour elle c’est surtout des jeunes qui s’amusent comme ils peuvent et qui feraient mieux de se marier. D’ailleurs ça me fait penser à un ouvrage d’Alain Corbin (spécialiste de l'histoire sociale et l'histoire des représentations en France au XIXè) : Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot, sur les traces d’un inconnu, 1798-1876. Alain Corbin a choisi un paysan au pif dans les archives de l’Orme pour en écrire la biographie (il a plein d’idées du même genre, je vous en toucherai un mot un jour), et son ouvrage montre en quoi ce brave Louis-François Pinagot est représentatif de la condition paysanne en France au XIXè. C’est pareil pour la Mère pour en revenir à nos renards.

Revenons à ce sentiment de vivre l’histoire de l’intérieur de façon plus explicite. L’auteur dit les choses comme si elles étaient évidentes, comme si nous étions censés les comprendre dans leur contexte sans que cela nous choque. Quand elle parle de mariages arrangés à la façon des chinois, ou alors quand elle évoque leurs superstitions et rapports aux dieux, elle ne met pas ses gros sabots pour dire « allez lecteur blanc ignare, je vais t’apprendre un peu la vie ». Il y a donc une complicité bienvenue avec le lecteur. On la retrouve aussi quand les choses sont suggérées sans être dites : quand ***** (si vous avez l’intention de le lire, vous m’en voudrez de dire qui) veut se faire avorter, la chose est sous-entendue. On fait appel à l’intelligence du lecteur (moi j’ai pas compris tout de suite l’histoire de l’avortement hein) (on se moque pas !). On retrouve la même chose au moment où l’on parle du communisme : l’auteur donne des indices de ce que c’est, et ne le nomme que tardivement. Il y a donc tout un rapport avec le lecteur qui fait que celui-ci ne peut avoir un regard d’observateur, il est véritablement projeté dans ce monde. Lequel monde est évoqué avec un luxe de détails, ce qui laisse penser qu’il ne peut pas avoir été inventé, qu’il a forcément été. La description de la robe bleue pour laquelle le mari se languit et dépérit la rend vraie : on voit la couleur dans son exacte nuance, on sent sa texture. L’écriture synesthésique de l’auteur ressuscite ainsi la Chine de cette période.

Pearl Buck était chinoise malgré ses yeux bleus. J’ai dit.

Madame maman de Myriam, si vous me lisez, rendez-moi ma biographie des Romanov s’il vous plait. Ca fait huit ans, et j’aimerais bien connaître la suite.