Faut bien que je vous parle de mes livres chiants, sinon c’est pas drôle. La lecture du premier livre chiant dont j’ai envie del_ry parler m’a été imposée par le jury de Normale Sup, qui a trouvé vachement marrant de nous exhumer le premier ouvrage d’ethnologie, connu jusqu’à cette funeste année 2004 dans le monde littéraire par trois thésards et deux spécialistes. La génération 2004-2005 s’en souvient : Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil par Jean de Léry. Non non il n’y a pas de faute de frappe. Oui oui c’est en ancien français.

 

Le choix de ce livre a provoqué des débats furieux et passionnés dans notre petit univers :

Les profs : « c’est pas de la littérature ! » « siiiiiii !!!!! »

Les étudiants : « c’est chiant ! » « nan !!!!!!! »

Du coup nous avons passé deux mois à prouver 1/ que ce livre était littéraire, 2/ qu’il n’était pas chiant. Vous conviendrez que le fait de vouloir prouver qu’un livre au programme de lettres est littéraire est inquiétant pour la littérarité du livre en question. Le fait qu’il soit chiant ou non est une question de goût, on aime les Tupis si on veut, je ne juge personne.

 

Le pitch : Au 16è siècle, Jean de Léry, converti à la Réforme, est envoyé avec une dizaine de campagnons au Brésil, dans la colonie du vil Villegagnon, protestant qui retourne sa veste et se révèle catholique. Pour cause de dissensions religieuses, ils en sont chassés et se retrouvent à partager la vie des «Toüoupinambaoults» (ou plus familièrement Tupis). Leur péché mignon : le cannibalisme.

 

Léry a donc décidé de mettre son aventure par écrit vingt ans après les faits, afin de ne pas laisser ce peuple voué à la damnation éternelle tomber dans l’oubli. En effet, les Tupis le marquent profondément : il les respecte pour leur pureté, leur bonté naïve en même temps qu’il les condamne pour leur paganisme.

Il décrit donc plusieurs aspects de la vie des indigènes : leur religion, leurs repas, leurs fêtes-beuveries, leurs habitations, leurs vêtements… Il décrit avec des mots simples l’émerveillement d’un regard neuf sur une terre encore vierge. Il ne fait pas un ouvrage d’érudition mais inscrit ses observations dans le contexte de ce voyage, avec un point de vue subjectif. Il s’agit donc d’un récit de voyage, avec tous les aléas que l’on peut imaginer, et agrémenté d’anecdotes croustillantes – c’est le cas de le dire : hmmm le pied humain « cuict et boucané » qu’on lui propose en pleine nuit, hmmm la famine durant le voyage du retour où l’on voit des jambons à la place des mollets de son pote….

On s’aperçoit que même si Léry est très ouvert d’esprit, il n’en garde pas moins certains préjugés au plan religieux (genre il faut convertir les Tupis). Cependant, il envie leur existence simple, heureuse. Si bien qu’il répètera maintes fois par la suite : «Comme j'aimerais mieux être parmi mes sauvages!»

 

Ce récit de voyage dépasse également le cadre ethnologique pour faire une critique en règle de la société européenne, en établissant une comparaison entre les deux cultures. Ainsi, si les sauvages font rôtir leurs ennemis, les Français n’ont rien à leur envier niveau atrocités (La Saint-Barthélémy à tout hasard). Léry en profite aussi pour régler ses comptes avec Villegagnon, et les érudits qui écrivent sans vérifier leurs sources. En gros, tout le monde en prend pour son grade.

 

En fait, je suis un peu de mauvaise foi. Je dois avouer que plusieurs passages sont drôles, intéressants, voire captivants. Et puis c’est dans son récit qu’apparaît le « bon sauvage ». Et c’est lui qui a inspiré Lévi-Strauss pour Tristes tropiques. Respect.

Il a aussi enrichi notre vocabulaire : « caouiner » (= boire, beaucoup boire, et pas du lait) et « boucaner » (= manger) sont devenus des mots courants chez les khâgneux modernes cette année-là.

 

 Pourquoi livre chiant alors? Il consiste principalement en descriptions, et cinq cent pages de descriptions, écrit en tout petit et en ancien français, voilà quoi… Les développements sur les mœurs des sauvages, ça passe encore, les délires sur la végétation un peu moins. Si à la base on saute des pages chez Balzac, c’est mort. Bien sûr, je ne parle que de ma propre impression de lecture qui, même si elle est largement partagée, ne fait pas l’unanimité et heureusement.

 

Il y a aussi un dictionnaire tupi-français à la fin du bouquin, si ça intéresse quelqu’un.