25 octobre 2006
Histoire d'un voyage faict en la terre du Brésil - Jean de Léry
Faut bien que je vous parle de mes livres chiants, sinon
c’est pas drôle. La lecture du premier livre chiant dont j’ai envie de
parler
m’a été imposée par le jury de Normale Sup, qui a trouvé vachement marrant de
nous exhumer le premier ouvrage d’ethnologie, connu jusqu’à cette funeste année
2004 dans le monde littéraire par trois thésards et deux spécialistes. La
génération 2004-2005 s’en souvient : Histoire
d’un voyage faict en la terre du Brésil par Jean de Léry. Non non il n’y a
pas de faute de frappe. Oui oui c’est en ancien français.
Le choix de ce livre a provoqué des débats furieux et passionnés dans notre petit univers :
Les profs : « c’est pas de la littérature ! » « siiiiiii !!!!! »
Les étudiants : « c’est chiant ! » « nan !!!!!!! »
Du coup nous avons passé deux mois à prouver 1/ que ce livre était littéraire, 2/ qu’il n’était pas chiant. Vous conviendrez que le fait de vouloir prouver qu’un livre au programme de lettres est littéraire est inquiétant pour la littérarité du livre en question. Le fait qu’il soit chiant ou non est une question de goût, on aime les Tupis si on veut, je ne juge personne.
Le pitch : Au 16è siècle, Jean de Léry, converti à la Réforme, est envoyé avec une dizaine de campagnons au Brésil, dans la colonie du vil Villegagnon, protestant qui retourne sa veste et se révèle catholique. Pour cause de dissensions religieuses, ils en sont chassés et se retrouvent à partager la vie des «Toüoupinambaoults» (ou plus familièrement Tupis). Leur péché mignon : le cannibalisme.
Léry a donc décidé de mettre son aventure par écrit vingt ans après les faits, afin de ne pas laisser ce peuple voué à la damnation éternelle tomber dans l’oubli. En effet, les Tupis le marquent profondément : il les respecte pour leur pureté, leur bonté naïve en même temps qu’il les condamne pour leur paganisme.
Il décrit donc plusieurs aspects de la vie des indigènes : leur religion, leurs repas, leurs fêtes-beuveries, leurs habitations, leurs vêtements… Il décrit avec des mots simples l’émerveillement d’un regard neuf sur une terre encore vierge. Il ne fait pas un ouvrage d’érudition mais inscrit ses observations dans le contexte de ce voyage, avec un point de vue subjectif. Il s’agit donc d’un récit de voyage, avec tous les aléas que l’on peut imaginer, et agrémenté d’anecdotes croustillantes – c’est le cas de le dire : hmmm le pied humain « cuict et boucané » qu’on lui propose en pleine nuit, hmmm la famine durant le voyage du retour où l’on voit des jambons à la place des mollets de son pote….
On s’aperçoit que même si Léry est très ouvert d’esprit, il n’en garde pas moins certains préjugés au plan religieux (genre il faut convertir les Tupis). Cependant, il envie leur existence simple, heureuse. Si bien qu’il répètera maintes fois par la suite : «Comme j'aimerais mieux être parmi mes sauvages!»
Ce récit de voyage dépasse également le cadre ethnologique pour faire une critique en règle de la société européenne, en établissant une comparaison entre les deux cultures. Ainsi, si les sauvages font rôtir leurs ennemis, les Français n’ont rien à leur envier niveau atrocités (La Saint-Barthélémy à tout hasard). Léry en profite aussi pour régler ses comptes avec Villegagnon, et les érudits qui écrivent sans vérifier leurs sources. En gros, tout le monde en prend pour son grade.
En fait, je suis un peu de mauvaise foi. Je dois avouer que plusieurs passages sont drôles, intéressants, voire captivants. Et puis c’est dans son récit qu’apparaît le « bon sauvage ». Et c’est lui qui a inspiré Lévi-Strauss pour Tristes tropiques. Respect.
Il a aussi enrichi notre vocabulaire : « caouiner » (= boire, beaucoup boire, et pas du lait) et « boucaner » (= manger) sont devenus des mots courants chez les khâgneux modernes cette année-là.
Pourquoi livre chiant alors? Il consiste principalement en descriptions, et cinq cent pages de descriptions, écrit en tout petit et en ancien français, voilà quoi… Les développements sur les mœurs des sauvages, ça passe encore, les délires sur la végétation un peu moins. Si à la base on saute des pages chez Balzac, c’est mort. Bien sûr, je ne parle que de ma propre impression de lecture qui, même si elle est largement partagée, ne fait pas l’unanimité et heureusement.
Il y a aussi un dictionnaire tupi-français à la fin du bouquin, si ça intéresse quelqu’un.
Commentaires
J'ai beaucoup ri en lisant ton poste :) J'adore ton analyse des incohérences entre les programmes et la réalité... En fait, tu me donnerais presque envie de lire ce livre. Sauf que là je me rappelle que tu as bien précisé que ce n'était pas un roman...
Arrête, c'est le seul bouquin que j'aie aimé cette année là ! Lilly, l'écoute pas, elle dit que des bêtises ! Et puis ça avait beau être en ancien français, c'était plus compréhensible que les discours prétendument inspirés (et surtout très trordus) de ma prof sur les livres au programme. Au moins, au Brésil, y a du soleil (pas comme dans Beckett), pas de fausse salope (comme dans l'histoire d'une grecque moderne), et pas de piano qui représente le poète au berceau (celle là, j'ai toujours pas pigé) comme dans Verlaine. Ce livre, ça a été ma respiration, mon seul plaisir en lettres cette année là (et j'étais en option lettres, attention!). En plus, j'ai eu 11 au Ds, ma meilleure note de l'année (oui, j'avais un peu décroché, en fait...).
VIVE LES TUPIS !!!!!!
débats furieux et passionés je disais! et ça dure! :)
tu as raison, c'est le livre le plus "joyeux" qu'on ait eu cette année là. Mais j'ai du sacrément m'accrocher quand même, en mobilisant toute ma bonne volonté! ;)
mdr
ton analyse est drôle, ironique mais aussi bien vrai.et le pire c'est que c'est ce bouquin qui est tombé au concours cette année, ,la poisse!
* Merci Fanny! Tu aurais vu ma tete (et celle de toute la salle) quand c'est sorti!
Il y avait quand meme ceux de Victor Duruy et d'Helene Boucher (deux prepas parisiennes) qui etaient contents: leur prof leur avait donne le meme sujet en concours blanc, mot pour mot! C'etait ouf. :)
Dur pour une seconde
On etudie un bout de ce texte
je suis en seconde et je peux vous dire que c'est pas simple
a plus
* Laurie: en seconde tu dis? C'est chaud... Tu as une prof bizarre...
Ah, ce sacré Léry...
Bonjour, très sympa comme blog... Moi aussi j'ai eu le plaisir de l'étudier en 2005, et je dois dire que j'ai des sentiments mélangés à l'égard de ce livre. La première fois que je l'ai lu, j'ai cru que je ne passerai jamais le chapitre où les colons français s'entredéchirent à coup de grands débats théologiques sur la transsubstantiation et la cosubstantiation (c'est ça ?) Les listes de plantes, ce n'était pas mal non plus. Mais finalement c'était plutôt interessant à étudier, et c'est l'épreuve qui m'a le mieux réussie... je devrais donc être reconnaissante envers ce bon vieux Léry. Ta remarque m'a fait beaucoup rire:
"Du coup nous avons passé deux mois à prouver 1/ que ce livre était littéraire, 2/ qu’il n’était pas chiant." Tout à fait ça !
* CheshireCat: un collègue! :) Alors je ne me souviens plus des termes techniques mais je crois que les catholiques croyaient dur comme fer qu'ils mangeaient la chair du Christ, tandis que les Protestants n'y voyaient qu'une métaphore... Que de souvenirs tu éveilles en moi! :) Mais c'est vrai que ce n'était pas si terrible... juste pas évident à étudier dans le cadre d'un concours...
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